LA FABRIQUE DE SOIERIES
La fabrique lyonnaise de la soierie est au point de vue de l'excellence et de la variété des produits, de l'importance de la fabrication, comme de l'antiquité de l'origine, la plus belle des grandes industries françaises. Personne ne peut lui contester le prix de beauté. Si quelques industries de première nécessité, telles que celles des métaux ou des textiles communs comme la laine, le lin et le chanvre ont été exercées plus anciennement, elles n'ont point eu de ville capitale ou bien se sont déplacées et disséminées; mais on ne connaît point en France de grande industrie, implantée depuis bientôt quatre siècles et demi dans le
même lieu, y ayant grandi sans relâche, y étant pleine de force et de prospérité, et formant encore, le centre le plus puissant du monde entier pour sa production spéciale (1). Telle se présente notre principale industrie. A l'intérieur, les rivaux anciens n'existent plus; Paris, Nîmes et Tours constituaient autrefois des fabriques importantes de soieries; il n'en reste que des vestiges dans les deux dernières villes. Saint-Etienne seul, exploite encore avec intelligence et succès l'article du ruban et garde le premier rang dans cette spécialité; mais Saint- Etienne est un parvenu à côté du patricien lyonnais de la soie et en est un rejeton comme Saint-Chainond, la ville du lacet et de la passementerie. Une fabrique encore plus récente, dangereuse entre toutes pour ses concurrents par sa vive intelligence, son audace, son activité sans bornes, et sa fortune acquise, Roubaix, menace Lyon par le bon marché de ses tissus mélangés et ses imitations adroites de nos plus belles étoffes d'ameublement.
Nous résumerons en quelques traits, l'histoire de notre fabrique. Elle naît vers le milieu du xve siècle, d'importation italienne. Lyon était, depuis son origine romaine, une grande place de transit; il formait l'un des nœuds principaux du commerce entre le nord et le midi, entre les Flandres et l'Allemagne, entre l'Italie, la Provence, la Méditerranée et l'Orient. Les foires de Lyon étaient célèbres; on y pratiquait déjà les procédés les plus raffinés de l'art du commerce, on y employait la lettre de change et à la fin de ces marchés, il s'établissait des règlements de compensation à peu près semblables aux procédés des Clearing Houses que nous n'avons pas encore pu faire accepter dans notre pays. C'était déjà de l'Italie que nous tenions cet art du commerce; les proscriptions des républiques de Florence, de Pise et de Gènes, devaient nous doter de l'art de la soie. Cet art grandit chez nous jusqu'à la révocation de l'Edit de Nantes (1685) qui nous enlève brusquement les deux tiers de nos ouvriers. La proscription française implante à Crefeld et en Angleterre l'industrie que la proscription italienne avait amenée à Lyon. C'est à la fin du xvme siècle que se place l'apogée de nos manufactures. Au point de vue de la concurrence, presque toutes leurs rivales, notamment en Italie, sont abattues; au point de vue de la beauté et de l'originalité de la fabrication, elles sont alors incomparables. Aux xvic et xvne siècles, il est assez difficile à l'œil du connaisseur, de distinguer une étoffe de soie de provenance italienne, de Nîmes ou de Tours d'une étoffe
(1) La Chine et le Japon mis à part, la production des soieries dans le monde entier est estimée 1 , 100 millions auxquels Lyon contribue pour 400 millions, soit plus d'un tiers du travail total .
LYON A L EXPOSITION UNIVERSELLE DE lOOQ
lyonnaise; le goût et les procédés se ressemblent. Mais au xvmc siècle, notre fabrique est servie par des dessinateurs de génie et par des ouvriers admirables ; les soieries de Lyon méritent une place à part dans l'art charmant de ce temps. Le dessinateur Philippe de la Salle donne à ses conceptions décoratives une originalité toute particulière; il n'accepte point servilement les règles du style délicat, mais un peu ténu et froid, de l'époque de Louis XVI ; sa manière et celle de ses élèves est ample et majestueuse, sa palette sait marier les tons riches et opposés; il crée de véritables chefs-d'œuvre de l'étoffe décorée, exécutés par l'ouvrier avec une perfection inouïe. A ce moment, le produit lyonnais ne peut être confondu avec aucun autre et domine tout. La Révolution vient ensevelir tout cet éclat; la fabrique lyonnaise retombe aussi bas qu'au lendemain de la révocation de l'Edit de Nantes. Mais comme la cité elle-même, dont la Convention avait décrété la mort, elle se relève bientôt de ses ruines. La grande invention de Jacquard (1801-1805) vient à l'heure précise pour l'aider à se plier aux besoins de la production agrandie et à bon marché, qui est la résultante des temps démocratiques où l'on vient d'entrer. Depuis le commencement de ce siècle, qui s'ouvre par cette transformation capitale, la fabrique lyonnaise franchit, en progressant sans cesse, toutes les crises les plus graves : les émeutes de 1832 et 1834, la banqueroute américaine de 1837, la révolution de 1848 et les suivantes. Elle traverse en même temps des crises au moins aussi redoutables que les crises politiques et sociales, c'est-à-dire celles des transformations de production. Vouée par une tradition si lointaine à la production des articles riches et de haut luxe, elle doit peu à peu travailler à pénétrer toutes les couches de la consommation et arriver jusqu'aux plus humbles. Vers 1860 Je » façonné », autrement dit l'étoffe ornée de dessins, qui était la gloire et la ressource principale de Lyon, est abandonnée complètement par la mode pendant douze à quinze ans, soit qu'elle eût trop duré, soit qu'elle ne laissât point assez à gagner à la couturière, soit surtout parce que nos dessinateurs ayant perdu toute intelligence décorative, sacrifiaient à un mauvais goût trop évident.
Presque en même temps, Lyon perdait son plus riche débouché par suite de la guerre de sécession des États-Unis. A ce moment si critique, c'est la liberté commerciale qui vient à point pour sauver la fabrique lyonnaise, en lui ouvrant de nouveaux marchés, en développant ses relations avec l'Angleterre d'une manière colossale. Par un changement de front rapide, on se rejetait sur les étoffes unies auxquelles on donna l'intérêt de ces inépuisables combinaisons de fils qui s'appellent « armures », et le charme de nouvelles couleurs dérivées
de la houille, dont l'industrie, largement et savamment développée de nos teinturiers, sut tirer un parti merveilleux. Cette crise avait l'effet salutaire de faire de l'industrie de la soie, industrie de luxe, une industrie universelle. Puis, vers 1876, on revint au « façonné » par une heureuse révolution du goût; en même temps, la concurrence devenue plus pressante de l'étranger poussait au développement de la production mécanique qui allait devenir l'instrument du bon marché et prendre bientôt dans le travail ouvrier la moitié de la place des métiers à bras. Les étoffes mélangées, jointes à l'instrument du bon marché par excellence, l'article du « teint en pièce », achevaient de vulgariser la soie.
Les dernières épreuves qu'a subies notre fabrique ne sont point les moins graves; depuis 1880, la politique protectionniste a prédominé en Europe et s'est maintenue aux Etats-Unis ; d'un autre côté, les industries concurrentes ont grandi. L'Allemagne et la Suisse nous serrent de près sur les marchés extérieurs et importent chez nous; notre plus grand client après l'Angleterre, les Etats- Unis, développent énormément leur production de soieries à l'abri de droits excessifs, outrés encore par une fiscalité sans scrupule; la Russie et l'Autriche nous opposent des barrières de douanes presque infranchissables. Sous ces atteintes si profondes, Lyon a semblé faiblir, d'autant plus que les fabricants avaient été frappés moralement par la crise financière de 1882. Nos chiffres les plus bas de la production et d'exportation, pour la période, se trouvent en 1883 et 1884; mais depuis 1885, les esprits se sont relevés, l'ingéniosité de nos industriels a créé de nouveaux articles, et notre production totale, évaluée pour 1888 de 390 à 400 millions, représente, si l'on tient compte de la différence des valeurs, la plus haute que Lyon ait jamais atteint. En effet, nous avons connu des chiffres beaucoup plus importants en apparence; ainsi nous trouvons que, dans la période la plus favorable de 1867-1872, nous avons produit environ 460 millions et exporté 3 50 millions; mais il ne faut pas oublier que, pendant cette période, la valeur moyenne de la soie était de 100 francs par kilogr., tandis qu'actuellement, elle est à peine de 50 francs, soit l'énorme différence de 100 0/0. De plus, la proportion des mélanges étant devenue de plus en plus forte, et le prix moyen de l'étoffe s'abaissant de plus en plus, on a employé plus de métiers et fait plus d'ouvrage, de mètres et d'affaires, pour arriver à une valeur générale moindre (1). En d'autres termes, Lyon est à son point culminant comme
(1) La production actuelle de 400 millions équivaudrait, sans exagération, à une production de 600 millions, si elle était calculée sur les prix de 1S67-1872.
quantité; c'est le prix de l'étoffe, inclinant de plus en plus au bon marché, qui a baissé. Assurément, le succès est grand d'avoir pu se maintenir au plus haut point de production, tandis qu'on perdait des débouchés et que les fabriques concurrentes grandissaient.
La valeur technique est restée supérieure surtout par ce fait, que la fabriqua de Lyon est la seule à pouvoir créer à la fois les articles innombrables auxquels la soie se prête, depuis le velours épais jusqu'à la gaze impalpable, depuis le brocart épingle et rebouclé d'or à 200 francs le mètre, jusqu'à la guenille brillante à o fr. 75 cent., dont se pare la fille de campagne. Les autres fabriques possèdent des spécialités; Crefeld a le velours schappe; Zurich, les étoffes légères; Côme, le satin et la faille. Lyon seul possède l'universalité des produits. La fabrique de Lyon a remporté cette victoire, qu'industrie de grand luxe, elle a su le rester et se faire en même temps industrie de bon marché. La lutte a été vive, la transformation a été pénible, car l'esprit industriel lyonnais est tout de patience et d'amour pour la perfection. C'a été une grande révolte pour lui que de soumettre sa délicatesse à la brutalité du métier mécanique et de travailler pour le « million » au lieu de garder l'unique clientèle des princes et des riches. 11 n'en est pas moins certain que, ceux qui, comprenant la marche du siècle, ont voulu que Lyon restât une fabrique exceptionnelle d'art et haute nouveauté et devînt une industrie démocratisée par les productions des tissus mélangés et de ces étoffes si apparentes et si étonnantes de bon marché dites « teintes en pièces », ont probablement assuré l'avenir de notre ville.
La fabrique lyonnaise est donc plus que jamais soumise à cette double loi; bien faire et beaucoup faire. A son ancien goût pour la perfection qui doit persister, elle a su ajoutera temps le sens du progrès et des créations incessantes. N'est-ce pointait reste la loi de l'industrie française tout entière? ne doit-elle pas vaincre en produisant à bon marché et en y ajoutant ce goût que les autres n'ont pas et qui ne nous coûte rien?
La fabrique lyonnaise reste dans les conditions les meilleures pour accomplir ce programme; car son organisation est des plus favorables à l'industriel, qui est vraiment privilégié.
Les principaux problèmes de la vie et du succès de l'industriel, sont ceux qui se rapportent au capital et au crédit, à l'approvisionnement de matière première à l'établissement des usines, à la vente, à la qualité des ouvriers. Nous avons déjà remarqué que le capital et le crédit n'étaient point seulement abondants, mais surabondants à Lyon; on y recherche les placements d'argent en fabrique.
L'industriel y est très bien servi sous le rapport de l'approvisionnement de sa principale matière première, la soie et ses déchets dénommés schappe; quant au coton, les protectionnistes du Nord en ont décidé autrement. Ils nous font payer des taxes de douane même sur les fils qu'ils ne produisent pas et nous mettent ainsi en infériorité vis-à-vis de nos principaux concurrents, Suisses et Allemands, qui travaillent avec des matières franches de droits.
Le commerce de la soie est exercé à Lyon par plus de soixante maisons, qui forment une corporation des plus intelligentes et des plus honorables. Par leur hardiesse raisonnée, en même temps que par la solidité de leurs opérations, nos marchands de soie ont su enlever à Londres la suprématie de l'importation des soies de Chine et du Japon et ont fait de Lyon le premier des marchés d'Europe. Le mouvement des Conditions européennes étant de quinze millions de kilogrammes, il passe à la Condition de Lyon, cinq millions cent quatre-vingt-trois mille kilos, et à celle de Saint-Etienne, qui est son satellite, treize cent mille kilos, soit, pour le marché de Lyon et son annexe, six millions quatre cent mille kilos sur le chiffre total de quinze millions. Il va sans dire que tout ce qui est enregistré à notre Condition, représente le mouvement commercial et non la consommation lyonnaise qui peut être évaluée à 2,500,000 kilos).
La fabrique a donc sous la main le plus grand marché européen de la soie; c'est un avantage considérable pour elle; il est à douter que ce soit au profit des détenteurs de la matière première. Le fabricant voit de trop près le stock et il est trop sollicité; il est ainsi porté à s'exagérer les existences. Sa politique générale est encline à la baisse; il s'approvisionne au jour le jour, et paraît s'en bien trouver, ce qui n'est point une consolation pour tout le monde; car le marché des soies souffre de dépressions continuelles qui détruisent la spéculation raisonnable. Si le marché du coton était à Manchester au lieu d'être à Liverpool, à Rouen ou dans les Vosges au lieu d'être au Havre, la même défaveur se ferait sentir sur cette matière. Théoriquement, le marché de la soie devrait être à Marseille, porte de l'Orient, point d'arrivée des soies de Chine et du Japon. Il ne reste à Lyon que retenu par la force du capital et par la valeur des négociants qui le dirigent. Il est déplorable que la guerre économique engagée par l'Italie envers la France, et attisée par nos producteurs séricicoles du Midi, tende à diminuer l'importance du marché soyeux de Lyon, au profit de Zurich et de Crefeld.
Lyon- S9 — 5
Au point de vue de la production elle-même, notre fabrication est encore mieux servie. Elle jouit d'une organisation séculaire, qui est toute à son avantage, sauf quelques exceptions, le fabricant lyonnais ne possède ni métiers, ni usines; il emploie les métiers et les usines des autres. Il évite ainsi les deux plus grands dangers de l'industriel : le capital englouti dans les immobilisations, puis la production outrée et intempestive parce qu'il faut faire marcher l'usine ou les métiers, que les frais généraux constants dévorent dans l'inaction. C'est pourquoi notre fabricant peut ne point s'enrichir, mais il succombe très rarement. Une faillite de fabricant, atteignant quelque importance, est chose à peu près inconnue à Lyon.
Ce qu'il y a d'étrange, c'est que cette organisation qui subsiste dans les petits ateliers de la ville, en vertu de la coutume de plusieurs siècles, a été appliquée au métier mécanique qu'on a commencé à employer vers 1860. Groupés en grandes usines pour remplacer le métier à bras, il semblait que les métiers mécaniques dussent retomber à la charge du fabricant. Point du tout; les grands usiniers qui possèdent les métiers mécaniques, sont des entrepreneurs de main-d'œuvre, des tâcherons pour le compte de nos fabricants à la manière des petits chefs d'atelier de la Croix-Rousse. En cela se découvre la cause de la solidité exceptionnelle de la fabrique de Lyon. Si cette organisation se révèle souvent bien dure pour la main-d'œuvre grande ou petite, elle sauvegarde cependant l'intérêt général en ce qu'elle permet d'éviter le fléau endémique de toutes les autres industries, à savoir la surproduction. Par ce système, le fabricant lyonnais n'est point un industriel pur, et c'est pourquoi, dans les actes anciens, on le dénomme « marchand ». Il fournit le capital, la matière première, la création, l'indication ou le choix de l'article, et court le risque commercial; l'ouvrier lui apporte à forfait et l'outil et le bras, tandis que, dans les autres industries, le patron a tout à sa charge; le bras est donné contre un salaire.
D'après les statistiques les plus sûres, la fabrique lyonnaise met en marche au moins 50 à 60,000 métiers à bras (1) et 20,000 métiers mécaniques; ce qui dissipe le préjugé assez répandu que les industries étrangères nous auraient distancés dans l'emploi du métier mécanique. Les métiers à bras sont répandus
(1) Si on voulait calculer le nombre de tous les métiers à bras existants, on arriverait à un chiffre bien supérieur; celui de 50 a 60,000 que nous avançons représente le nombre des métiers employés, en moyenne, pour les besoins de la production actuelle. Quant au nombre des métiers mécaniques, il est rigoureusement fixé par les rôles des contributions directes.
LYON EN I 88c
à Lyon et dans la région, spécialement dans le Rhône, la Loire, l'Isère et l'Ardèche. Les métiers mécaniques sont presque tous groupés à Voiron (Isère) et dans les localités voisines, Moirans, Saint-Geoire, etc. Le pouvoir de production du métier mécanique étant supérieur à trois métiers à la main, la fabrique lyonnaise dispose d'une force représentant 120 à 130,000 métiers ordinaires. Cela paraît être le plus haut point de sa puissance; le point minimum se trouve au moment de la révocation de l'Edit de Nantes et de la Révolution française, où le nombre des métiers était tombé à 2,000; c'est-à-dire 75 fois moins qu'à l'heure présente. En comptant toutes les industries accessoires, le travail de la matière première, Saint-Etienne et Saint-Chamond, on peut dire que la soierie met sur pied dans la région du sud-est une armée de plus de six cent mille travailleurs, dont l'état-major est à Lyon.
Le fabricant lyonnais ne possède pas davantage les magnifiques ateliers dans lesquels se prépare ou s'achève le tissu; ateliers de teinture, d'apprêt, de gaufrage, d'impression qui recouvrent avec tant d'art les misères de l'étoffe brute du charme de la couleur, ou bien lui donnent l'illusion de la richesse. Une nouveauté faisait rage il y a quelques années; on l'appelait la « pluie de diamants », elle était simplement produite par des gouttelettes de misérable matière, lancées sur l'étoffe par une ingénieuse machine d'apprêt. Il faut reconnaître encore une fois l'aide puissante donnée à la fabrique par les teinturiers de ce temps, qui sont devenus de véritables savants. La bonne organisation de toutes ces industries accessoires constitue l'une des causes principales de la supériorité de Lyon. Un fabricant de la Prusse-Rhénane disait en 1859 a Louis Reybaud : « Donnez-moi les ateliers de préparation de Lyon, et je transporte Lyon à Elberfeld. »
Quant à la vente des produits, le fabricant travaille également d'une manière sûre, c'est-à-dire qu'il exécute le plus souvent des commissions. Celui qui travaille pour le « placard », c'est-à dire qui amasse un stock de marchandises ou les consigne, emploie ce système d'une manière permanente et peut s'en bien trouver; ce n'est un expédient que pour les rares maisons mal conduites. Cependant on est contraint de confesser que la fabrique de Lyon est en état d'infériorité, au point de vue de l'art du commerce et de la science des débouchés, en comparaison de ses principaux concurrents de Suisse et d'Allemagne. Certains progrès ont été accomplis, un plus grand nombre déjeunes hommes se déplacent, acquièrent la connaissance des marchés étrangers, et vont au devant des clients, mais on a encore trop l'habitude chez nous de les attendre dans les comptoirs.
Pour compléter ces quelques considérations sur l'état de notre fabrique, il reste à dire dans quelles conditions elle se trouve quant à la valeur d'art et de goût. De ce côté aussi, il est permis d'affirmer de nouveau sa supériorité certaine, mais sans trop en triompher, car cette supériorité est relative. Nous sommes à la tête, ce qui ne signifie point que nous soyons très haut. C'est encore à Lyon que se créent toutes les nouveautés; notre fabrique est tellement copiée par les autres, qu'elle doit se défendre contre un véritable espionnage des concurrents étrangers, qui sont à l'affût des articles nouveaux et cherchent à en dérober les échantillons jusque sur les métiers. On met vraiment beaucoup d'ingéniosité et. depuis quelque temps, un goût assez sûr, à satisfaire les caprices de la mode. Quant à la haute fabrication d'art, cette fabrication très restreinte, mais qui crée la renommée et met hors pair, qui est le pavillon qui couvre la médiocrité du fond, tout ce qu'elle peut faire se résume en copies honorables de nos chefsd'œuvre anciens. L'art industriel contemporain est encore l'âne chargé des reliques du passé. Et cependant c'est un progrès, si l'on compare le temps actuel à la période que nous avons traversée de 181 5 à 1850.
Pendant la première moitié de ce siècle, on avait perdu, à Lyon, les véritables traditions décoratives; on en était arrivé à confondre la peinture ornant un tissu, c'est-à-dire s'y incorporant, peinture qui a ses lois spéciales, ses conventions, et surtout ses fictions, avec la peinture, expression de l'art pur, où le sentiment humain s'affirme par une interprétation directe de la nature. L'étoffe décorée en était venue, chez nous, à ne plus être qu'un tableau sursoie. Rien de plus offensant pour le goût, ou pour le sens commun avec lequel le goût entretient parenté, que ces tissus couverts de bouquets touffus, modelés tels qu'ils s'étaient présentés à l'œil du dessinateur sous un jour d'atelier, c'est-àdire formant tableau. On juge quel effet étrange devait produire cette série de tableaux, vus sur les mille plans et plis d'une robe, plans et plis brisant la lumière et dénaturant les formes. La femme, avec le sens si pénétrant de ce qui la pare ou la dépare, s'est aperçue de ces erreurs et a fait appel au costumier et à la couturière pour les combattre. C'est alors que ces artistes d'un nouveau genre ont ajouté à ia robe de soie le décor approprié que le dessinateur n'avait su lui donner; ils ont remplacé par les effets du galon, des passementeries, des dentelles et du ruban, par toutes sortes d'ingénieuses manipulations du tissu, l'arabesque légère et toute la flore de fantaisie que le dessinateur ne savait plus y jeter.
A la longue, l'étoffe façonnée s'est remise de ce grave échec; elle est dans une meilleure voie, les principes du décor y sont mieux connus, mais l'originalité
dans la conception est contestable. Nos fabricants copient fort habilement et servilement d'anciens modèles, ou bien s'adressent trop souvent aux cabinets de dessin de Paris pour les articles dits de haute nouveauté. On invoquera à cet égard les caprices de la mode et le despotisme du marché parisien ; mais l'industrie lyonnaise n'est-elle pas de force à dominer l'un et l'autre, et n'est-il pas anormal, inquiétant, qu'une grande industrie d'art n'ait point ses moyens artistiques chez elle et sous sa main, qu'elle sacrifie sa liberté d'invention et de recherche? En ce qui touche l'imitation littérale des étoffes anciennes, qui reproduit jusqu'à la décoloration triste que le temps a apportée, assurément elle vaut mieux que de méchantes compositions. Cependant les vieux maîtres doivent être consultés et non copiés ; ce sont des inspirateurs et non des modèles à décalquer.
Si nous devons employer les styles anciens, c'est pour y appliquer, avec notre propre sentiment, toutes ces formes nouvelles, que la nature livre avec une inépuisable prodigalité.
Ce travail d'affranchissement et de rénovation est nécessaire, il faut que nos fabricants se persuadent que l'art est l'une des grandes puissances d'une riche industrie; le goût s'apprend et s'oublie aussi, le passé en est la preuve. A Lyon, l'instruction artistique s'est accrue pendant ces dernières années, nos Écoles municipales de dessin donnent un enseignement pratique. L'Ecole nationale des Beaux-Arts, qui s'obstinait par trop à procréer des artistes incomplets, a été profondément réformée en 1876, ou plutôt a repris ses anciennes traditions, car elle procède de l'Ecole ouverte par le peintre Oudry dans l'intérêt des manufactures lyonnaises. L'enseignement des arts décoratifs y est intelligemment donné et promet des dessinateurs excellents. La Chambre de Commerce, de son côté, ne cesse d'enrichir le Musée et la Bibliothèque d'art et d'industrie qu'elle a créés en 18^4. La superbe collection d'étoffes anciennes, et les documents précieux au point de vue de l'ornement et de l'étude des styles que possède la Bibliothèque, en font des laboratoires très fréquentés par nos dessinateurs et nos décorateurs. Les étoffes façonnées jouissent en ce moment d'une faveur qui paraît être durable; on ne peut même suffire à la demande, tant nos moyens de production se sont restreints pendant les longues crises de chômage; on voit, par cette renaissance du tissu riche, combien notre outillage artistique est précieux à conserver et à améliorer.