‹ Lycée, ou, Cours de littérature ancienne et moderneChapitre 93 sur 140 · VENCESLAS · texte numérisé non relu

VENCESLAS

Répondez-moi , mon fils. Quel fatal accident...

Latlislas répond par ces vers devenus fort célèbres, surtout depuis l'application qu'on en lit dans une occasion importante :

Seigneur, je vous le dis...

J'allais... j'étais... L'amour a sur moi tant d'empire !... Je me confonds , seigneur, et ne puis rien vous dii-e.

Jevotis Je dis, lorsqu'on n'a rien dit encore, est l'expression vraie du plus grand désordre d'esprit; et ce qui suit est celle de la passion.

Venceslas, qui craint les suites d'un démêlé très vif que le prince avait eu le malin avec son frère, et qui avait fini par une réconciliation forcée, lui témoigne ses alarmes à ce sujet :

D'un trouble si confus un esprit assailli , Se confesse coupable ; et qui craint a failli. N'avez-vous point eu prise nvrcque votre frère ? Votre mauvaise humeur lui fut toujours contraire; Et si , pour l'en garder, mes soins n'avaient pourvu...

LADISLAS

]S'a-t-il pas satisfait? Non, je ne l'ai point vu.

VE^CKSLAS.

Qui vous réveille donc avant que la lumière Ait du soleil naissant commencé la carrière ?

Ladislas, qui évite toujours de répoudre, dit à son

père :

N'avez-vous pas aussi précédé son réveil .'

La réplique est aussi naturelle qu'Inattendue :

Oui, mais j'ai mes raisons qui bornent mon sommeil.

Je me vois, Ladislas, au déclin de ma vie;

Et sachant que la mort l'aura bientôt ravie ,

Je dérobe au sommeil , image de la mort ,

Ce que je puis du temps qu'elle laisse à mon sort.

Très du terme fatal prescrit par la nature ,

Et qui me fait du pied toucher ma sépulture ,

De ces derniers instants dont il presse le cours ,

Ce que j'ôte à mes nuits, je l'ajoute à mes jours.

Sur mon couchant enfin , ma déliile paupière

Me ménage avec soin ce reste de lumière.

Mais quel soin peut du lit vous chasser si matin ,

Vous à qui r«ge cncor garde un si long destin?

Ladislas attendri ne peut plus retenir son

secret :

Si vous en ordonnez avec votre justice ,

Mon destin de bien près touche à son précipice :

Ce bras (puistpi'il est vain de vous déguiser rien)

A de voire couronne abattu le soutien.

Le duc est mort . seigneur, et j'en suis l'homicide ;

Mais j'ai dû l'èlret

A peine Venceslas a-l-il eu le temps de se récrier, le duc paraît : nouvelle surprise. Ladislas reste confondu d'étonnement, et abîmé dans la foule des pensées qui viennent l'assaillir. Son père insiste par de nouvelles questions.

LADISLAS

Ne vous ai-je pas dit qu'interdit et confus. Je ne pouvais rien dire , et ne raisonnais plus?

Ce dialogue m'a totijours paru admirable. Il est parfaitement adapté aux circonstances et aux personnages , et il a surtout un caractère de simplicité touchante , rare dans tous les temps , mais alors absolument original, puisqu'on ne trouve rien , mênre dans Corneille, qui ressemble au ton de celte scène. Il y a des mois d'une vérité précieuse. Ladislas, par exemple , lorsqu'on lui parle de son frère , conserve au milieu de son trouble toute la fierté qui lui est naturelle : IV'a-t-il pas Satisfait ? Ce sont de ces traits qui peignent l'homme. Il ne se récrie pas sur l'horreur d'attenter aux jours de son frère, mais sur ce qu'il en est incapable après avoir reçu satisfaction. De même lorsqu'il avoue qu'il a mérité la mort en tuant le duc, lorsqu'il dit. J'en suis l'homicide , il ajoute sur le champ, Mais j'ai dû l'être. C'est toujours Ladislas. Ce que dit son père n'est pas moins remarqualîle. Sur la question que lui fait son fils, on s'attend que, suivant la marche ordinaire du théâtre, il donnera, pour raison , quelque circonstance relative à l'action du moment; par exemple, les inquiétudes que la querelle de ses deux fils peut lui donner. Point du tout : l'auteur lui prête un motif général pris dans son âge avancé, et qui non seulement est intéressant par lui-même, mais qui rentre très heureusement dans un des principaux objets de la pièce. En effet l'extrême vieillesse de Venceslas, et l'affaiblissement qui en est la suite, sont une des causes de l'audace de son fils , et de l'impatience qu'il a de régner ; et , de plus , le vieux monarque finira par abdiquer la couronne en faveur de ce lils. Enfin, l'on ne peut pardonner qu'à la faiblesse de son âge l'excès d'indulgence qu'il témoigne dans les premiers actes, et qui lui fait tolérer les torts de Ladislas. Tout ce qui rappelle l'idée de la caducité est donc fait pour lui préparer plus d'excuse ; et l'auteur a su tourner vers ce but jusqu'à des circonstances qui semblent indifférentes et hors de l'action. On a quelque plaisir à trouver dans un ouvrage , composé il y a cent cinquante ans, une entente si juste de l'une des parties de l'art la plus difficile , et qui n'a jamais été bien connue et bien pratiquée que parle grand talent, celle de ramener tout à l'unité de dessein.

Ladislas apprend bientôt quel sang il a répandu : c'est celui de son frère , dont la princesse Cassandre , en sa qualité de veuve de l'Infant , vient demander la vengeance. On arrête Ladislas, et son père le condamne à la mort. C'est alors que le duc réclame la promesse que le roi lui a faite d'accorder ce qu'il demanderait. Ce qu'il demande, c'est la grâce du prince, et Cassandre ellemême se désiste de sa poursuite. La conduite du

SIÈCLE DE LOUIS XIV. - POÉSIE

duc est noble et conforme au caractère qu'il a montré jusque-là, mais celle de Cassandre dément le sien, et c'est une faute inutile. Au moment où le roi balance sur le parti qu'il prendra , on lui annonce que le peuple se soulève si hautement en faveur de Ladislas, qu'on ne peut l'apaiser qu'en cédant à sa volonté. Venceslas n'hésite pas un moment : il fait venir son fils, et lui résigne sa couronne. L'exposé de ses motifs est un des plus beaux morceaux de la pièce ; il est plein de grands traits qui marquent les principes et Tame

d'un roi.

Le peuple m'enseigne (dit-il), Voulant que vous viviez, qu'il est las que je règne. La justice est aux rois la reine des vertus. Et me vouloir injuste est ne me vouloir plus.

Soyez roi , Ladislas , et moi , je serai père. Le prince paraît se refuser à cette offre : il le presse de garder la couronne.

Page 1