‹ Lycée, ou, Cours de littérature ancienne et moderneChapitre 96 sur 140 · SECTION IV · texte numérisé non relu

SECTION IV

Nous n'avons que trois tragédies de Duché, autre imitateur de Racine. Déhora et Jonathas ne valent rien du tout : il était même difficile que ces sujets, empruntés de l'Écriture, fussent propres au théâtre. Ils sont fondés sur des mystères de religion trop au-dessus des idées naturelles. L'histoire de Jonathas, condamné à mourir pour avoir mangé un peu de miel , a dans la Bible un sens très respectable , mais elle est déplacée sur la scène. L'auteur a été heureux dans .16sa/oii. C'est un ouvrage de mérite , et supérieur, par l'ensemble du style , à tout ce qu'a fait Campistron. Ce n'est pas qu'il n'y ait beaucoup à reprendre : des allées et venues trop multipliées ; deux rôles de remplissage, celui de la reine, femme de David, et deThamar, fiUed'Absalon; au cinquième acte, où David n'agit point, et laisse Joab vaincre pour lui; un récit de la mort d'Absalon , qui fait languir le dénouement : voilà les reproches qu'on peut faire à l'auteur. Ils sont compensés par des beautés réelles. La marche des quatre premiers

COUIIS DE LITTÉRATURE.

actes est bien entendue , et le trouble et le péril croissent de scène en scène. Les principaux caractères sont bien tracés. David est plus père que roi; mais la tendresse paternelle porte avec elle son excuse, et de plus, les remords d'Absalon justifient celle de DaAid. Ce jeune prince n'est point représenté dans la pièce comme un méchant et un pervers : il n'en veut ni à la vie ni à la couronne de son père ; il l'aime et le respecte ; mais sa fierté ne peut supporter c[ue Joab , ministre et général d'armée , abuse de son crédit pour le rendre suspect à son père , et faire désigner Adonias pour successeur de David. Les artifices et les séductions d'Achitophel ont aigri et irrité cette ame impétueuse : c'est Achitophel qui est le vrai coupable , et dont l'ambition se sert habilement des passions du fils pour le portera la révolte contre son père, et les perdre l'un par l'autre. Mais le rôle le mieux fait et le plus théâtral , c'est celui de Tharès , feimne d'Absalon : unie à son époux par l'amour le plus tendre , elle est venue, avec sa fille Thamar, le trouver dans le camp de David; elle se sert de l'empire qu'elle a sur lui, pour lui arracher l'aveu des complots qu'il a formés. Amasa, l'instrument et le compUce des projets d'Achitophel , a fait révolter les Hébreux et forcé David de sortir de Jérusalem. Ce roi, suivi de ce qui lui reste de fidèles sujets , est campé sous les murs de Manbaïm. Amasa s'avance contre lui avec une armée de rebelles. Cependant Absalon et Achitophel , dont les projets sont encore ignorés du roi, sont demeurés près de lui ; mais ils n'attendent que la nuit pour faire éclater leur intelligence avec ses ennemis. Au signal convenu , tous deux doivent se joindre aux troupes d' Amasa; et Séba , conmiandant de la tribu d'Ephraïm , doit la faire soulever. Absalon est violemment combattu par de trop j ustes remords , qu'il ne dissimule pas même à Achitophel; mais cet adroit scélérat l'a su engager si avant, qu'il ne peut reculer sans se perdre; et l'idée de voir son frère Adonias assuré de la succession au trône l'emporte sur ses remords, et sur les reproches et les prières de son épouse. Tharès , qui ne peut ni accuser son mari , ni laisser David exposé au danger qui le menace , est dans ime situation d'autant plus cruelle, qu'étant fille de Saul , ancien ennemi du roi , elle est suspecte à la reine , et soupçonnée de favoriser secrètement la révolte. Elle prend un parti héroïque, le seul quelle croit capable denchaîner les résolutions et les démarches d'Absalon. Mais pour bien juger celte scène, il faut l'entendre, malgré ce qui reste à désirer du côté de la versification:

Je vous chcrclie

DAVID

Absalon : notre péril augmente.

SIECLE DE LOUIS XIV

POESIE

Nos insolents vainqueurs préviennent notre attente. Zamri m'avait flatté que , lents à s'avancer, Au-delà du Jourdain ils craignaient de passer. Il s'est trompé : leur nombre a redoublé leur rage ; Ils viennent achever leur sacrilège ouvrage. Mais , loin d'être saisis d'une indigne terreur, Apprêtons-nous, mon fds , à punir leur fureur. Nous combattrons au nom du maître de la terre. Du Dieu qui devant lui fait marcher le tonnerre, Poiu" qui tous les mortels qu'em])rassc l'univers Sont comme la poussière éparse dans les airs, .le ne vous dirai point, et mon cœur ne peut croire. Ce que l'on a semé pour ternir votre gloire. Amasa veut ravir le sceptre de son roi : Mais que mon propre fds soit armé contre moi !

THARÈS.

Et moi , je crois , seignein-, ne devoir point vous taire Que ces bruits sont peut-être un avis salutaire. Je sais, je vois quel est le cœur de mon épouv^ Mais sait-on s'il n'est point de ti-aître parmi nous ? Sait-on si dans ce camp quelque secret coupable N'a point , pour se cacher, divulgué cette fable ? M'en croirez-vous, seigneur? Qu'un serment solennel Fasse trembler ici quiconque est criminel ! Le ciel , votre péril . ma gloire intéressée , De ce juste projet m'inspirent la pensée. Attestez l'Éternel qu'avant la fin du jour, si des traîtres cachés, par un juste retour. N'obtiennent le pardon accordé pour leurs crimes, Leurs femmes , leurs enfants en seront les victimes ; Que , dans le même instant qu'ils seront découverts , Leurs parents , dévoués à cent tourments divers , Déchirés par le fer, au feu livrés en proie , Payeront ' tous les maux que le ciel vous envoie.

ABSALON, à fart.

Juste Dieu ! que fait-elle ?

CiSAï, à David.

Oui , l'on n'en peut douter, Seigneur, quelque perfide est tout près d'éclater. On vous trahit: je sais , par des avis fidèles , Que vos desseins secrets sont connus des rebelles.

David prononce le serment , et Tliarès reprend aussitôt :

Achevez donc , Seigneur. Joah vous est fidèle. Rnnemi d'Absalon , et pour vous plein de zèle , Lui seul me parait propre à remplir mes desseins : Souffrez que je me mette en otage en ses mains.

ABSALON, à 'part. Ciel!

DAVID , à Tharès.

Vous!

THARÈS.

Il faut , seigneur, que mon exemple étonne , Et montre qu'il n'est point de pardon pour persoime.

DAVID

Votre vertu suffit pour répondre de vous • Accompagne» la reine , et suivez votre ép>5x.

THARÈS.

Non , seigneur , souscrivez à ce que je désire ; Ma gloire le demande , et le ciel me l'inspire : Accordez cette grâce à mes désirs pressants.

DAVID

Puisque vous le voulez , madame , j'y consens. Toi , qui du haut des cieux à nos conseils présiûles ,

' L'auteur a fait paieront de trois syllabes. Aujourd'hui on écrit paieront, et ce mot n'est que de deux syllabes.

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