‹ Lycée, ou, Cours de littérature ancienne et moderneChapitre 91 sur 140 · UNE AUTRE · texte numérisé non relu

UNE AUTRE

Dieu , descends , et reviens haliiter parmi nous : Terre , frémis d'allégresse et de crainte;

Et vous , sous sa majesté sainte , Cieux , abaissez-vous.

C'est ici surtout que notre poésie peut être opposée à celle des Grecs et des Latins : elle en a la rapidité, les mouvements , l'effet, la magie. Le poète est ici véritablement inspiré; il voit les objets, me les fait voir, me transporte avec lui partout où il veut ; et de la hauteur de son génie il domine le ciel et la terre.

En finissant cette longue discussion sur les deux célèbres rivaux qui ont répandu tant d'éclat sur le siècle passé , et élevé tant de débats dans le nôtre , je me suis rappelé, non pas sans quelque inquiétude , une épigramme que fit Voltaire en sortant d'une dispute siu- le même sujet avec un de ses amis nommé de Beausse.

De Beausse et moi , criailleurs effrontés , Dans un souper clabaudions à merveille; Et tour à tour épluchions les beautés Et les défauts de Racine et Corneille.

A piailler serions encor, je croi , Si n'eussions vu , sur la double colline , Le grand Corneille et le tendre Racine Qui se moquaient et de Beausse et de moi.

Il y a sans doute de quoi avoir peur. Mais je me suis un peu rassuré en songeant que cette matière est l'objet de tant de controverses q;ie la mienne pourrait se sauver dans la foule , et qu'après tout ce qui était dans le monde un sujet si fréquent de conversation pouvait bien , sans scandale et même sans ridicule, nous occuper au Lycée.

CHAPITRE V. — Des Tragiques d'un ordre inférieur dans le siècle de Louis XIF".

SECTION PREMIERE. — Rotrou et Du Ryer.

Après Corneille et Racine, on s'attend bien qu'il faut descendre. Leurs imitateurs , dans le dernier siècle , se sont placés après eux à différents degrés, mais toujours à une grande distance de tous les deux. Les plus heureux n'ont laissé au théâtre qu'un ou deux ouvrages , ou médiocres en tout , ou qui ne sont au-dessus du médiocre que dans quelques parties. Mais l'art est si difficile, et le nombre des pièces totalement oubliées est si grand, que le mérite d'en avoir fait une seule qui ait échappé à l'oubli suffit pour donner une place dans la postérité. Le besoin de la nouveauté est général, et les chefs-d'œuvre sont rares : les hommes sont donc obligés, pour leur propre intérêt, de supporter la médiocrité, qui varie leurs plaisirs, et qui leur fait sentir davantage la perfection. En voyant parmi tant d'auteurs dramatiques combien peu ont su l'atteindre ou en approcher, on apprend à mieux apprécier ceux qui ont

SIÈCLE DE LOUIS XIV. - POÉSIE

fait ce qu'il est donné à si peu d'hommes de pouvoir faire.

Le sublime en tout genre est le don le plus rare :

C'est là le vrai phénix ; et , sagement avare ,

La nature a prévu qu'en nos faibles esprits

Le beau , s'il est commun , doit perdre de son prix.

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