‹ Lycée, ou, Cours de littérature ancienne et moderneChapitre 89 sur 140 · D. DIÈGUE · texte numérisé non relu

D. DIÈGUE

Ne mêle point de soupirs à ma joie.

Laisse-moi prendre haleine, afin de te louer. Ma valeur n'a point lieu de te désavouer : Tu l'as bien imitée , et ton illustre audace Fait bien revivre en toi les héros de ma race. C'est d'eux que tu descends , c'est de moi que tu tiens : Ton premier coup d'épée égale tous les miens ; Et d'une belle ardeur ta jeunesse animée Par cette grande épreuve atteint ma renommée. Appui de ma vieillesse , et comble de mon heur , Touche ces cheveux blancs à qui tu rends l'honneur ; Viens baiser cette joue , et reconnais la place Où fut jadis l'affront que ton courage efface.

Il n'y a pas ici jusqu'aux expressions familières, comme laisse-moi prendre haleine, viens baiser cette Joue , qui ne soient admirables, parce qu'elles appartiennent à la nature et au sujet.

« Quand une expression commune est bien placée, dit Voltaire , elle tient du sublime. »

C'est là ce qu'on peut appeler en effet la force du style dans le plus haut degré ; et, comme on le

«% COURS DE Ll

voit , elle est inséparable de celle des idées et des sentiments. Le fond est tiré de l'auteur espagnol : mais comme le poète français se l'est puissamment approprié ! combien même il y a ajouté ! Rien d'oiseux, rien de vague j cbaque mot porte; tout est senti , tout est profond, tout est frappant. Voilà sans doute de ces morceaux qui faisaient dire à Racine :

« Corneille fait des vers cent fois plus beaux que les miens. »

On ne sait auquel des deux ces paroles font le plus d'bonneur. Nous avons vu que Voltaire parlait de même de Racine ; il n'y a que les hommes supérieurs à ce point , en qui le sentiment de la perfection puisse l'emporter sur l'amour-propre.

Corneille n'est pas moins grand dans les scènes de discussion qui sont le champ de la pensée. Voyez Sertorius dans son entretien avec Pompée :

Je n'appelle plus Rome un enclos de murailles Que ses proscriptions comblent de fmiérailles. Ces murs dont le destin fut autrefois si beau , N'en sont que la prison, ou plutôt le tombeau. Mais pour revivre ailleurs dans sa première force , Avec les faux Romains elle a fait plein divorce ; Et comme autour de moi j'ai tous ses vrais appuis , Rome n'est plus dans Rome, elle est toute où je suis.

Quand ce même Sertorius veut différer son mariage avec Viriate , jusqu'à ce qti'il ait rendu à Rome sa liberté , cette fière Espagnole lui répond : Eb! que m'importe à moi si Rome souffre ou non? Quand j'aurai de ses maux effacé l'infamie , J'en obtiendrai pour fruit le nom de sou amie. Je vous ven-ai consul m'en apporter les lois , Et m'abaisser vous-même au rang des autres rois. Si vous m'aimez , seigueur, nos mers et nos montagnes Doivent borner vos vœux, ainsi que nos Espagnes. jSous pouvons nous y faire un assez beau destin , Sans chercher d'autre gloire au pied de l'Aventin : Affranchissons le Tage , et laissons faire au Tibre. La liberté n'est rien quand tout le monde est libre ; Mais il est beau de l'être , et voir tout l'univers Soupirer sous le joug et gémir dans les fers ; 11 est beau d'étaler cette prérogative Aux yeux du Rhône esclave et de Rome captive , Et de voir envier aux peuples abattus Ce respect que le sort garde pour les vertus.

«t Sitout le rôle de Viriate était de cette force, dit Voltaire, la pièce serait au rang des chefs-d'œuvre. »

J'avoue que Racine n'a rien de ce genre. Ce n'est pas cependant qu'il manque de force, à beaucoup près : nous en avons remarqué des traits nombreux dans le rôle d'Acomat, ihns Mithridate, dans Britannicus. Mais il y a cette^lifférence ([ue la force de Corneille a quehjue chose de plus mâle, parce qu'elle est plus simple : inculte et franche , elle parait tenir tout entière à la vigueur des conceptions , et ne devoir rien aux paroles. Celle (le Ilacine, toujours plus ou moins ornée , se dérobe et se cache sous l'éiégancades vers.

TTÉRATURE.

Ce sont deux athlètes : mais l'un , tout nu , laisse voir ses os et ses muscles; l'autre, recouvert d'une draperie , a l'air moins robuste, et fait admirer de plus belles proportions.

Après avoir considéré le seul rapport sous lequel Corneille a de l'avantage quand il est Corneille , il faut bien coirvenir que , sous tous les autres aspects, le style de Racine est hors de comparaison. Celui-ci possède éminemment dans la diction toutes les qualités qui manquent à l'autre; et cette différence tient encore àcelle deleur esprit. Corneille , toujours occupé de concevoir et de combiner, paraît n'avoir connu ni l'art ni le travail d'écrire en vers. On voit que ses plus beaux ne lui ont point coûté de peine; ils semblent faits d'instinct : mais on voit aussi qu'il n'en a pris aucune pour embellir par la tournure ce qui ne peut pas briller par la pensée. Les grands traits lui échappent sans efforts ; mais il ignore les nuances , et c'est par les nuances qu'on excelle dans tous les arts d'imitation.

Racine , qui avait reçu de la nature l'oreille la plus sensible et le tact le plus délicat des convenances , a su le premier de quelle importance était la science du mot propre et des effets de l'harmonie, science sans laquelle l'homme raême qui a le plus de génie ne peut pas être un grand écrivain, parce que le naturel le plus heureux ne produit rien de parfait , et que l'art seul lui donne ce qui lui manque. Racine étudia cet art avec Despréaux; et l'on sait que personne avant lui ne l'a porté aussi loin.

« Son expression est toujours si heureuse et si naturelle , qu'il ne paraît pas qu'on ait pu en trouver une autre ; et chaque mot est placé de manière qu'on n'imagine pas qu'il ait été possible de le placer autrement. Le tissu de sa diction est tel , qu'on n'y peut rien déplacer , rien ajouter , rien retrancher : c'est un tout qui semble éternel. Ses inexactitudes mêmes sont souvent des sacrifices faits par le bon goût , et rien ne serait si difficile que de refaire un vers de Racine. INul n'a enrichi notre langue d'un plus grand nombre de tournures; nul n'est hardi avec plus de bonheur et de prudence , ni métaphorique avec plus de grâce et de justesse; nul n'a manié avec plus d'empire un idiome souvent rebelle , ni avec plus de dextérité un instrument toujours difficile ; nul n'a mieux connu cette mollesse de style qu'il ne faut pas confondre avec la faiblesse, et qui u'est que cet air de facilité qui dérobe au lecteur la fatigue du travail et les ressorts de la composition; nul n'a mieux entendu la j)ériode poétique , la variété des césures , les ressources durhythme, l'encbaiiiementet la filiation des idées. Enfin , si l'on considère que sa perfection peut èlre opposée à celle de Virgile, et qu'il parlait une langue moins flexible , moius poétique t moius harmonieuse , on croira volontiers que Racine est celui de tous les h;)mmes à qui la uature a\ait donne le plus grand talent pour Icb vers. » (K/oge de Racine.)

SIÈCLE DE LOUIS XIV. - POÉSIE

Ce talent fut toujours le même, non seulement dans la tragédie , mais dans les autres genres que l'auteur n'a paru qu'essayer , dans la comédie et dans la poésie lyrique ; car, après des productions importantes, je compte pour peu de chose le mérite de bien tourner quelques épigrammes, mérite commun à tant de personnes qui n'ont eu que de l'esprit.

Si nous suivons Corneille hors de la tragédie , nous trouvons les scènes qu'il fournit à Molière , pour le ballet ùe Psyché, et qui respirent en plusieurs endroils une délicatesse el une grâce qu'on n'attendait pas de lui , mais dont la versification est souvent lâche et prosaïcpie. (3n a eu très grand tort de citer ces fragments hnparfaits comme une preuve de ce qu'il aurait pu faire , s'il eût voulu traiter l'amour comme Racine : il n'y a rien de commun entre le style d'une comédie-ballet et le style tragique ; et le langage de Psyché conversant avec l'Amour n'est pas celui de Melpomène. Le Menteur est une pièce de caractère empruntée aux Espagnols. Elle est faible de comique ; l'intrigue en est vicieuse et un peu froide. Les récits de Dorante , qui ont de l'agrément , et quelques méprises amenées par ses mensonges soutiennent l'ouvrage ; et l'on reconnaît Corneille dans la scène entre le Menteur et son père , précisément parce que cette scène , toute sérieuse et morale , s'élève au-dessus du ton ordinaire à ce genre de drame.

Les Plaideurs de Racine sont remarquables en ce que la pièce n'est qu'une farce , et qu'elle est écrite d'un bout à l'autre du style de la bonne comédie. D'ailleurs, elle manque absolument d'intrigue et d'intérêt, et ne se soutient que par la gaieté des détails et le comique des personnages. Mais aussi jamais on n'a prodigué avec plus d'aisance et de goût le sel de la plaisanterie : presque tous les vers sont des traits; et tous sont si naturels ei si gais , que la plupart sont devenus proverbes.

On ne peut cependant voir dans les Plaideurs qu'un badinage que l'auteur fit en se jouant, et qui montre ce qu'il aurait pu faire dans la comédie , s'il s'y était appliqué : comme ses lettres polémiques , son Histoire de Port - Royal , et ses Discours à l'Académie , prouvent seulement la facilité qu'il aurait eue à exceller dans la prose ainsi que dans les vers. Mais dans les chœurs cVEsther et d'Athalie il s'est mis , sans paraître y penser , au premier rang de nos poètes lyriques : personne aujourd'hui ne lui conteste ce titre. Son commentateur, que je crois devoir citer quand il a raison , puisque je le combats quand je crois qu'il a tort , compare souvent Racine et Rousseau dans

TOMF I".

ses notes sur y4t1ialie , généralement plus judicieuses que celles des autres pièces. Il dit, au sujet des chœurs :

a Rousseau avait bien cette pompe et cette force dans ses vers ; mais il n'avait point ces passages lieureux d'une peinture douce à un tableau terrible, d'un morceau touchant à des descriptions élevées; enfin, il manquait de cette variété qui fait le charme des vers de Racine. II est sûr que , si cet illustre tragique eût travaillé dans le même genre que Rousseau , il eût mis dans ses odes plus de variété, de douceur et de grâce. Il avait une flexibilité de génie qui savait se plier à tous lestons, un goût épuré qui mettait tout à sa place. Racine, en un mot, eût réussi dans tous les genres, s'il eût voulu les embrasser tous. »

C'était l'opinion de Voltaire ; c'est celle de tous les hommes instruits. Ce grand homme a dit dans une é^ître adressée à Horace , et qui en est digne :

Est-ce assez , en effet, d'une heureuse clarté?

Et ne péchons-nous pas par l'uniformité ?

Ce reproche n'est que trop souvent fondé : je n'y connais pas de meilleure réponse que les chœurs de Racine. Il est vrai que le genre s'y prêtait plus aisément que celui du drame , qui n'est pas susceptible de différentes mesures ,• mais aussi l'on ne trouvera point dans notre langue une poésie plus véritablement lyrique, une harmonie plus diversifiée et plus musicale, et qui réunisse avec plus d'intérêt tous les tons , tous les sentiments , et toutesles formes du rhythme. Ecoutons un des chœurs cVEsther:

Pleurons et gémissons , mes fidèles compagnes ; A nos sanglots donnons un libre cours : Levons les yeux vers les saintes montagnes, D'où l'innocence attend tout son secours. O mortelles alarmes !

Tout Israël périt. Pleurez mes tristes yeux ,

11 ne fut jamais sous les cieux , '

Un si juste sujet de larmes.

Quel carnage de toutes parts ; On égorge à la fois les enfants, les vieillards. Et la sœur et le frère , Et la tille et la mère , Le fils dans les bras de son père.

Que de corps entassés : que de membres épars , Privés de sépulture !

Grand Dieu ! tes saints sont la pâture ■ Des tigres et des léopards.

Page 1