VENCESLAS
Ne me la rendez pas.
Qui pardonne à son roi punirait Ladislas.
Ce dénouement est défectueux dans la partie morale, puisque le prince est récompensé. Cependant il ne révolte point , et il faut en savoir gré à l'auteur : c'est une preuve qu'il a su intéresser en faveur de Ladislas, et qu'il a connu ce secret de l'art qui consiste à faire excuser et plaindre les attentats qu'un moment de fureur a fait commettre, et qui ne sont pas réfléchis. Il a en soin de donner cette couleur à ceux de Ladislas , dans le récit que lui-même en fait au quatrième acte : on y voit que la nouvelle de l'hymen secret de Cassandre l'avait mis absolument hors de lui-même. Il faut l'entendre pour se convaincre que, si le style du poète manque d'élégance et de correction , il ne manque ni de chaleur ni de vérité.
Succombant tout entier à ce coup qui m'accable , De tout raisonnement je deviens incapable , Fais retirer mes gens , m'enferme tout le soir, Et ne prends plus avis que de mon désespoir. Par une fausse porte enfin , la nuit venue , Je me dérobe aux miens , et je gagne la rue ; D'où , tout soin , tout respect , tout jugement perdu , Au palais de Cassandre en même temps rendu , J'escalade les murs, gagne une galerie, Et, chercbant un endroit commode à ma furie. Descends sous l'escalier, et dans l'obscurité Prépare à tout succès mon courage irrité. Au nom du duc enfin j'entends ouvrir la porte ; Et suivant, à ce nom , la fureur qui m'emporte , Cours , éteins la lumière , et , d'un aveugle effort , De trois coups de poignard blesse le duc à mort.
Pour un homme que l'on a peint aussi impétueux, aussi passioimé que Ladislas, aussi peu maître de lui , toutes ces circonstances sont autant d'excuses; l'idée affreuse du bonheur d'un rival, le nom de ce rival qu'il entend prononcer ,
l'horreur de cette situation , la nuit l'égarement d'une ame bouleverseée. Il a tué son frère, il est vrai , mais sans le vouloir , sans le connaître , et croyant frapper im rival. L'état d'accablement et de désespoir oii il parait ensuile , sa résignation et sa fermeté lorsqu'il est condamné , portent les spectateurs à croire qu'il méritait un meilleur sort. Enfin, le parti que prend le roi de cesser de régner plutôt que de cesser d'être juste, et ce développement d'une ame à la fois royale et paternelle, excitent l'admiration et l'intérêt , et achèvent de justifier ce dénouement, qui fait voir qu'il est encore plus important de suivre les dispositions naturelles du spectateur que les principes rigoureux de la morale.
Les personnages principaux de cette tragédie sont dessinés de manière à faire beaucoup d'honneur au talent de Ilotrou. Ce qui caractérise Venceslas , c'est l'amour de la justice , le premier devoir des souverains : il sacrifie à ce devoir et les sentiments paternels , et sacoinonne; et ce qu'il montre de faiblesse dans le premier acte est plutôt de son âge que de so^ caractère. La condescendance qu'il se croit forcé d'avoir, tient d'un côté au désir de la paix domestique , bonheur le plus nécessaire à un vieillard ; et de l'aittre , à l'ascendant que prend nécessairement un jeune prince dont la valeur et l'impétuosité doivent plaire à une nation guerrière. Le duc de Courlande est le modèle d'un ministre que la faveur n'a point corrompu , et d'un général que les succès n'ont point enorgueilli. En servant le monarque , il rend tout ce qu'il doit à l'héritier de la couronne : sa modération résiste aux plus dures épreuves, et sa grandeur d'ame va jusqu'au sacrifice le plus généreux , puisqu' étant le maître de demander pour récompense la main d'une princesse qu'il aime, il préfère à son propre bonheur la vie de son plus grand ennemi. Mais ce qu'il y a de plus beau et de plus dramatique dans cette pièce, c'est le rôle de Ladislas. On ne peut nier qu'il ne soit l'original île celui de Vendôme ; et quoique celui-ci soit bien supérieur, c'est beaucoup pour la gloire de Rotrou que Voltaire ait trouvé chez lui ce qu'il a surpassé. Les efforts que Ladislas fait sur lui-même pour vaincre un penchant qui humilie sa fierté, ces combats perpétuels , ces alternatives d'une froideur affectée, et d'un amour qui menace ou qui supplie, sont d'un effet tragique , que l'auteur n'avait pu trouver dans Corneille. Le style, à travers ses inégalités et ses fautes , a souvent tout le feu de la passion ; quand Ladislas veut fléchir Cassandre , il a tout l'abandon de la tendresse :
Inventez des secrets de tourmenter lésâmes;
Suscitez ferre et ciel contre ma passion ; Intéressez l'état dans voire aversion ; Du trône où je prétends detoiunez son suffrage, Et pour me perdre enfin mettez tout en usage : Avec tous vos efforts et tout votre courroux , Vous ne m'ôterez point lamour que j'ai pour vous.
Quand il est révolté de ses mépris , il n'y a pas moins d'amour dans ses fureurs qu'il n'y en avait dans ses prières :
Ne nous obstinons point à des voeux supei-flus ; Laissons mourir l'amour où l'espoir ne vit plus. Allez , indigne objet de mon inquiétude ; J'ai trop long-temps souffert de votre ingratitude •■ Je vous devais connaître , et ne m'engager pas Aux trompeuses douceurs de vos cruels appas.
Oui , je rougis , ingrate , et mon propre courroux Ne me peut pardonner ce que j'ai fait pour vous. Je veux que la mémoire efface de ma vie Le souvenir du temps que je vous ai servie. I J'étais mort pour ma gloire . et je n'ai pas vécu Tant que ce lâcbe cœur s'est dit votre vaincu. Ce n'est que d'aujourd'hui qu'il vit et qu'il respire , D'aujourd'hui qu'il renonce au joug de votre empire, Et qu'avec ma raison mes yeux et lui d'accord Détestent votre vue à l'égal de la mort.
A peine est-elle-sortie ,flu'il s'écrie désespéré : Ma sœur, au nom d'amour, et par pitié des larmes i Qu3 ce cœur enchanté domie encore à ses charmes , Si vous voulez d'un frère empêcher le trépas, Suivez cette insensible , et retenez ses pas.