‹ Lycée, ou, Cours de littérature ancienne et moderneChapitre 95 sur 140 · L'I^FA^'TEA · texte numérisé non relu

L'I^FA^'TEA

La retenir, mon frère , après l'avoir bannie !

LADISIAS.

Ah ! contre ma raison servez sa tyrannie. Je veux désavouer ce cœur séditieux, La servir, l'adorer, et mourir à ses yeux. Privé de son amour, je chérirai sa haine ; J'aimerai ses mépris , je bénirai ma peine.

Que je la voie au moins , si je ne la possède.

Je mourais , je brûlais , je l'adorais dans l'ame ; Et le ciel a pour moi fait un sort tout de llamme.

Sa sœur veut sortir pour ramener Cassandre. Il s'écrie :

Me laissez-vous , ma sœur, dans ce désordre extrême ?

t'iNFANTE.

J'allais la retenir.

LADISLAS

Eh ! ne voyez-vous pas Quel arrogant mépris précipite ses pas ? Avec combien d'orgueil elle s'est retirée? Quelle implacable haine elle m'a déclarée ?

Ne sont-ce pas là tous les mouvements opposés qui annoncent le délire d^ l'amour malheureux ? Il est vrai que les autres rôles ne sont pas aussi bien conçus, à beaucoup près. L'infante Théodore, (jui , jusqu'à la fin de la pièce, ne sait pas même si elle est aimée du duc de Courlaiide , qu'elle aime, est un personnajçe insipide et à peu près inutile. L'infant, qui ne parait (jue dans les premiers actes , est entièrement sacrifié à Ladislas.

Cassandre, qui ne devrait fonder la préférence qu'elle donne à l'infant que sur la différence du caractère de ce prince à celui de son frère , reproche sans cesse à Ladislas d'avoir voulu attenter à son honneur; et cette idée , qui revient beaucoup trop souvent , est présentée avec fort peu de ménagement dans les termes. J'ai déjà observé qu'après avoir imploré la justice du roi contre le meurtrier de son époux , elle-même se joint à l'infante et au duc pour obtenir la grâce de Ladislas; et ce changement n'a point de motif suffisant. C'est bien pis au cinquième acte : le roi lui propose d'épouser Ladislas ; elle s'en défend si faiblement, qu'elle laisse croire au spectateur, comme au roi, qu'elle finira par se rendre ; imitation maladroite du Cid , et qui ne sert qu'à faire voir combien le rôle de Chimène est mieux entendu que celui de Cassandre. Comme le Cid n'a rien fait qu'il ne dut faire, comme il est aimé de Chimène, tout le monde désire leur bonheur et leur union; mais personne ne souhaite (pie Cassandre épouse Ladislas, qu'elle n'aime point, et qui a tué celui qu'elle aimait.

Je ne m'arrête point aux scènes déplacées Ou inutiles qui font quelquefois languir l'action. A l'égard du style, il offre, comme on l'a vu , des beautés réelles; particulièrement dans le rôle de Ladislas , le seul , avant Racine , où l'on ait peint les fureurs et les crimes dont l'amour est capable. Mais sans parler de l'incorrection , pardonnable dans un temps où la versification française ne commençait à se former que sous la plume de Corneille, la déclamation, les idées fausses et alambiquées , la recherche , les jeux de mots , vices inexcusables en tout temps , parce qu'ils ne tiennent pas au langage, mais à l'esprit de l'auteur, gâtent trop fréquemment le style de P^enceslas. Ladislas dit à sa maîtresse :

De l'indigne brasier qui consumait mon cœur, Il ne me reste plus que la seule rougeur.

Et dans im autre endroit :

Mon respect s'oublia dedans cette poursuite; Mais nu amour enfant peut manquer de conduite : H portait son excuse en son aveuglement: Et c'est trop le punir que du bannissement.

Et ailleurs :

Oui des doux voulez- vous, rfcMîon cœur ou ma cendre? Quelle des deux aurai-je , on la mort ou Cassandre? L'amour à vos beaux jours joindra-t-il mon destin, Ou si voti'c refus sera mon assassin ?

■ Ces pointes , et beaucoup d'autres , sont dans le goût de celles du Mascarille de Molière. A l'exception (le ce vers de Rodoguue,

Kllc fuit , mais en Parthe , en nous perçant le cœur, jeu <ie mots beaucoup moins répréhensible que lous ceux que je viens de citer, on ne rencontre

SIECLE DE LOUIS XIV. — POESIE

cm

ri(Ui de semblable dans les pièces de Corneille qui avaient paru avant f^enceslas; et l'auteur aurait dû mieux profiter de cet exemple.

L'oubli des convenances est porté ausâi , dans cette pièce, beaucoup plus loin que dans celles de Corneille qui sont restées au théâtre. Venceslas dit à son fils :

s'il faut qu'à cent rapports ma créance réponde , Rarement le soleil rend la lumière au monde , Que le premier rayon qu'il répand ici-bas N'y découvre quelqu'un de vos assassinats.

Peut-on rendre plus gratuitement odieux et vil un personnage principal qui doit exciter l'intérêt? Peut-on supporter que , dans la scène où Ladislas veut braver Cassandre , il aille jusqu'à lui dire :

Je ne vois point en vous d'appas si surprenants Qu'ils vous doivent domier des titres éminents : Rien ne relève tant l'éclat de ce visage, Ou vous n'en mettez pas tous les traits en usage ; Vos yeux , ces beaux charmeurs, avec tous leurs appas, Ne sont point accusés de tant d'assassinats. Le joug que vous croyez tomber sur tant de tètes Ne porte point si loin le bruit de vos conquêtes : Hors un seul , dont le cœur se donne à trop bon prix , Votre empire s'étend sur peu d'autres esprits. Pour moi, qui suis facile, et qui bientôt me blesse , Votre beauté m'a plu , j'avouerai ma faiblesse , Et m'a coiîté des soins , des devoirs et des pas ; Mais du dessein , je crois que vous n'en doutez pas.

Avec tous mes efforts , j'ai manqué de fortune ; Vous m'avez résisté , la gloire en est commune. Si contre vos refus j'eusse cru mon pouvoir, Un facile succès eût suivi mon espoir : Dérobant ma conquête , elle m'était certaine ; Mais je n'ai pas trouvé qu'elle en valût la peine.

L'auteur a pris ici pour du dépit la grossièreté brutale, et n'a pas songé qu'il y avait une double faute dans ce manque de bienséance : d'abord, qu'un prince ne pouvait pas injurier si indécemment une femme d'un rang à peu près égal au sien; ensuite que lui-même se rendait inexcnsable , lorsqu'un moment après il adore plus que jamais l'objet d'un mépris si insultant.

Heureusement ces détails si vicieux , et les longueurs et les vers ridicules, sont faciles à supprimer; et , à l'aide de ces retranchements et de quelques corrections , l'ouvrage s'est soutenu au théâtre avec un succès mérité. Son ancienneté le rend précieux, et, au défaut d'élégance , le style un peu suranné a un air de vétusté et de naturel qui ne lui messied pas , et qui donne même un nouveau prix auxbeautés en rappelant leur époque. Du Ryer peut être comparé à Rotrou pour le nombre des productions dramatiques, mais non pour le talent. Alcyonée et Scévole réussirent dans leur temps; Scèvole surtout eut un très grand succès , et conserva même de la réputation jusque dans ce siècle. C'est en effet le plus passable des

ouvTages de l'auteur. Akyonèê , que Saint-Evremond cite ridiculement à côté d' Andromaque , n'est qu'un roman si froidement insensé , que l'analyse en serait aussi difficile que la lecture. On n'en peut guère citer (pie ces deux vers que le héros dit à sa maîtresse :

Vous m'avez commandé de vivre , et j'ai vécu ; Vous m'avez commandé de vaincre , et j'ai vaincu.

Il y en a deux autres qui ne furent pas moins fameux dans le dernier siècle, par l'application qu'en fit le duc de La Rochefoucauld en les parodiant :

Pour obtenir un bien si grand , si précieux ,

J'ai fait la guerre aux rois , je l'eusse faite aux dieux.

ScécoJe est dans le genre purement héroïque , que Corneille avait mis à la mode , mais que lui seul pouvait soutenir par des ressources de génie dont Du Ryer était bien loin. Les caractères, les situations et le style , ont de la noblesse ; mais le tout est également froid. Scévole, Jimie son amante et fille deBrutus, Arons son rival, le roiPorsenne, ont tous beaucoup d'héroïsme , et souvent même trop ; et comme il est toujours question de devoir et jamais de passion, le spectateur reste aussi tranquille que les personnages. L'intrigue était pourtant combinée de manière à produire plus d'effet , si le poète avait su la rendre tragique. Arons doit la vie à Scévole , qui est en même temps son rival , et qui a voulu assassiner le roi son père. Avec un fond semblable, animez les personnages et graduez les situations , il doit en résulter de l'intérêt. Alvarès, dans Alzire, est dans une position à peu près pareille : L'assassin de mon fils est mon libérateur , dit-il au cinquième acte, lorsqu'il voit Zamore prêt à périr après avoir poignardé Gusman. Mais le poète a eu soin de nous occuper, dès le premier acte , de cette reconnaissance qu'Alvarès doit à Zamore , de nous les montrer dans les bras l'un de l'autre , et dans l'effusion des sentiments les plus tendres ; et durant tout le cours de la pièce, le zèle d'Alvarès croît avec le danger de Zamore. C'est ainsi qu'on mène le cœur humain dans une tragédie : Du Ryer ne s'en doute pas ; et rien ne fait mieux voir que les situations appartiennent réellement à celui qui en a vu l'étendue et les résultats. Dans Scévole , on ne dit qu'un mot , au premier acte , de cette obligation ciu'a eue le fils de Porsenne au guerrier romain ; et même on ne peut ni deviner ni comprendre comment Scévole a pu sauver un prince étrusque. Ce n'est qu'au quatrième acte qu'Arons le raconte à son père, avec la même froideur qui règne dans toute la pièce. Il apprend de même , au quatrième acte , que Scévole est aimé de Junie ; et la rivalité et la recon-

COURS DE LITTERATLRE.

naissance , et la nature et l'amour, ne produisent que des raisonnements à perte de vue , des exclamations, des apostrophes, des sentences. Le vieux Porsenne aussi est amoureux de cette Juniej mais •n peut juger de cet amour par l'arrangement qu'il lui propose quand il la voit étonnée de la déclaration qu'il lui fait :

Je sais bien que mon âge t'offense ; Mais regarde ce prince orné de ma puissance : C'est mon fils, c'est enfin l'esclave couronné Que tes yeux gagneront, s'ils ne l'ont pas gagné.

Un pareil amour n'est emljarrassant pour personne. Mais Junie ne veut pas pins du fils que du père : elle veut Scévole , et Arons la cède à ce Romain aussi aisément que son père la lui cédait. Il a été un temps où tout cela paraissait de la grandeur : à coup sûr ce n'est pas de la tragédie.

D'ailleurs , la conduite de la pièce manque de Traisemblance. La fille de Brutus est amenée dans le camp de Porsenne par des moyens forcés et improbables. On conçoit encore moins que le roi d'Etrurie offre son fils à la fille d'un Romain, qui certainement, à l'époque où se passe l'action, ne doit lui paraître qu'un chef de révoltés. Il n'est pas plus raisonnable que Scévole , (}ui vient déguisé dans le camp des Etrusques, où il court le plus grand danger, consente à perdre des instants précieux , et diffère son entreprise contre Porsenne , jusqu'à ce que Junie ait parlé à ce prince en faveur des Romains, et n'ait rien obtenu. Une pareille complaisance pour Junie, dans des circonstances si critiques , peut bien être conforme aux lois de la chevalerie , qui ne permettaient pas de tuer personne sans le con(jé de sa dame; mais elle n'est ni romaine ni sensée. Quant à la diction, elle a quelquefois une sorte de force et un ton de fierté; mais en général elle est à la fois lâche et dure , sèche et ampoulée, prosaïque et déclamatoire. L'expression est presque toujours impropre, et la pensée souvent fausse. J'ai entendu citer ces deux vers que dit Junie , en parlant des Romains assiégés par la famine et par l'ennemi :

Ce peuple , pour sa gloire , ennemi de la vôtre , Se nouiTira d'un Ij.'as , et combattra de l'autre.

Quel en est le sens ? Veut-elle dire que les Romains mangeront et combattront en même temps, ou bien qu'ils mangeront un de leurs bras, et combattront avec l'autre ? Les vers ont également ces deux sens , et sont très mauvais dans tous les deux.

Le récit de la défense d'un pont du Tibre par Horatitis Codés a passé pour un des meilleurs morceaux : c'était du moins un de ceux qui attiraient le plus d'applaudissements lorsqu'on jouait encore la [ùèco. I! y aqueltiues endroits assez im-

posants, quoique toujours gâtés par le prosaïsnje; mais il est trop long de la moitié , et la fin est un galimatias métaphorique digne du P. Le Moine.

On eût dit , à le voir balancer dessîis l'eau ,

Que même son bouclier lui servait de vaisseau;

Et qu'en poussmit nos traits , tout notre effort n'excite

Qu'un favorable vent qtd /e jJOïw^e plus vite.

On eût dit qu'en tombant le dieu même des Ilots,

Comme un autre dauphin , le reçut sur son dos.

Et que l'eau , secondant une si belle audace ,

Fit un char de cristal où triomphait Horace.

Le seul trait qui m'ait paru vraiment beau est ce mot de Junie lorsque sa confidente lui dit qu'elle a vu dans le camp Scévole déguisé , et qui sans doute n'avait pris ce parti que pour se sauver :

Pour se sauver, dis-tu ! tu n'as point vu Scévole. Mais il fallait en rester là, et l'auteur s'en garde bien. Il délaie cette pensée en douze vers plus emphatiques les uns que les autres.

Il se \ oudrait cacher, lui que l'honneur éclaire A l'ombre du bouclier de son propre adversaire : Tu n'as vu qu'un démon de sa forme vêtu , Qui tâche , après sa mort , d'étouffer sa vertu. O verlu de Scévole , aux Romains si connue , ■Siens , comme un beau soleil , dissiper cette nue !

Avec ce démon et ce beau soleil, et le dauphin et le char de cristal, on détruirait l'effet des plus belles choses. Ce style était pourtant celui de tous les auteurs tragiques dans le temps même où l'on avait Cinna et les Horaces.

SECTiOJN II. — Thomas Corneille.

Thomas Corneille du moins évita cet excès de mauvais goût; ce qui n'est pas étonnant, puisqu'il venait long-tem[)s après les chefs-d'œu\Tede son frère, et qu'il écrivait du temps de Racine. Oa a dit de lui qu'i/ aurait eu une grande réputation , s'il n'eût pas eu de père :3e crois qu'on peut en douter. C'était un écrivain essentiellement médiocre, et qui ne s'est jamais élevé. Il a quelquefois rencontré le naturel; il n'a jamais été au grand. La réputation de l'aîné n'empêcha point que plusieurs pièces du cadet n'eussent dans leur nouveauté un très grand succès ; et si elles n'ont pu se soutenir, c'est leur propre faiblesse qui les a fait tomber. Il était très fécond, et travaiUait avec une extrême facilité ; c'est plutôt un danger qu'un mérite, lorsqu'on n'a pas un grand talent. Dans la foule de ses ouvrages, Laodice, Thèodat, Darius, la Mort d'Aunibal, la Mort de Commode, la Mort d'Achille, Bradamante, Bérénice (ce n'est pas le même sujet que celui de Racine), Antiochus, Maxitnian, Pyrrhus, Persée, ne méritent pas même d'être nommées, et tous ces noms oubliés ne se retrouvent plus que dans les catalogues dramatiques. Timocrate n'est connu que comme un exemple de ces jrraniles fortunes passagère? qui

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accusent le goût d'un siècle . et qui étonnent l'âge suivant. Il eut ([ualre-vingts représentations : les comédiens se lassèrent de le jouer avant que le public se lassât de le voir ; et ce qui n'est pas moins extraordinaire, c'est que depuis ils n'aient jamais essayé de le reprendre. Quand on essaie de le lire , on ne peut imaginer ce qui lui procura cette vogue prodigieuse. Le sujet est tiré du roman de Cléopàtre , et c'est en effet une de ces aventures merveilleuses qu'on ne peut trouver que dans les romans. Le héros de la pièce joue un double personnage : sous le nom de Timocrate , il est l'ennemi de la reine d'Argos, et l'assiège dans sa capitale; sous celui de Cléomène, il est son défenseur et l'amant de sa fille. Il est assiégeant et assiégé • il est vainqueur et vaincu. Cette singularité, qui est vraiment très extraordinaire, a pu exciter une sorte de curiosité qui peut-être fit le succès de la pièce , surtout si le rôle était joué par un acteur aimé du public. Au reste , cette curiosité est la seule espèce d'intérêt qui existe dans cette pièce, où le héros n'est jamais en danger. On imagine bien que cette intrigue fait naître beaucoup d'incidents qui ne sont guère vraisemblables, mais qui pourtant ne sont pas amenés sans art. Le style est celui de toutes les pièces de l'auteur : comme elles sont toutes, excepté Ariane et le Comte d'Essex, des romans dialogues, le langage des personnages n'a pas un autre caractère. Des fadeurs amoureuses , des raisonnements entortillés , un héroïsme alambiqué , une monotonie de tournures froidement sentencieuses , une diffusion insupportable, une versification flasque et incorrecte , telle est la manière de Thomas Corneille : il y a peu d'auteurs dont la lecture soit plus rebutante.

Camma et Stilicon, qui eurent du succès pendant long-temps , n'ont d'autre mérite qu'une intrigue assez bien entendue, quoique compliquée. Ce mérite est bien faible quand l'intrigue n'attache que l'esprit , et qu'il n'y a rien pour le cœur ; et c'est le vice capital de ces deux ouvrages. Ils manquent de cet intérêt qui doit toujours animer la tragédie ; il n'y a ni passions , ni mouvements , ni caractères ; les héros et les scélérats sont également sans physionomie; ils dissertent et ils combinent , voilà tout. Les situations étonnent quelquefois, mais n'attachent pas. C'est dans Camma que l'auteur de Zelmire a pris ce coup de théâtre qui la fit réussir, ce poignard disputé entre deux personnages , qui fait douter à un troisième lequel des deux voulait porterie coup, lequel voulait l'arrêter. Il se peut, à toute force , qu'un assassin soit capable de calculer en un clin d'oeil toutes les vraisemblances qui peuvent détourner les soup-

çons sur un autre , et les éloigner de lui; mais cet effort de présence d'esprit , lorsqu'on est surpris dans le crime , est au moins bien difficile à supposer, et ne peut d'ailleurs s'appuyer que sur un amas de circonstances qui tiennent à un fond trop romanesque , et par conséquent au vice du sujet : c'est le défaut de Cammo et de Zehnire, quoique celle-ci , dans les premiers actes , offre plus d'intérêt.

Remarquons que jamais les écrivains supérieurs n'ont fait usage de ces petites ressources, de ces tours de force qui ont toujours le défaut de représenter ce qui n'est jamais arrivé nulle part , et n'est point dans l'ordre des événements naturels. Et qu'est-ce qu'un art qui n'est qu'un jeu d'esprit, et non pas l'imitation de la nature ?

Les deux seules tragédies de Thomas Corneille qui lui aient survécu , sont le Comte d'Essex , et Ariane. Elles sont en effet très supérieures aux autres , surtout la dernière. Voltaire a joint le commentaire de ces deux pièces à celui du théâtre de Pierre Corneille. Il dit du Comte d'Essex : Cette pièce , qui séduisit le peuple , n'a jamais été du goût des connaisseurs. Et il dit vrai. Il en fait sentir parfaitement tous les défauts ; mais ce qu'il détaille dans ses notes ne doit faire ici la matière que d'un exposé fort succinct. Toute analyse, dans le plan que je suis , ne doit avoir qu'une étendue proportionnée au mérite de l'ouvrage et à l'importance des objets.

D'al)ord l'histoire est étrangement défigurée; et , comme il s'agissait d'un peuple voisin et d'un fait assez récent , cette licence n'est pas excusable. Il n'est pas permis, lorsqu'on représente sur le théâtre de Paris un événement qui s'est passé en Angleterre, de contredire la vérité des faits et les mœurs du pays, au point qu'un Anglais qui assisterait à ce spectacle ne pourrait s'empêcher d'en rire. Il faudrait , au contraire , qu'en voyant les personnages sur la scène il se crût dans Londres : tel est le devoir du poète dramatique. Passe encore de donner de l'amour à une reine de soixantehuit ans (c'était l'âge d'EHsabeth quand elle condamna le comte d'Essex ) : on peut permettre à l'auteur de la supposer plus jeune. Mais que peut dire un Anglais , que peut dire même tout homme un peu instruit, lorsqu'il voit le lord Essex, qui joue dans l'histoire un rôle si médiocre, transformé en héros du premier rang , en homme de la plus grande importance, qui tient dans ses mains le sort de l'Angleterre , et qui parle sans cesse comme s'il ne tenait qu'à lui de détrôner Elisabeth ? Quoi ! je sais , et tout le monde peut savoir , comme moi , que le seul exploit d'Essex fut d'avoir part à la défaite de la flotte espagnole lorsque

l'amiral Raleigh la l)attit devant Cadix ; que la seule fois qu'il eut une armée à ses ordres , ce fut pour la laisser détruire par les rebelles d'Irlande; que sa mauvaise conduite le fit traduire en jugement, et qu'on se borna par grâce à le priver de foutes ses charges j et j'entendrai ce même homme parler de lui comme du plus grand appui de l'état, comme d'un général sur qui l'Europe a les yeux , que toutes les puissances redoutent, et dont la perte entraînera celle du royaume! Te sais qu'une vanité folle le rendit ingrat et coupable envers une reine sa bienfaitrice , au point de vouloir se venger d'une punition très juste, en formant une conspiration pour mettre sur le trône Jacques, roi d'Ecosse ; qu'on le vit courir dans les rues de Londres comme un insensé , sans pouvoir exciter parmi le peuple le plus léger mouvement , et que la fin de ses projets coupables fut un arrêt de mort très légalement rendu , qui l'envoya sur un échafaud , sans que personne s'intéressât au malheur d'un homme que son extravagance avait fait mépriser; et c'est lui que j'entendrai dire à sa souveraine Elisabeth :

si de me démentir j'avais été capable , Sans rien craindre de vous , vous m'auriez wl coupable. C'est au trône , où peut-être on m'eût laissé monter, Que je me fusse mis en pouvoir d'éclater.

Quand on veut traiter ainsi l'histoire, il vaut mieux continuer à faire des romans. Que penserait-on d'un poète qui introduirait sur la scène le duc de Beaufort disant à la reine Anne d'Autriche : Il n'a tenu qu'à moi de me faire roi de France ? L'un n'est pas plus risibie que l'autre. Il faut croire , comme Voltaire le remarque, que peu de spectateurs savaient l'histoire d'Angleterre: la plupart ne connaissaient le comte d'Essex que par les romans fabriqués en France sur ses amours avec Elisabeth , qui passa en effet pour avoir eu quelque goiU pour lui , quoiqu'elle eût cinquantehuit ans quand elle l'appela à sa cour, et le fit entrer au conseil. La faveur du comte dura peu , parce que Elisabeth , qui savait régner, s'aperçût qu'il était au-dessous de la fortune qu'elle lui avait faite. Il acheva de la dégoûter en voulant la gouverner : elle vit ses défauts et ses vices, et laissa punir ses crimes. Mais la multitude , trompée par les romanciers au moment où Thomas Corneille donna sa pièce, était apparemment disposée à voir dans le comte d'Essex un grand homme opprimé, victime d'une cabale de cour et de la jalousie de sa reine. C'est aux hommes équitables et éclairés, à ceux (|ui respectent la vérité et la justice, à décider si un poêle a le droit de flétrir la mémoire d'une grande prhicesse , de lui attribuer une faute grave qu'elle n'a pas commise, de faire d'im re-

belle ingrat et d'un conspirateur insensé im héros innocent et un citoyen vertueux , et de représenter comme une œuvre d'iniquité ce qui fut la punition d'un crime public et avoué; s'il a le droit de nous donner pour de vils scélérats des juges qui firent leur devoir , et nommément Robert Cécil, ministre intègre et estimé, et le vice-amiral Raleigh , un des grands hommes de l'Angleterre , qui rendit tant de services à sa patrie , et dont le nom y est encore respecté ; enfin si , violer ainsi l'histoire , ce n'est pas en effet déshonorer la tragédie , qui ne doit s'en servir que pour en rendre les exemples plus frappants et les leçons plus utiles.

Thomas Corneille n'est pas plus fidèle dans la peinture des mœurs que dans celle des caractères. Quand il suppose que le comte d'Essex est exécuté sans que la reine ait signé son arrêt , il n'y a point d'Anglais qui ne lui dît : Cela est faux et impossible. Il n'existe personne dans mon pays qui osât prendre sur lui de faire exécuter une sentence de mort contre qui que ce soit , sans que le souverain l'ait signée. Quand le sanguinaire parlement, qui finit par ôter la vie à Charles I'''', eut condamné le vertueux Straffort, il fallut absolument, pour exécuter cette sentence inique, arracher à la faiblesse du monaniue une signature qu'il refusa long-temps ; et une faction qui osa tout n'osa pas alors enfreindre une loi sacrée et un usage invariable.

Je ne puis me dispenser de rapporter la note très judicieuse de Voltaire sur ces vers que dit le comte d'Essex en parlant du comte de Tiron : Comme il hait les méchants , il me serait utile A chasser un Cobham . un Raleigh , un Cécile , Un tas d'hommes xans no7n , qui , bassement flatteurs, Des désordres publics font gloire d'être auteurs. « Il n'est pas permis de falsifier à ce point une histoire si récente , et de traiter avec tant d'indignité des horaines de la plus grande naissance et du plus gi'and mérile. Les personnes instruites en sont révoltées , sans que les ignorants y trouvent beaucoup de plaisir. »

J'avoue que ces considérations sont plus importantes pour l'opinion des gens sensés que pour l'eflet du théâtre, où le plus grand nombre des juges n'est pas celui qui a le plus de connaissances. Mais la conduite de la pièce , à l'examiner en ellemême , est encore très répréhensible à beaucoiq^ d'égards. Tout y est vague, indécis, inconséquent. Dans le plan de l'auteur, le comte d'Essex est évidemment coupable , sinon de conspiration contre l'état, au moins d'une révolte ouverte, puisqu'il a soulevé le peuple , et alla(iué le palais les armes à la main. Il n'y a point de monarchie où ce ne soit un crime capital : comment donc peut-il parler sans cesse de son innocence ? Il prétend , il est

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vrai, n'avoir eu d'autre projet que d'empêcher le mariage d'Henriette , sa maîtresse , avec le duc d'Irton ; mais , outre qu'on ne voit pas bien que ce soulèvement put empêcher le mariage, lui-même se croit obligé , pour l'honneur de la duchesse d'Irton , de cacher les motifs de son entreprise ; la reine les ignore; personne n'en est instruit , excepté son confident Salsbury. Pourquoi donc , criminel dans le fait , et tout au plus excusable dans l'intention qu'on ne sait pas , tient-il le langage altier d'un homme qui serait irréprochable ?Pour- (juoi s'obstiner à ne pas demander à la reine le pardon d'une faute réelle ? Pourquoi dire que cette démarche , la seule qu'Elisabeth exige de lui, le perdrait d'honneur? Il n'y a que l'innocence qui puisse se déshonorer en demandant grâce; mais pour lui , tout l'oblige à la demander , quand on veut bien la lui promettre. C'est pourtant cette faute essentielle qui fait le nœud de la pièce : l'auteur l'a palliée jusqu'à un certain point, non pas aux yeux des connaisseurs , mais du moins à ceux de la multitude , en supposant une cabale acharnée contre Essex , et qui lui prête des complots qu'il n'a point formés, des intelligences crimmelles qu'il n'a pas, des lettres qu'il n'a point écrites; tandis que, d'un autre côté, on nous entretient continuellement des grands sei'vices qu'il a rendus, des grandes obhgations que lui a l'Angleterre , qu'Elisabeth elle-même avoue. Ce tableau en impose , et produit une sorte d'illusion qui fait oublier qu'il était bien plus simple que ses ennemis se bornassent au seul attentat qu'il ne peut pas désavouer, et qui suffit pour sa condamnation. Mais s'il a tort de se refuser avec tant de hauteur à recourir à la clémence de la reine , on ne voit pas mieux pourquoi , dans les dispositions où elle est à son égard , elle s'obstine aussi à exiger qu'il demande grâce , et à faire dépendre de cette soumission la vie d'un sujet qu'elle aime , et l'honneur de sa couronne. En quoi cet honneur serait-il compromis , dans le cas oii le souvenir des services du comte la déterminerait à oublier sa faute ? Ce motif n'est-il pas suffisant? et a-t-il quelque chose qui dégrade la souverameté ? L'intrigue n'est donc appuyée que sur des ressorts faux qui amènent des déclamations.

Voilà ce que la critique ne peut excuser dans cet ouvrage ; mais en même temps elle avoue que le rôle du comte d'Essex , tel que le poète l'a présenté , ne laisse pas d'avoir de l'intérêt. Nous avons ^'u ce cju'il est aux yeux de la raison ; il est juste de montrer sous quels rapports il parvient quelquefois à toucher le cœur. C'est l'amour seul , et un amour malheureux , qui lui a fait commettre une faute; et la haine en profite pour le perdre, en y

joignant des attentats supposés. Sous ce point de vue, sa disgrâce est d'autant plus digne de pitié, que la conduite de ses ennemis excite plus d'indignation. La délicatesse cpii l'empêche d'avouer que son amour pour la duchesse d'Irton est la seule cause de son imprudente révolte sert encore à le rendre intéressant; et c'est une scène touchante que celle où la duchesse prend le parti de révéler sa faiblesse à Elisabeth , et la passion que le comte a pour elle. Cette même Elisabeth, qui d'abord ne paraît qu'un personnage de roman lorsqu'elle veut absolument qu'Essex l'aime sans aucune espérance , lorsqu'elle dit à sa confidente ces vers qui ne seraient supportables que dans la bouche d'une jeune personne bien ingénue et bien innocente , mais qui sont un peu ridicules dans la sienne ,

Ce qu'il fatit qu'il espère? Et qu'en puis-je espérer, Que la douceur de voir, d'aimer, de soupirer?

cette Elisabeth nous émeut et nous attendrit quand

elle dit à la duchesse sa rivale :

Duchesse , c'en est fait : qu'il vive , j'y consens. Par un mèuie intérêt vous craignez et je tremble : Pour lui, contre lui-même, unissons-nous ensemble; Tirons-le du péril qui ne peut l'alarmer. Toutes deux pour le voir, toutes deux pour l'aimer. Un prix bien inégal nous en paiera la peine , Vous aurez son amour, je n'aurai cpie sa baine : Mais n'importe , il vivra ; son crime est pardonné.

Enfin, les spectateurs se prêtent à l'idée qu'on leur donne du comte d'Essex , plaignent en lui l'abaissement d'une grande fortune, une disgrâce qu'on leur fait paraître injuste et cruelle , et qui est supportée avec un grand courage. La pitié a donc fait réussir cet ouvrage, malgré les défauts du plan et la faiblesse du style ; et rien ne prouve mieux combien ce ressort est puissant , puisque , même avec une exécution si médiocre , il peut racheter tant de fautes.

Mais l'auteur s'en est servi bien plus heureusement dans Ariane , pièce beaucoup plus intéressante et mieux faite que le Comte d'Essex. On sait que Thésée et le roi de Naxe y jouent un triste rôle, que Phèdre et Pirithoùs, qui sont à peu près ce qu'ils peuvent être , ne peuvent pas en jouer un bien considérable; mais Ariane remplit la pièce, et la beauté de son rôle supplée à la faiblesse de tous les autres. La rivalité de Phèdre est conduite avec art , et la marche du drame est simple, claire et sage. Ariane est de toutes les amantes abandonnées celle qui inspire le plus de compassion, parce qu'il est impossible d'aimer de meilleure foi, et d'éprouver une ingratitude plus odieuse. La conduite de Thésée n'a aucune excuse, au lieu que celle de Titus dans Bérè7iice , et d'Enée dans Didon , a du moins des motifs probables. Enfin , ce qui rend Ariane encore plus à plaindre, elle est

trahie par une sœur ({u'elle aime , et à qui elle se confie comme à une autre elle-même. Toutes ces circonstances sont si douloureuses, qu'il n'y aurait point au théâtre de rôle d'amour plus parfait qu'A.riane, si le style était celui de Bérénice. Cependant il s'en faut de beaucoup que , même dans cette partie , elle soit sans beautés. Si les sentiments sont presque toujours vrais, l'expression a (juelquefois la même vérité et le même naturel : et , pour tout dire en un mot, il y a quelques endroits dignes de la plume de Racine. Je sais qu'il n'y pas longtemps que dans une feuille périodique ' on a parlé de cet ouvrage avec un grand mépris; car aujourd'hui il n'y a plus ni mesure ni pudeur dans les jugements , et il n'est point de mérite que l'on ne rabaisse pour élever ceux qui n'en ont pas. Voltaire, qui, je crois, s'y connaissait bien autant qu'un autre, ne parle pas ainsi d'Ariane. Voici comme il s'expiime :

« Une femme qui a tout fait pour Thésée, qui l'a tiré du plus grand péril , qui s'est sacrifiée pour lui .qui se croit aimée, qui mérite de l'être, qui se voit trompée par sa sœur , et abandonnée par son amant , est un des plus heureux sujets de l'antiquité. Il est bien plus intéressant que la Didon de Virgile; car Didou a bien moins fait pour Enée , et n'est point trahie par sa sœur.... Il n'y a dans la pièce qu'Ariane : c'est une tragédie faible, dans laquelle il y a des morceaux très naturels et très touchants, et quelques-uns même très bien écrits. »

Peut-on n'être pas de cet avis lorsqu'on entend des vers tels que ceux-ci ?

Pour pénétrer l'horreui" du tourment de mon amcl Il faudrait qu'on sentit même ardeur, même flamme, Qu'avec même tendresse on eût donné sa foi : Et personne jamais n'a tant aimé que moi.

Lorsqu'elle dit à sa sœur :

Enfin , ma soeur, enfin , je n'espère qu'en vous.

Le ciel m'inspira bien , quand , par l'amour séduite,

Je vous fis malgré vous accompagner ma fuite :

Il semble que dès lors il me faisait prévoir

Le funeste besoin que j'en devais avoir.

Sans vous à mes malheurs où trouver du remède ?

Hélas ! et plût au ciel que vous sussiez aimer ! Le spectateur, qui sait que cette sœur est sa rivale, ne trouve-t-il pas dans ces vers autant d'art que d'intérêt ? et n'est-il pas de l'avis de Voltaire, qui les trouve dUjnesde Jiacine?

Quel tendre abandon dans sa scène avec Thésée, (piand il lui conseille d'épouser le roi de Naxe:

Périsse tout , s'il faut cesser de t'ètre chère! Qu'ai-je affaire du trône et de la main d'un roi? De l'univers entier je ne voulais que toi. Pour toi , pour matticher à ta seule personne ,

• Voyez le Journal de Paris, Lettre de M. Palissot sur la Irogédie d'yizéinire.

J'ai tout abandonné , repos, gloire , couronne ; Et quand ces mêmes biens ici me sont offerts , Que je puis en jouir, c'est toi seul que je perds' Pour voir leur impuissance à réparer ta perte, Je te suis , méne-moi dans quelque île déserte , Où , renonçant à tout , je me laisse charmer. De l'unique douceur de te voir, de faimer. Là , possédant ton cœur, ma gloire est sans seconde : Ce cœur me sera plus que l'empire du monde... Point de ressentiment de ton crime passé : Tu n'as qu'à dire un mot , ce crime esteffacé. C'en est fait , tu le vois , je n'ai plus de colère.

Ceux qui parlent avec mépris d'un ouvrage où l'on trouve des beautés de cette nature ne savent pas apparemment qu'un seul morceau rempli de cette vérité de sentiment et d'expression, qui est l'éloquence tragique, vaut cent fois mieux qu'une pièce entière composée de situations d'emprunt maladroitement assemblées^ et d'hémistiches froidement recousus.

SECTION ni. — Quinault et Campistron.

Le grand Corneille vieillissait, et la jeunesse de Racine était encore ignorée , lorsqu'un homme qui se fit depuis un grand nom en devenant le créateur et le modèle d'un nouveau genre de poème dramatique , se rendait déjà célèbre au théâtre par des ouvrages qui eurent à la vérité plus de succès que de mérite , mais qui annonçaient de l'esprit et de la facilité. C'était Qumault , qui , avant de faire ses opéras , qui lui ont donné un beau rang dans le siècle de Louis XIV, s'essaya d'abord dans la comédie , la tragédie , et la tragi-comédie. Quoique dans ces deux derniers genres il n'ait rien produit qui ait pu se soutenir jusqu'à nous, cependant la grande réputation qu'il s'est faite sur la scène lyrique m'autorise à dire un mot des efforts qu'il fit sur un autre théâtre , ne fut-ce que pour montrer par un exemple de plus qu'avec beaucoup de talent on peut ne pas s'élever jusqu'à la tragédie. D'ailleurs , deux de ses pièces ont eu l'honneur, assez rare , d'être jouées pendant quatrevingts ans,. /e Faux Tybériuus et Astraie. Le peu de réussite qu'elles einent aux dernières reprises les a fait disparaître de la scène, il y a environ trente ans. Le sujet du Faux Tijbcriuus est entièrement dans ce goût romanesque (pie Thomas Corneille soutint long-temps, malgré l'exemple de son frère, et que Racine proscrivit absolument. Il est vrai que la pièce est intitulée tragi-comédie; mais il n'en est pas moins extraordinaire que l'intrigue d'un drame sérieux ait le même ressort ([ue celle des Méncchmes. Rien ne fiiit mieux voir combien on fait de chemin dans tous les arts avant de trouver le naturel et le vrai beau , et combien la contagion du goût espagnol et cet amour du merveilleux , cette mode des romans mis en action , luttèrent long-

SIÈCLE DE LOUIS XIV. - POÉSIE

temps contre les vrais principes de l'art et les leçons des grands maîtres.

Agrippa, prince du sang des rois d'Albe , avait avec le roi Tybériniis nne ressemljlance dont on peut juger par ces vers , que l'auleur met dans la bouche de Mézence , neveu de Tybérinus :

Pour les bien discerner, quelque soin qu'on \)ùt prendre, Leur l'apport était tel qu'on s'y pouvait méprendre, Et qu'après les avoir cent fois considérés , Je m'y trompais moi-même, à les voir séparés.

Celte ressemblance si parfaite fait naître à l'ambitieux Tyrrhène , père d'Agrippa , le dessein d'en profiter pour mettre son filssiu- le trône. Il saisit le moment oii le roi se noie au passage d'ime petite rivière, n'ayant avec lui que Tyrrhène, Agrippa , et trois antres personnes. Tyrrhène engage ces trois témoins à se prêter à la fourbe qu'il médite , à reconnaître Agrippa pour roi sous le nom de Tybérinus , en faisant croire au peuple que ce même Agrippa a été assassiné par Tybérinus , à qui cette ressemblance exacte du sujet avec le monarque avait enfin porté ombrage. Pour appuyer encore mieux cette imposture , le hasard fait que ces trois témoins périssent peu de temps après dans un combat , en sorte qu'il ne reste plus dans le secret que Tyrrhène et son fils Agrippa. Celui-ci même est blessé à la main , de manière à ne pouvoir plus s'en servir, autre incident que Tyrrhène regarde comme une faveur du ciel. Il dit à son fils :

Voire main , sans ce coup, eût même pu vous nuire , On vous eût pu connaître à la façon d'écrire.

Sans s'arrêter à tout ce qu'il y a de forcé et d'invraisemblable dans cet exposé, qui forme l' avantscène , on voit déjà combien doit être vicieux un édifice dramatique bâti sur un pareil échafaudage. Mais il faut voir ce qui en résulte.' Le Tybérinus mort était amoureux d'une Albine, sœur d'Agrippa ; et Agrippa , qui est à présent le faux Tybérinus , aimait Lavinie, princesse du sang royal. II s'ensuit que Lavinie voit dans le roi , qui est en effet son amant , l'assassin de son amant , et qu' Albine voit dans son frère le meurtrier de son frère , car Tyrrhène croit qn'il est indispensable , pour la sûreté du faux Tybérinus , que le secret ne soit révélé à persoime ; et quoique son fils ait la plus grande envie de détromper sa sœur, et surtout sa maîtresse, l'autorité paternelle l'en empêche jusqu'au quatrième acte. On excuserait peut-être cet imbroglio, si du moins il produisait ou s'il pouvait produire des situations fortes et pathétiques. Mais tel est l'mconvénient de ces sortes de fables, que l'incroyable est trop près du ridicule pour devenir jamais tragique. Que , par des révolutions dont il y a plus d'un exemple, un jeune prince , tel qu'Egisthe enlevé à sa mère dès le berceau , passe dans la suite aux yeux de cette mère abusée pour le

meurtrier du fils qu'elle pleure , il n'y a rien là qui ne soit dans l'ordre naturel , et la raison ne s'oppose en rien à l'intérêt : mais comment se figurer que pendant cinq actes une femme ne reconnaisse pas son amant? Celui qu'on aime peut-il jamais ressemblera un autre? Il faut donc aussi supposer la ressemblance de la voix comme celle du visage ; il faut supposer qu'on puisse se méprendre à la voix qui a répété mille fuis , Je vous aime! Que de suppositions moralement impossibles ! Et ce qu'il y a de pis , c'est qu'en les admettant, on laisse encore le poète dans un embarras dont il ne peut pas raisonnablement se tirer. Quand le faux Tybérinus finit par avouer à Lavinie qu'il est Agrippa, qu'arrive-t-il ? Ce qui doit arriver : qu'elle ne sait ce qu'elle en doit croire ; parce qu'il est également possible que la chose soit ou ne soit pas, puisqu'on a établi qu'il n'y avait aucune différence entre le mort et le vivant , et que l'œil même de l'amour a pu les méconnaître. Il atteste son père Tyrrhène ; mais celui-ci , obstiné à ne rien découvrir, dément son fils , et persiste devant Lavinie à soutenir qu'il est le vrai Tybérinus, meurtrier d'Agrippa. Cette situation , qui contribua beaucoup au succès de la pièce , dans un temps oii l'on trouvait un grand mérite dans cet embarras d'incidents qui se croisent, a fini par ne paraître que ce qu'elle est, froide et puérile ; car si Lavinie elle-même ne connaît ni ne peut connaître son amant, comment puis-je m'intéresser à un pareil amour? et qu'importe au fond pour elle , et par conséquent pour moi , que ce soit ou que ce ne soit pas Agrippa , puisque le sentiment qu'elle a pour lui tient uniquement , non pas à ce qu'il est ni à ce ((u'il peut être, mais seulement à ce qu'elle en voudra croire? Ce n'est point en embarrassant l'esprit que l'on touche le cœur. Ces sortes de quiproquo sont trop près de la comédie , et plus faits pour exciter le rire que la terreur ou la pitié : ce qu'ils ont de singulier et de piquant peut plaire un moment à la curiosité , mais ne peut jamais faire naître un intérêt soutenu. .

Je n'ai pas cru qu'il fi'it inutile de faire sentir le vice de ces plans bizarrement fabuleux. Comme l'incroyable est mille fois plus aisé à trouver que le vraisemblable, et qu'il en coûte infiniment moins pour combiner une foule d'incidents que pour écrire une scène pa'^sionnée et remplir un sujet simple , l'impuissance dans les écrivains , et la satiété dans les spectateurs , vont tout à l'heure nous ramener à ce point d'où nous étions partis. L'imbroglio va de nouveau s'emparer de la tragédie comme de la comédie, et cette mode durera jusqu'à ce que l'on se dégoûte de la folie , comme on s'est dégoûté de la raison.

Riais pour finir ce qui regarde le faux Tyhèrinus , la conduite de Tyrrhène est tout aussi mal conçue que les situations sont mal amenées , et ses déguisements continuels le mettent sur le point de causer tous les malheurs qu'il prétend détourner. 11 expose son fils par une dissimulation mal entendue, lorsqu'il n'y avait nul péril à dire la vérité. En effet , on a dit dans les premiers actes que ce Tybérinus que représente Agrippa était odieux à la cour et au peuple par ses cruautés. Le meurtre prétendu d'Agrippa lui fait encore de nouveaux ennemis, de sorte qu'Agrippa est près d'être la victime de la haine qu'il inspire sous un nom qui n'est pas le sien. Lavinie , qui croit venger son amant, engage Mézence, prince vicieux et pervers, qui a de l'amour pour elle, à conspirer contre le roi. Albine , de son côté , qui le croit coupable de la mort de son frère , et qui de plus voit dans le prétendu Tybérinus un inconstant qui l'abandonne pour Lavinie , ne respire que la vengeance. Il arrive, par une suite d'événements qui seraient trop longs à déduire , que la vie d'Agrippa se trouve à la merci de sa sœur et de sa maîtresse, qui ne l'épargnent que par un mouvement involontaire , {jui est l'effet de l'amour et de la force du sang. Enfin le roi échappe aux conjurés , qui devaient le tuer dans un sacrifice; il rassemble des soldats , et finit par être le plus fort. Mézence se tue, et Tyrrhène révèle tout aux deux princesses, que sa seule imprudence a exposées à frapper ce qu'elles ont de plus cher. Il n'est pas besoin de dire combien toute cette intrigue est mal ourdie : c'est une faute inexcusable dans le personnage qui la conduit , que tout dépende du hasard et non pas de ses mesures. Il est trop évident que , pour ménager des surprises , on a sacrifié le bon sens ; et il est bien rare que dans ces compositions monstrueuses, les effets qu'on obtient rachètent les fautes que l'on se permet.

Astrale , sans être une bonne pièce à beaucoup près , vaut pourtant mieux que le faux Ttjbéri- ?ms;les situations ont plus de vraisemblance et d'intérêt : mais il manquait à l'auteur de savoir en tirer parti. Voltaire a dit qu'il y avait de très belles scènes : cela veut dire des scènes dont le fond est théâtral , si l'exécution y répondait. Le sujet pouvait fournir une tragédie. Elise, reine de Tyr , possède un trône que son père a usurpé sur le roi légitime. Elle a fait périr ce roi et deux de ses fils : le dernier est échappé , et un oracle la menace de la vengeance de ce jeune prince. Ce prince est Astrate , cru fils de Sychée , et qui , élevé sous ce nom , a rendu les plus grands services à l'état et à la reine. Elle l'aime et veut l'épouser : Astrate ne l'aime pas moins ; il est prêt à

recevoir sa main et sa couronne , lorsque Sychée lui apprend ce qu'il est. Sychée a formé une conspiration en faveur de l'héritier du trône , sans le faire connaître aux conjurés. Astrate, toujours occupé du salut de la reine , en a découvert les principaux complices , et veut en instruire Elise , quand Sychée se déclare le chef du complot, et ajoute qu'il ne l'a formé que pour les intérêts d' Astrate et la vengeance de sa famille. Tous ces ressorts, au premier coup d'oeil, paraissent tragiques , et pourtant les effets ne le sont pas , parce que l'auteur n'a pas su déterminer les impressions qui doivent émouvoir le spectateur. Cette Elise , qui n'est coupable que dans l' avantscène, paraît dans toute la pièce un personnage sans caractère , dont la bonté va jusqu'à la faiblesse , dont la conduite est indécise , et dont la tendresse langoureuse forme une disparate trop forte avec les ( rimes qu'elle a commis. Boileau s'est moqué de l'anneau roijal , qui n'est en effet qu'un incident très inutile; mais le plus grand défaut, c'est que tout se passe en conversations élégiaques , quand il est question de crimes et de vengeance. Les acteurs se lamentent au lieu d'agir, et ne sont que plaintifs au lieu d'être passionnés. La conspiration de Sychée découverte devrait le mettre dans le plus éminent danger , et il n'y est pas un moment. Astrate y est encore moins ; et la reine, qui s'empoisonne, a l'air de mourir uniquement pour tirer Astrate d'embarras. Le résultat de ces observations , c'est qu'avec de l'esprit on peut arranger des ressorts dramatiques, mais qu'il faut du talent pour les mettre en œuvre ; et Quinault en avait très peu pour la tragédie.

En résumant ce que j'ai dit des auteurs qui viennent de passer sous nos yeux , on voit que Quinault eut des conceptions théâtrales , mais que la force tragique lui manqua entièrement. Il ne paraît pas qu'il ait cherché jamais à imiter Corneille , et quand il donna ses pièces , Racine n'avait pas écrit. Rotrou, Du Ryer, et Thomas Corneille , considérés dans leur manière habituelle de composer , sont évidenmient de l'école du père du théâtre; et ce qui est remarquable, c'est que yenceslas et Ariane n'en sont pas. Dans cette dernière même , l'imitation de Racine est souvent marquée. Ce grand homme a eu aussi son école : on y a distingué Campislron, Duché et La Fosse. Le moindre des trois , c'est Campistron , et c'est celui qui eut sans comparaison les plus grands succès*. C'est surtout en fait d'ouvrages de théâtre

* Cette faveur accordée aux ouvrages de Campistron n'était cependant pas générale , à en juger par cette épigramme sur son opéra A'Alcidc , joué en 1693 :

A fore* <1« forger on devient forgtron.

Gll

que le jugement des contemporains est le plus souvent démenti par la postérité. La raison en est sensible ; c'est qu'il n'y en a point qui dépendent autant de circonstances étrangères à leur mérite intrinsèque : la mode , les préjugés du moment , et surtout les acteurs , y ont une puissante influence. Alcibiade , Tiridate , Andromc , eurent de nombreuses et brillantes représentations dans le siècle passé , et dans celui-ci ont disparu successivement de la scène. Le célèbre Baron se plaisait à relever, par la noblesse de son débit et la séduction de son jeu, la faiblesse de ces rôles. Il aimait à jouer des héros qui n'étaient qu'amoureux , parce que sa figure intéressante et sa taille avantageuse les faisaient valoir, et que les femmes aimaient à l'entendre parler d'amour. On n'examinait pas si cet amour était tragique : c'étaient des consversations galantes qui n'étaient guère au-dessus de la comédie , mais dont il se tirait avec grâce ; et la galanterie noble était encore de mode dans la société. On la retrouvait volontiers au théâtre, sans songer que , par elle-même , elle est au-dessous de la tragédie, et que pour la relever il faut un style tel que celui de Racine. L'énergie de Voltaire, soutenue de celle de Le Kain , l'acteur le plus tragique qui ait jamais existé, a contribué plus que tout le reste à nous dégoûter de la fadeur de ces conversations amoureuses qui remplissent les pièces de Campistron. On a loué la sagesse de ses plans : * ils sont raisonnables , il est vrai , mais on n'a pas songé qu'ils sont aussi faiblement conçus qu'exécutés. Campistron n'avait de force d'aucune espèce : pas un cai'actère marqué , pas une situation frappante, pas une scène approfondie, pas un vers nerveux. Il cherche sans cesse à imiter Racine ; mais ce n'est qu'un apprenti qui a devant lui le tableau d'un maître, et qui, d'une main timide et indécise , crayonne des ligures inanimées. La versification de cet auteur n'est que d'un degré audessus de Pradon : elle n'est pas ridicule ; mais en général c'est une prose commune, assez facilement rimée. On a trouvé quelque intérêt dans son Tiridate. Le sujet en était susceptible : jc'est un prince amoureux de sa sœur , consumé par une passion incestueuse que lui-même condamne. Mais ce sujet , qui a des rapports avec celui de Phèdre, demandait une main plus habile et plus ferme que celle de Campistron.

Quand une passion ne peut pas intéresser par l'alternative de l'espérance et de la crainte et que celui qui la ressent ne peut être que plaint , il faut la plus grande énergie d'expression pour soutenir

Il n'en est pas ainsi du pauvre Campistron j Au lieu d'avancer, il recule ; Vejtz Hercule !

pendant cinq actes le sentiment de la pitié ; il faut des révolutions, des incidents qui varient la situation du personnage , et préviennent la monotonie en établissant la progression ; il faut enfin que les malheurs qui en résultent fassent celte impresion douloureuse qui est l'espèce d'aliment que notre ame demande à la tragédie. Tout cela se rencontre dans Phèdre , et rien de tout cela n'est dans Tiridate. Tout ce qui arrive de sa passion , dont il retient long-temps le secret , c'est qu'il empêche le mariage de sa sœur avec un prince qu'elle aime, et que lui-même estime; et que ne pouvant rendre raison de celte opposition obstinée , sa conduite ressemble à la démence. D'un autre côté, il refuse, sans s'expliquer davantage sur les motifs , la main d'une princesse avec qui son père l'a engagé de son propre aveu et par un traité solennel. Cette femme, dans de pareilles circonstances, ne peut que jouer un rôle désagréable et insipide. Le mariage de sa sœur retardé n'est pas un événement assez considérable pour occuper beaucoup le spectateur, qui sent bien qu'un tel obstacle tombera de lui-même dès que le prince aura parlé. En effet, dès qu'il a déclaré sa faiblesse à sa sœur, il devient un objet d'horreur pour elle , pour son père , et pour tout le monde, et dès qu'il a pris le parti de s'empoisonner, tout rentre dans l'ordre : ce n'est pas là un plan tragique. Comme il faut toujours que le spectateur craigne ou désire un dénouement, il s'ensuit qu'une passion qui ne peut par elle-même rempUr cet objet doit y revenir par une autre route, en jetant dans le péril d'autres personnages susceptibles d'intérêt. Ainsi , dans Phèdre , l'amour incestueux de cette reine expose Hippolyteau plus affreux danger , et le conduit à une mort cruelle. Ainsi, dans Adélaïde, l'amour forcené de Vendôme prononce l'arrêt de mort de son frère, et tient Nemours et son amante sous le glaive pendant trois actes. Tiridate ne pouvait être tragique qu'autant que la violence de son caractère et de sa passion aurait répandu la terreur autour de lui, aurait produit ou fait cramdre des crimes et des désastres. Mais un pareil rôle ne pouvait être conçu par Campistron , et son héros ne fait que gémir et soupirer pendant toute la pièce. Cet auteur , dont quelques critiques ont voulu relever le talent pour la conduite du drame, a même ignoré cette règle essentielle et indispensable de la progression dans l'unité , qui , sans changer l'intérêt, doit le graduer d'acte en acte par de nouvelles craintes et de nouvelles infortunes. Nous avons vu combien ce principe était parfaitement observé dans Phèdre , qui d'abord passe de l'abattement à l'espéiance par la fausse nouvelle de la mort de Thésée, de l'espérance au désespoir parle retour

de ce prince , et enfin au dernier excès de la rage et du malheur par la découverte des amours d'Hippolyte et d'Aricie. Tiridale, au contraire-, est depuis le commencement jusqu'à la fin dans le même état, et pourrait s'empoisonner au premier acte aussi bien qu'au dernier. Qu'on joigne à ce défaut capital la langueur du style , qui affadirait le meilleur plan , et l'on concevra aisément que cette pièce n'ait pu te maintenir sur la scène.

Le plus passable que l'auteur ait fait, quoique très faible encore, est Andronic. Le sujet, intéressant par lui-même, avait un avantage particulier : il retraçait, sous d'autres noms, une aventure funeste, malbeureusement trop réelle et trop connue, un de ces événements atroces qui souillent l'histoire , et que la tragédie réclame. Un tyran sombre et soupçonneux, un père barbare, un mari jaloux, faisant périr sa femme et son fils; une femme vertueuse promise à un prince aimable, arrachée à ce qu'elle aime, et livrée àce qu'elle hait; brûlant pour le fils dans les bras du père ; et ne combattant son amour qu'à force de vertu ; un prince jeune, sensible, ardent, et pourtant fidèle à son devoir, et n'ayant à se reprocher qu'un penchant que tant de circonstances rendent excusable : quel tableau pour un grand peintre ! Le dessin existait : on le retrouve dans Campistron; mais les couleurs en sont presque effacées. L'ordonnance est assez sage , mais elle est petite et commune; et un ouvrage où l'on a tiré si peu de chose d'un fond si riche, ne laiase guère à la postérité que des regrets , et n'est pas un titre auprès d'elle.

Duché et La Fosse.

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