‹ Lycée, ou, Cours de littérature ancienne et moderneChapitre 98 sur 140 · ACHITOPHEL · texte numérisé non relu

ACHITOPHEL

Je puis....

ABSALON

Obéissez ; ôtez-vous de ses yeux.

Ce moment est d'un effet siir au théâtre. On y verra toujours avec plaisir celte humilialion exemplaire qui suit le crime jusqu'au milieu de ses succès. La manière dont Absalon traite Achitophel commence déjà à le réconcilier avec le spectateur et prépare son repentir qui terminera la scène. Je crois d'autant plus à propos de la faire coimaître, que les pièces qu'on ne joue pas sont peu luesj et peut-être sera-t-on étonné que cet ouvrage ne soit pas plus connu.

DAVID

En6n nous voilà seuls : je puis jouir sans peine Du funeste plaisir de confondre ta haine , Tinspirer de toi-même une équitable horreur , Et voir au moins ta honte égaler ta fureur. Car enfin.je comiais tes complots homicides : Te voilà dans le rang de ces fameiLV perfides Dont les crimes font seuls la honteuse splendeur, Et qui sur leurs forfaits bâtissent leur grandeur. Mais je veux bien suspendre imc juste colère. Quelle lâche fureur t'arme contre ton père ? Ose , si tu le peux , me reprocher ici Que j'ai forcé ta haine à me poursuivre ainsi; Ou . si dans ton esprit tant de bontés passées A force d'attentats ne sont point effacées , Daigne plutôt , perfide , en rappeler le cours. Tu m'as toujours hai , je t'ai chéri toujours : Je cherchais à tirer un favorable augure De ces dons séducteurs dont t'orna la nature. En vain ton naturel altier , audacieux , Combattait dans mon coeur le plaisir de mes yeux ; Mon amor.r l'emportait , je sentais ma faiblesse. Que n'a point fait pour toi cette indigne tendresse ! Je t'ai vu, sans respect ni des lois ni du sang , D'Amnon mon successeur oser percer le flanc, Moins pour venger l'honneur d'une sœur éperdue, Que jxjur perdre un rival qui te blessait la vue. Israël de ce coup fut long-temps consterné : Je devais t'en punir, je te l'ai pardonné. J'ai fait p'us : satisfait qu'un exil nécessaire Efit expié trois ;ins le meurlae de ton frère , Mesordi-Cf" à ma co\u- ont fait hâter les pas;

Ton père désarmé t'a reçu dans ses bras. Que dis-je ? chargé d'ans et couvert de la gloii-e D'avoir à mes projets asservi la victoire , Tranquille , et jouissant du sort le plus heureux , J'allais pour successeur te nommer aux Hébreux ; Et , dans le même temps , secondé d'un rebelle , Tu répands en tous lieux ta fureur criminelle. Ce que n'ont pu jamais les fiers Amorrhéens, Le superbe Amalec , les vaillants Hévéens , Tu le fais en un jour : ta fureur me surmonte: Je fuis , je traîne ici ma douleur et ma honte ; Et sans voir que sur toi rejaillit mon afh-ont. Dune indigne rougeur tu me couvres le front. Ne crois pas cependant qu'oubliant ton offense, Je ne puisse et ne veuille en prendre la vengeance. Mais parle : qui te porte à cette extrémité ? Que t'ai-je fait, ingrat , pour être ainsi traité?

ABSALON

Seigneur, si du devoir j'ai franchi les limites , Si je suis criminel autant que vous le dites , Imputez mes forfaits à mes seuls eimemis ; Accusez-en Joab, lui seul a tout commis : C'est lui dont la fureur, dont la haine couverte Trame depuis long-temps le dessein de ma perte. Je sais tout ce qu'il peut sur vous, dans votre cour. J'ai craint, je l'avouerai...

DAVID

Faible et honteux détour !

Cesse de m'accuser de la lâche injustice De sui>TC d'un sujet la haine ou le caprice. Donne d'autres couleurs à ta rébellion; Excuse-toi plutôt sur ton ambition :

Dis que ton cœur jaloux a tremblé que ton père Ne mît le sceptre aux mains d'Adonias , ton frère. A quoi ton lâche orgueU n'a-t-il pas eu recours? Tu veux me détrôner, tu veux tiancher mes jours.

ABSALON

Trancher vos jours, moi ! ciel!

DAVID

Oui, tu le veux, perfide!

Oses-tu me nier ton dessein parricide?

Ces gardes , ces soldats , qui , comblant tes souhaits , Devaient dès cette nuit couronner tes forfaits, Qui déposaient mon sceptre en ta main sanguinaire , Traître! le pouvaient-ils sans la mort de ton père? Tiens, prends, lis.

ABSALON , après avoir lu.

Je demeure interdit et sans voix.

DAVID

Je sais tes attentats , fils ingrat , tu le vois.

Si le ciel n'eût pris soin de veiller sur ma vie ,

Ta rage de mon sang allait être assouvie.

Mais parle : à ce dessein qui pouvait fanimer?

Ton cœur, sans en frémir, a-t-il pu le former ?

En peux-tu rappeler l'idée épouvantable

Sans qu'un remords vengeur te déchire et t'accable?

Moi-même , en te parlant , saisi d'un juste effroi ,

Won troul)le et ma douleur m'emportent loin de moi.

Grand Dieu ! voilà ce fils qu'aveugle en mes demandes ,

Ont obtenu de toi mes vœux et mes offrandes !

Je le vois : tu punis mes désirs indiscrets.

Eh bien! Dieu d'Israël, accomphs tes décrets :

Consens-tu qu'à son gré sa rage se déploie ?

Veux-tu que dans mon sang ce perfide se noie?

J'y souscris. Oui , barl)are , accomplis ton dessein ;

Aux dernières horreurs ose enhardir ta main.

Si ta mère , en ces murs , éplorée , expirante ,

Si le trépas certain d'une épouse innocente ,

Ne peuvent tinspirer ni pitié ni teiTCur,

SÏÈCLE DE LOltS XlV. -« POÉSÎÉ.

eia

Ou plutôt , si le ciel se sert de ta fureur , Ministre criminel de ses justes vengeances, Remplis-les ; par ma mort couronne tes offenses ; Viens, frappe.

àbsalon.

Jnste ciel !

DAVID

Tu trembles ? que cr ains-lu ?

Tu foules à tes pieds les lois et la vertu ; Tu forces dans ton cœur la nature à se taire : Qui peut te retenir ? Frappe , dis-je.

ABSALON

Ah , mon père !

DAVID

Ton père ! oublie un nom qui ne t'est plus permis. Je ne te connais plus : va , tu n'es plus mon fils.

ABSALOIV .

Un moment,sans courroux.seigneur, daignez m'entendre.

Je ne puis ni ne veux chercher à me défendre :

Il est vrai , mon orgueil a fait mes attentats ,

J'ai craint de voir régner mon frère Adonias;

Contre le fier Joab j'ai suivi ma colère.

Mais si je puis encore être cru de mon père ,

S'il peut mètre permis d'attester l'Éternel,

Voilà ce qui peut seul me rendre criminel :

Jouet d'un séducteur qu'à présent je déteste ,

Le traître Achitophel a commis tout le reste.

Je sais qu'après les maux que je viens de causer.

Une fatale eneur ne saurait m'excuser.

J'ai tout fait : vengez-vous , punissez un coupable ,

Ou plutôt sauvez-rnoi du remorils qui m'accable.

Quelques ' affreux que soient vos justes châthnents ,

Ils n'égaleront point l'horreur de mes tourments.

DAVID

Ainsi le ciel commence à te rendre justice : Ton crime fit ta joie , il fera ton supplice. Heureux si ton remords , sincère , fructueux , Produisait en ton ame un retour vertueux ! Mais ne cherches-tu point à tromper ma clémence? Et ta bouche et ton cœur sont-ils d'intelligence ?

ABSALON

Dans le funeste état, seigneur, où je me voi , Mes serments peuvent-ils vous répondre de moi ? En moi la vérité doit vous sembler douteuse. Quel affront , juste Dieu , pour mie ame orgueilleuse ! De quel oppi'obre affreux viens-je de me couvrir! Je l'ai trop mérité pour ne le pas souffrir. Oui, seigneur, n'en croyez ni ma fierté rendue. Ni ma honte à vos yeux sur mon front répandue , Ni les pleurs que je verse à vos sacrés genoux : Punissez un ingi'at, suivez votre courroux.

DAVID

Lève-toi.

ABSALOIV.

Qu'allez-vous ordonner de ma vie?

DAVID

Es-tu prêta mourir?

ABSALON

Contentez votre envie.

DAVID

Mon envie ! Ah , cruel , dis plutôt mon devoir. Jedevrais te punir, je ne puis le vouloir. Que dis-je ? A quelque excès qu'ait monté ton audace , Mon sang s'émeut pour toi ; ton repentir l'efface. Mes pleurs , que vainement je voudrais retenir. T'annoncent le pardon que tu vas obtenir. C'en est fait, ma tendresse étouffe ma colère; Sois mon fils, Aljsalon, et je serai ton père. « Quelques n'a le signe du pluriel que pour la mesure : il faudrait quelque , adverbe.

Je te pardonne tout. Je vois qu'un séducteur D'un horrible complot a seul été l'auteur : Le perfide a séduit ta crédule jeunesse. Redonne-moi ton cœur, je te rends ma tendresse : Ton heureux repentir me fait tout oublier; C'est à toi désormais à me justifier.

J'avoue qu'il y a bien des négligences, et même quelques fautes clans la versification ; mais le toji général de la scène est vrai , naturel , touchant : au théâtre elle ferait verser des larmes. C'est pourtant cet ouvrage qu'on n'y a pas vu depuis quarante ans; et on y redonne , on y tolère, on y applaudit tous les jours de misérables rapsodies qui sont le scandale des lettres, du bon sens, et du bon goût.

De nouveaux artifices d' Achitophel rendent cette réconciliation inutile. Il fait courir le bruit , dans l'armée des rebelles , que David veut enlever Absalon. Le combat s'engage : Joab est vainqueur, et le prince meurt, comme dans V Écriture, frappé d'un trait parti de la main de Joab , et qui atteint le malheureux Absalon arrêté aux branches d'un arbre par sa chevelure. Je crois qu'avec quelques retranchements la pièce pourrait être remise et avoir du succès : elle est du petit nombre de celles où il n'y a point d'intrigue amoureuse , et c'est encore un mérite de plus.

Le style de Duché est plus incorrect que celui de Campistron; mais il est plus animé et plus soutenu. Au reste, on y remarque plus souvent encore le désir d'imiter les tournures , les mouvements , la marche des scènes de Racine. Celle où Tharès vent détourner Absalon de ses projets criminels est calquée sur la conversation de Burrhus avec Néron : on y retrouve des vers d'emprunt presque tout entiers, des hémistiches frappants, tels que celui-ci, iVou, il ne vous hait pas, qui fait toujours tant d'effet dans la bouche de Burrhus, Mais ces passages si simples ne sont beaux que par la manière de les placer; et les auteurs qui se les approprient ne peuvent pas s'emparer <\ii talent d'un autre, comme de ses vers.

Un seul ouvrage a mis La Fosse fort au-dessus de tous les poètes dramatiques qui dans le siècle dernier sont venus après Racine. Corésus est un mauvais roman; Thésée, qui vaut un peu mieux, est aussi dans le LOÛt romanesque , que La Fosse a porté jusque dans l'ancien sujet de Pohjxène, qui dans sa simplicité aurait pu avoir beaucoup plus d'intérêt. Mais Manlius est une véritable tragédie, et sera toujours un titre honorable pour son auteur. Tous les caractères sont parfaitement traités; Manlius , Servilius, Rutile , Valérie, agissent et parlent comme ils doivent agir et parler. L'intrigue est menée avec beaucoup d'art, et l'intérêt gradué jusqu'à la dernière scène. Que raan-

Gi()

qne-t-il à cet ouvrage pour être au premier rang? Rien que celte [>oésie de style , ce charme de l'expression et de l'harmonie auxquels Racine et Voltaire ont accoutumé nos oreilles: etcequi peut faire sentir leur supériorité dans cette partie, c'est que la versification de ManJius, qui est restée si loin de la leur , est pourtant fort au-dessus de toutes les pièces du même siècle, et a de véritables beauté^. IMais en général l'auteur pense mieux qu'il n'écrit. Tousses personnages disent ce qu'ils doivent dire : il y a même de très beaux vers et des morceaux entiers d'un ton mâle, énergique et fier; mais souvent on désirerait plus d'élégance , plus de nombre, plus de force, plus de chaleur.

La pièce n'est autre chose que la Conjiiraiioa de Fenise sous des noms romains. Elle est tirée d'une pièce anglaise d'Otway, mais très supérieure à l'original. La Fosse a profité en quelques endroits de l'ouvrage de l'abbé de Saint-Réal , dont ce morceau d'histoire est le chef-d'(ru\Te. Le caractère de Manlius est ce qui fait le plus d'honneur au talent du poète : il est conçu d'une manière digne de Corneille , et offre même , dans les détails , des traits qui font souvenir de lui; par exemple, cet endroit de la première scène, où Manlius rassure Albin son confident , qui craint que ses b.auteurs et ses discours hardis contre le sénat n'éveillent les soupçons :

Non , AIl)in : leur orgueil , qui me liravc toujours , Croit que tout mou dépit s'exliale en vains discours. Ils connaissent trop bien Manlius inflexible : Ils me soupçonneraient , à me voir plus paisible. En me déguisant moins , je les trompe bien mieux ; Sous mon audace , Albin , je me cache à leurs yeux , Et.pi'éparant contre eux tout ce ciu'ils doivent craindre, J'ai même le plaisir de ne me pas contraindre. Je me cache sous mon audace est une expression admirable.

La Fosse, en écartant tout le fatras, toutes les indécences, toutes les folies dont l'auteur anglais a rempli sa pièce , eu a emprunté une situation forte et terrible : c'est celle où Servilius, que sans consulter ses amis, Manlius a engagé dans la conspiration contreRome , s'aperçoit qu'il est suspect à Rutile , un des chefs de l'entreprise , et, pour calmer ses soupçons, remet entre les mains de Manlius une femme qu'il adore, Valérie, qu'il a épousée malgré son père, et dont l'hymen est la cause de tous les malheurs qui le portent au désespoir et à la vengeance.

.le ne veux point ici , par un serment frivole , Rendre envers vous les dieux garants de ma parole : C'est pour un cœur parjure un trop faible lien ; Je puis vous rassurer par im antre moyen. Je vais mettre en ses mains ', afin qu'il en réponde , Plus que si j'y mettais tous les sceptres du monde ,

' Aux mains de Untile. qui soupçonne sa fidélité.

Le seul bien que me laisse un destin envieux.

Valérie est , seigneur, retirée en ces lieux :

De ma fidélité voilà quel est le gage.

A cet ami commun je la livre en otage;

Et moi , pour mieux encor vous assurer ma foi

Je réponds en vos mains, et pour elle et pour rao

Témoin de tous mes pas observez ma conduite

Et si ma fermeté se dément dans la suite ,

A mes yeux aussitôt prenez ce fer en main .

Dites à Valérie , en lui perçant le sein :

« Pour prix de ta vertu , de ton amour extrême ,

« Servilius par moi t'assassine lui-même. »

Et dans le même instant , tournant sur moi vos coups.

Arrachez-moi ce cœur : qu'il soit aux yeux de tous

Montré comme le cœur d'im lâche , d'un parjure,

Et qu'aux vautours après il serve de pâture.

On juge bien qu'après un semblable engagement Servilius ne peut pas trahir ses amis; mais il trahit leur secret, qu'il n'a pas la force de refii^r aux larmes et aux terreurs de Valérie ; et celle-ci, voulant remplir à la fois le devoir d'une Romaine et d'une épouse, désespérant de ramener Servilius , prend sur elle de révéler tout au sénat, après en avoir tiré la promesse de pardonner aux conjurés. Elle oublie le soin de sa propre vie , pourvu qu'elle sauve à la fois Rome et son époux. Cette démarche produit différentes scènes fort belles , mais surtout celle où JManlius , qui avait répondu de son ami comme de lui-même, instruit que la conspiration est découverte par sa faute, et refusant de le croire jusqu'à ce qu'il en ait eu l'aveu de sa propre bouche , vient le trouver , tenant à la main la lettre de Rutile. Ceux qui ont vu jouer ce rôle à l'inimitable Lekain se rappellent encore quelle terreur son visage répandait dans toute l'asseinblée , au moment où il paraissait au fond du théâtre, fixant les yeux sur Servilius. Ce qui distingue cette scène , c'est que le dialogue et le style sont à peu de chose près au niveau de la situation.

Connais-tu bien la main de Rutile ?

SERVILIUS

Oui.

MANLIUS

Tiens, lis.

SERVILIUS

« Vous avez méprisé ma juste défiance.

« Tout est su par l'endroit que j'avais soupçonné.

« C'est par un sénateur de notre intelligence

« Qu'en ce même moment l'avis m'en est donné.

« Fuyez chez les Véiens, où notre sort nous guide.

« Mais , pour flatter les maux où ce coup nous réduit ,

« Trop heureux, en partant , si la mort du perfide ,

« De son crime , par vous , lui dérobait le fruit! »

MANLIUS

Qu'en dis-tu?

SERVILIUS

Frappe !

MANLIUS

Quoi!...

SERVILIUS

Tu dois assez m'entendre :

Frappe , dis-je , ton bras ne saurait se méprendre.

SIÈCLE DE LOUIS XIV

POESIE

mi

MANUL'S.

Que dis-tu , inallieureux ? Où vas-tu l'égarer ? Sais-tu bien ce qu'ici tu m'oses déclarer?

SEHVILIUS.

Oui , je sais que tu peux , par un coup légitime , Percer ce traiti'C cœur que je l'offre en victime; Que ma foi démentie a trahi ton dessein.

MAiVUlîS.

Et je n'enfonce pas un poignard dans ton sein ! Pourquoi faut-il encor que ma main Irop liniide Reconnaisse un ami dans les traits d'un perfide? Qui? toi, tu me trabis? L'ai-je bien entendu?

SERVILILS.

11 est vrai , Manlius : peut-être je l'ai dii. Peut-être , plus tranquille , aurais-tu lieu de croire Que sans moi tes desseins auraient tiétri ta gloire ; Mais enfin les raisons qui frappent mon esprit Ne sont pas des raisons à calmer ton dépit , Et je compte pour rien que Rome favorable Me déclare innocent quand tu me crois coupable. Je viens donc par ta main expier mon forfait : Frappe, de mon destin je meurs trop satisfait, Puisque ma trahison , qui sauve ma patrie , Te sauve en même temps et l'hoimeur et la vie?

MANLIUS

Toi: me sauver la vie?

SEHVILIUS.

Et même à les amis.

A signer leur pardon le sénat s'est soumis : Leurs jours sont assurés.

MA^LILS.

Et quel aveu , quel litre De leur sort et du mien te rend ici l'arbih-e ? Qui l'a dit que pour moi la vie eût tant d'attraits? Que veux-tu que je puisse en faire désormais ? Pour m'y voir des Romains le mépris et la fable? Pour la perdre peut-être en un sort misérable . Ou dans une querelle , en signalant ma foi Pour quelque ami nouveau, perfide comme loi ? Dieux ! quand de toutes parts ma vive défiance Jusqu'aux moindres périls portait ma prévoyance , Par toi notre dessein devait être déti'uit , Et par l'indigne objet dont l'amour t'a séduit! Car je n'en doute point, ton crime est son ouvrage. Lâche , indigne Romam , qui , né pour l'esclavage , Sauves de fiers tyrans, soigneux de t'outi-ager, Et trahis des amis qui voulaient te venger! Quel sera contre moi l'éclat de leur colère? Je leur ai garanti ta foi ferme et sincère ; J'ai ri de leurs soupçons , j'ai retenu leurs bras , Qui t'allaient prévenir par ton juste trépas. A leur sage conseil que n'ai-je pu me rendre? Ton sang valait alors qu'on daignât le répandre : Il aurait assuré l'effet de mon dessein ; Mais sans fruit maintenant il souillerait ma main ; Et , trop vil à mes yeux pour laver ton offense , Je laisse à tes remords le soin de ma vengeance.

Quel profond dédaiti dans ce vers :

Ton sang valait alors qu'on daignât le répandre. La pièce d'ailleurs est trop comme pour avoir besoin d'une analyse plus détaillée. Manlius et F'enceslas me paraissent les deux premières pièces du second rang, dans le siècle passé. L'une des deux l'emporte de beaucoup par la sagesse du plan cl la versification; mais l'autre balance ces avantages par le pathétique de quelques situations.

Cependant l'éloge que j'ai fait de Manlius, éloge qui s'accorde en tout avec !a n'p:itation dont il jouit depuis près d'un siècle, et avec l'opinion de tous les gens de lettres que j'ai connus, m'oblige de rappeler ici la criti(ine qu'en a faite Voltaire dans une lettre écrite en 1 751 ' , et qui pourrait diminuer beaucoup de l'idée qu'on a de la pièce, si celte critique était aussi motivée qu'elle est dure et tranchante. Il ne m'est pas permis de laisser de côté un avis aussi digne de considération que celui de Yollaire : le lecteur jugera les objections et les réponses , et son goût et ses réflexions décideront.

Il faut savoir d'abord quelle fut l'occasion de cette censure : ce fut l'idée d'une concurrence qui dut naturellement donner un peu d'humeur et d'ombrage à un écrivahi qui en était fort susceptible, et qui ne souffrait de comparaison qu'avec les maîtres en tout genre. Il avait envoyé de Berlin à Paris sa tragédie de Rome sauvée, à l'instant même où l'on avait remis Manlius pour le début du fameux Lekain, et avec beaucoup de succès. 31. d'Argeutal hasarda de témoigner à son illustre ami quekiue inquiétude sur cette coïncidence de deux pièces républicaines, roulant toutes deux sur une conspiration. Voici la réponse de Voltaire.

« Je viens de lire Manlius : il y a de grandes beautés; mais elles sont plus historiques que tragiques. »

Je crois le contraire : l'analyse qu'on vient de lire a dû le prouver , et l'effet constant du théâtre l'a confirmé. Ce qui est remarquable , c'est que ce même effet du théâtre a fait voir que c'étaient au contraire les beautés de Home sauvée qui appartenaient plus à l'histoire qu'à la tragédie. Manlius, à la représentation, est bien autrement intéressant que Catilina; et Catilina nous frappe davantage à la lecture : c'est que le fond de Manlius est riche en situations , et d'un bout à l'autre très tragique ; et que Rome sauvée est riche en développements de caractères et en traits d'éloquence. Si La Fosse avait su écrire comme Voltaire, Manlius serait un ouvTage du premier ordre ; et Rome sauvée serait au nombre des chefs-d'œuvre de l'auteur, si l'intérêt répondait au style.

« A tout prendre, cette pièce ne me parait que la Conspiration de Venise, de l'abbé de Saiut-Réal, gâtée.»

Certainement La Fosse a tracé son plan sur la Venise sauvée d'Otway , comme celui-ci sur l'ouvrage de l'abbé de Saint-Réal. La différence des temps et des mœurs a dû en mettre une grande

' Voyez la Correspondance générale , tome III . édilio de Kehl , page 328.

dans l'exécution, et nne conspiration du premier siècle de la république romaine ne pouvait guère ressembler à la conspiration du marquis de Bedmar : les raisons en sont palpables pour tout liomrne un peu instruit. La Fosse a-t-il (jâté le sujet en l'appropriant aux mœurs de Rome, à l'époque de Camille ? C'est ce que je suis fort loin de penser. Voyons comment Voltaire essaie de soutenir cette assertion.

« i° La conspiration n'est ni assez grande , ni assez terrible, ni assez détaillée. »

La vérité est que Rome étant plus grande du temps de Cicéron et de César que du temps de Camille et de Manlius, tous les détails quelconques doivent avoir aussi plus de grandeur : mais ils sont dans Manlius tout ce qu'ils peuvent être, à moins d'être exagérés- et quant à la terreur, (pi'on relise la scène où Valérie , en représentant Rome livrée aux conjurés , épouvante Servilius lui-même des complots qu'il partage, et l'on verra si cette conjuration n'est pas assez terrible.

Il y a ici une erreur où Voltaire n'est tombé que parce qu'il avait alors sous les yeux son propre ouvrage bien plus que les principes de lart que d'ailleurs il connaissait mieux que personne. Les détails de la conjuration tiennent en effet bien plus de place chez lui que dans La Fosse. Pourquoi? C'est que chez lui le danger de Rome est l'objet principal, et qu'il n'y a qu'ime seule situation, celle du quatrième acte , où les principaux personnages soient eux-mêmes en danger. Mais c'est précisément l'inconvénient de sa pièce et de son plan : jamais un danger public, le danger d'un peuple ne peut occuper et attacher long- temps, si vous n'y joignez un danger très prochain et 1res menaçant, dans la situation des personnages principaux; car les affections individuelles sont toujours plus vives , et surtout au théâtre , que les affections générales; et c'est pour cela particulièrement que , de toutes les conspirations ([u'on a mises sur la scène , la plus intéressante et la plus théâtrale, de l'aveu de tous les connaisseurs, est celle de Manlius.

« 2° Manlius est d'abord le premier personnage; ensuite Servilius le devient. »

Non. Manlius est le premier jusqu'au bout. Voyez , au quatrième acte , combien il est grand avec Servilius, et combien celui-ci est au-dessous de lui , quoique Manlius soit découvert , et que Servilius n'ait rien à craindre : c'est la scène la plus imposante de la pièce. IManlius cesse-t-il d'être le premier, lorsqu'au cincpiième acte , déjà condamné à la mort, il voit à ses pieds Servilius lui demander un pardon (pi'il n'obtient qu'au prix

que IManlius veut y mettre ? Et quel prix ! Sans doute on plaint davantage Servilius , comme on plaint la faiblesse et le repentir; mais l'admiration est toujours pour Manlius, parce qu'elle est toujours pour le courage et la hauteur de caractère. Ce reproche de Voltaire est sans aucun fondement et entièrement injuste.

« 3° Manlius, qui devait être un homme d'une ambition respectable, propose à un nommé Rutile ( qu'on ne connaît pas , et qui fait l'entendu sans aucun intérêt marqué à tout cela) de recevoir Servilius dans la troupe, comme on reçoit un voleur chez des Cartouchiens. »

C'est là une parodie , et non pas une critique. La lecture seule de l'ouvrage suffirait pour répondre à un exposé si faux et si gratuitement injurieux. Rutile est donné dans la pièce pour un des chefs de la faction populaire , de tout temps opposée à l'aristocratie patricienne; et l'on sait que Manlius s'est mis à la tête de cette faction , comme Camille est à la tête du sénat. Son ambition est suffisamment respectable dans les mœurs dramatiques, puisqu'elle n'est que la jalousie du pouvoir et de l'autorité , qu'il dispute à Camille, et que ses services et ses exploits le mettent en droit de disputer. L'ambition est-elle plus respectable dans Catilina , scélérat qui n'a que de l'audace et ne respire que le pillage et le massacre ? A quoi pensait Voltaire quand il a oublié cette différence ?

L'exécution de la scène où Servilius est reçu parmi les conjurés est énergique et terrible; et quand Rutile, pour justifier ses soupçons, dit à Manlius ,

. . Sur moi , de son sort un grand peuple se fie , on conçoit assez que ce n'est pas un personnage sans importance , et que c'est par son entremise que le parti populaire a consenti à servir les projets de ftlanlius, qui, en sa qualité de patricien, doit être suspect au peuple. Tout est conforme aux mœurs , tout est vraisemblable , et rien ne manque à la dignité tragique.

« ^lanlius, ajoute Voltaire , doit être un chef impérieux et absolu. »

Encore une fois , à quoi pense-t-il , lui qui sait si bien qu'un chef de parti doit ménager tout le monde ; qu'un des meilleurs traits du rôle de son Catilina est la souplesse et la déférence qu'il montre à l'égard de Lentulus ?

« 4° La femme de Servilius devine, sans aucune raison, qu'on veut assassiner son père , et Servilius l'avoue par une faiblesse qui n'est nullement tragique. »

Toutes ces censures sont pleinement démenties par la pièce même. Voyez , dans la scène où Valérie arrache le secret de son mari , si elle n'a pas vingt raisons pour une de soupçonner ce qui se trame. Songez à la situation où elle est , aux pré-

SIÈCLE DE LOUIS XIV. - POÉSIE

paratifs secrets dont elle est témoin , à l'ascendant qu'elle a sur un homme qui l'adore ; et jugez si cette scène , que l'on prétend n'être nullement iraçjique , n'est pas en effet conduite avec art , et de manière à produire l'effet qu'elle a toujours produit. Depuis quand donc un secret arraché par l'amour n'est-il plus digne de la tragédie ? Eh ! ce sont là les faiblesses qui sont théâtrales. Qui devait le savoir mieux que Voltaire ?

La partialité l'aveugle au point qu'il se contredit d'une ligne à l'autre. Il dit ici :

« Cette faiblesse de ServUius fait toute la pièce et éclipse absolument Manlius. »

Et un moment après :

« Cet imbécile de mari ne fait plus qu'un personnage aussi insipide que Manlius. »

Ce ne sont pas là des raisons; ce sont des injures et des contradictions également grossières. Comment im rôle imbécile et insipide fait-il toute la pièce , quand la pièce réussit depuis si longtemps , quand il y a , de l'aveu du censeur , de grandes beautés! Comment ce qui est insipide éclipse-t-il un personnage tel [que Manlius ? Une de ces grandes beautés est précisément la différence très heureuse de deux rôles principaux, dont l'un intéresse par les faiblesses d'un cœur tendre et sensible , et dont l'autre nous attache par la grandeur de ses desseins et riafiexibilité de son caractère. Et c'est Voltaire qui mécomiait à ce point un genre de mérite si dramatique!... Finissons cette discussion , qui est affligeante ; et concluons qu'il faut être bien sûr de soi-même pour se faire juge dans sa propre cause. Tout s'explique par le résultat que Voltaire prononce en sa faveur :

c J'ose croire que la pièce de Rome sauvée a beaucoup plus d'unité, est plus tragique, plus frappante, et plus attachante. »

C'est ce que fort peu de gens croient, et ce que l'expérience du théâtre a démenti. Nous verrons, dans la suite, que Home sauvée est sublime par la conception des caractères et par la versification ; mais qu'elle est fort peu tragique, fort peu attadiante par le fond, et frappante seulement par les détails. Quant à l'unité , elle est observée dans les deux pièces ; mais dans celle de Voltaire, les trois premiers actes sont sans action , et dans celle de La Fosse , l'action ne languit pas un instant.

Nous avons vu ce qu'a été la tragédie dans cet âge brillant dont nous parcourons l'histoire littéraire : tournons maintenant nos regards vers un autre genre de poésie dramatique qui a pris naissance à la même époque , mais dans lequel la pal-

me a été moins disputée. La comédie et Molière ( ces deux noms disent la même chose ) vont nous occuper à leur tour.

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