‹ Lycée, ou, Cours de littérature ancienne et moderneChapitre 88 sur 140 · XIV. - POESIE · texte numérisé non relu

XIV. - POESIE

dans le monde, ses tableaux ont paru plus fiers et plus imposants à tous les ordres de spectateurs; au lieu que ceux de Racine , dont le principal mérite est la vérité du trait et la régularité du dessin , sont faits plus particulièrement pour les connaisseurs.

En reprochant à Corneille quelques traits d'exagération, je n'ai pas prétendu restreindre le juste éloge qu'on a fait de lui , lorsqu'on a dit qu'il faisait quelquefois parler les Romains mieux qu'ils ne parlaient eux-mêmes. Quand la ressemblance est conservée , embellir en imitant n'est qu'un mérite de plus. Il n'est pas sûr que César , en voyant la tête de Pompée , ait dit rien d'aussi beau que ces deux vers :

Restes d'un demi-dieu, dont à peine je puis Egaler le grand nom , tout vainqueur que j'en suis.

Mais s'il ne l'a pas dit , il a pu le dire , et il est bien glorieux pour le poète qu'on puisse douter si son génie n'a pas été au-dessus de l'ame de César.

Je me flatte que , dans les différentes observations que je hasarde , on reconnaîtra du moins une entière impartialité. Si telle eût été la disposition de Fontenelle , je ne serais pas obligé de le combattre si souvent. Il fait , dans son Histoire du Théâtre , une remarque critique , dont l'intention est dirigée contre Racine, mais qui, dans l'application exacte , retombe sur Corneille.

« Quand nous voyous que l'on donne notre manière de traiter l'amour à des Romains , à des Grecs , et qui pis est , à des Turcs , pourquoi cela ne nous paraît-il pas burlesque ! C'est que nous n'en savons pas assez ; et comme nous ne connaissons guère les vérilables mœurs de ces peuples , nous ne trouvons point étrange qu'on les fasse galants à notre manière : il faudrait, pour en rire, des gens plus éclairés. La chose est assez risible ; mais il manque desriem's. »

Rien n'est si prompt et si rapide que la censure et la satire ; rien n'est si lent que la réfutation et l'apologie. C'est le trait qui vole et qui s'enfonce dans la blessure qu'il a faite; mais , poup4'en retirer , il faut du temps, des efforts, et de la précsfution. D'abord , pour ce qui est des Grecs et des Romains, ils ne nous sont pas assez étrangers^our que leur manière de traiter l'amour nous soit inconnue. Virgile, TibuUe, Ovide, peuvent bien nous en donner quelque idée. Quand Ovide , dans ses Hèroïdes , fait parler des femmes grecques, il leur donne à peu près le langage que nous leur donnerions aujourd'hui ; et Ovide devait connaître les mœurs grecques. Quand on lit le quatrième livre de l'Enéide , Didon nous rappelle Hermione : ce sont les mêmes mouvements , les mêmes douleurs, les mêmes transports. Au contraire, quand on lit l'yifrt d'aimer d'Ovide, où il peint les mœurs de lajeunesse romaine, on voit qu'elles s'éloignent

COURS DE LiTTE RATURE.

des nôtres dans beaucoup de ciiconslauces. Pourqifoi? C'est que chez les nations polies et lettrées, où les femmes ont conservé leur liberté , la galanterie, toujours ingénieuse, a pourtant un différent esprit , suivant la différence des usages et des modes : c'est unesuperliciequi varie suivant les lieux; mais le fond est dans le cœur humain , qui est le même partout où l'éducation et le gouvernement n'ont pas fait les femmes esclaves. Il n'y a donc nulle raison de nous persuader qu'Hermione, Oreste, Pyrrhus, 3Ionime, Ipliigénie, n'ont pas pensé et senti à peu près comme nous pourrions penser et sentir dans les mêmes situations , Les Turcs , quoique nos contemporains , nous sont moins connus : mais si Roxane a , jusque dans sa passion , tous les caractères d'une esclave barbare, l'auteur nous l'a donc montrée telle que nous pouvons nous la figurer sur ce que nous savons de l'histoire des Turcs ; et si Fontenelle n'en sait pas làdessus pkis que nous, pourquoi veut-il que nous la trouvions burlesque ? pourquoi veut-il qu'elle nous fasse rire , au lieu de nous faire pleurer? J'ai bien peur que Fontenelle ne rie tout seul. Mais que dirait-il si nous lui demandions pourquoi il ne rit pas comme nous de la galanterie de César , de Sertorius, et de tant d'autres héros des pièces de Corneille ? Certes , il ne pourrait pas nous faire la même réponse. Nous savons positivejnent , lui dirait-on que cette froide galanterie n'a jamais existé que dans les romans tracés avec une ridicule exagération , d'après i'esprit de l'ancienne chevalerie, qui sûrement n'était pas celui des Romains. Que lui resterait-il à répondre ? Rien ; et la conséquence serait que c'est mal entendre l'escrime de montrer le côté faible à découvert, en croyant trouver celui de l'ennemi.

Une des choses qui font le plus d'honneur à Racine , c'est que non seulement il a été le premier (jui ait traité supérieurement l'amour dans la tragédie , mais il a été en même temps le premier qui ait su s'en passer : c'est une double gloire qui kii a été particulière. II est vrai que ce dernier exemple qu'il donna , et qui aurait dû faire une révolution, fut long-temps inutile, et n'a été, même del)uis Mérope, que rarement suivi. iMais enfin, avec le temps , plusieurs pièces établies au théâtre ont réclamé contre le préjugé français, qui n'admettait point de pièces sans amour , et que je me suis proposé de combattre. Ce n'est pas qu'on refuse à ces sortes d'ouvrages une estime que le succès qu'ils ont ne permet pas de leur refuser; mais on prétend ou l'on veut faire entendre qu'ils sont froids. Un bel esprit ' de nos jours appelait Athalie

• Dorât.

lapîus belle des pièces ennuyexises. Rien n'a plus contribué à accréditer cette prévention que le sens faussement exclusif qu'on a donné à ce mot de sensibilité, devenu le refrain de ceux qui n'en ont pas. Il semble, à entendre la plupart des critiques, qu'il n'y ait de sensibilité que dans l'amour. Ils ont taxé de froideur des pièces qui , s' étant soutemies sans la ressource facile des événements et du spectacle, sans un grand intérêt d'amour, ou même sans aucune intrigue amoureuse , n'avaient nécessairement pu réussir que par un développement très puissant des autres passions de l'ame; et ce développement peut-il exister sans une sensibilité vraie ? Cette faculté morale qui s'étend à tout , et qui est le principe de l'imagination poétique, estelle nulle dès qu'elle ne s'applique pas à la tendresse ? La sensibilité forte n'est-elle pas tout aussi réelle que la sensibilité douce ? Un caractère fortement passionné, soit dans l'amour de la patrie, soit dans les affections qui tiennent aux liens du sang, soit dans l'amitié , soit dans l'épreuve amère de l'injustice, de l'ingratitude, de l'oppression, n'est-il pas essentiellement dramatique, et susceptible de fonder l'intérêt d'une tragédie ? L'expérience l'a heureusement démontré, non seulement chez les anciens , dont toutes les pièces n'ont point d'autres lessorts , mais même parmi nous. Athalie, Mérope , Oreste, Iplmjénie en Tauride^la Mort de César , et ( s'il m'est pennis de rendre hommage à Sophocle, quoique je l'aie traduit) Philoctéte , ont prouvé que l'on pouvait intéresser au théâtre sans l'amour , et ont commencé à nous justifier du reproche que nous font depuis cent ans toutes les nations éclairées, d'être trop exclusivement attachés à un moyen dramatique qui donne à nos pièces, sous ce seul rapport, une teinte d'uniformité. Il est temps plus que jamais de faire tomber entièrement ce reproche trop fondé, de relever notre caractère national chez les peuples voisins qui nous ont tant dit que les Français ne voulaient voir que des amants sur la scène. Il faut étendre le domaine de notre tragédie , et rendre à Melpomène tous ses avantages. Il ne faut plus regarder comme froid tout ce qui ne sera pas aussi déchirant que Zaïre et Tancrède. Ne peut-on pas être ému sans être déchiré ! Et n'admettons-nous j\ne les extrêmes ? L'amour fait verser plus de larmes qu'aucune autre passion : soit ; mais plus on s'en est servi , et plus il convient au talent de chercher d'autres moyens. La mine est riche et abondante , il est vrai ; mais elle a été long-temps fouillée : c'est une raison pour en ouvrir de nouvelles, et d'autant plus qu'on en a certainement tiré de l'ancienne ce qu'il y avait de [)lus |)récieux. Comment se flatter désormais de faire île l'amour

SIÈCLE DE LOUIS XIV. - POÉSIE

jpe qu'en ont fait Racine et Voltaire? Ne vaut-ilc' pas mieux essayer s'ils ne nous auraient pas laissé d'autres effets dont il soit possible de faire un usage nouveau , et (jui nous exposent moins à une dangereuse comparaison? Et qu'on ne dise pas que tout est à peu près épuisé : c'est le langage de la faiblesse ou de l'envie. Non : le champ des beauxarts est immense ; il n'a d'autres bornes que celles de la nature et de l'imagination; et qui osera les marquer ? Une seule idée heureuse et neuve suffit pour produire un bel ouvrage. Je sais qu'il y a un certain nombre de moyens généraux qui seront toujours les mêmes ; mais ils ne nécessitent pas plus la resseral)lance des ouvrages que l'emploi des mêmes couleurs ne nécessite la ressemblance des tableaux. Le monde entier est ouvert à la tragédie, et l'on n'a pas encore été partout. Je crois cette observation d'autant mieux placée, que sans doute vous pensez comme moi , messieurs , qu'après nous être occupés de deux hommes tels que Corneille et Racine , il faut que l'émulation relève le talent prosterné , et que l'admiration ne produise pas le désespoir.

Il me reste à comparer le style de ces deux fameux concurrents, aussi différents dans cette partie que dans toutes les autres. D'abord , pour ce qui est du caractère général de la diction , il est assez reçu d'attribuer à l'un la force , à l'autre l'élégance ; et ce partage en total est fondé. J'ai toujours'cru que , le style n'étant que l'expression des idées et des sentiments , la manière d'écrire était nécessairement conforme à celle de penser et de sentir. La pensée est ce qu'il y avait de plus fort dans Corneille : elle domine chez lui , et même trop. Presque tout ce qu'il conçoit s'arrange en raisonnements en préceptes, en maximes; et il arrive que cette qualité de son esprit , qui , considérée en elle-même , lui mérite des éloges , est souvent en contradiction avec l'esprit de la tragédie, qui exige que presque tout soit exprimé en sentiment. Cependant il faut se souvenir qu'ayant plus de grands caractères que de grandes passions, souvent le genre de son style se rapproche assez naturellement du genre de ses pièces. Alors quand il pense juste , quand ses sentiments sont vrais , son expression a toute l'énergie possible. Mais d'un autre côté , n'étant pas né avec ce goût sûr qui donne à tout une mesure exacte , il pousse le raisonnement jusqu'à l'argumentation sophistique, la pensée jusqu'à la recherche et l'affectation , la grandeur jusqu'à l'emphase; et ces défauts ne sont jamais plus sensibles que dans les scènes où le cœur devTait parler. Je n'en citerai qu'un seul exemple, que je prends dans la scène entre Rodrigue et Chimène , où l'amant veut prouver à sa

maîtresse qu'elle doit venger son père de sa propre main , et ne pas confier cette vengeance à un autre. Le fond du sentiment est vrai, et dans la situation de Rodrigue , la douleur et l'amour persuadent à l'imagination passionnée qu'il est doux de mourir de la main qu'on aime. Mais vouloir réduire en démonstration ce désir exalté qui peut échapper au désespoir , c'est passer les bornes de la nature. On ne la reconnaît plus lorsque Rodrigue dit :

De quoi qu'en ma faveur notre amour t'entretienne , T^ générosité doit répondre à la mienne ; Et. pour venger ton père, emprunter d'autres bras. Ma Cliimène, crois-moi, c'est n'y répondre pas. Ma main seule du mien a su venger l'offense : Ta main seule du tien doit prendre la vengeance.

On sent qu'il n'y a plus de vérité , et que Rodrigue ne peut pas persuader sérieusement à Chimène qu'il y aurait da la générosité à le tuer de sa propre main. La réponse n'est pas plus naturelle.

Cruel, à quel propos sur ce point t' obstiner? Tu t'es vengé sans aide , et tu m'en veux donner ! Je suivrai ton exemple , et j'ai trop de courage Pour souffrir qu'avec toi ma gloire se partage.

La douleur et l'amour ne font pas de distinctions si alambiquées : c'est que Corneille n'imitait guère le langage de l'amour qu'à force d'esprit. Mais lorsque , dans cette même pièce , il fait parler D. Diègue , c'est alors que son expression est puisée dans sou ame , et qu'il a le style de son génie. Le vieillard a couru toute la ville pour trouver son fils , son vengeur. Il l'aperçoit , il se jette dans ses bras :

Rodrigue , enfin le ciel permet que je te voie?

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