LE TISSEUR LYONNAIS
Il nous reste à parler du tisseur lyonnais, du canut; nous ne le ferons point sans une ardente sympathie. Le tisseur lyonnais est le dernier représentant des anciennes races ouvrières françaises; il a conservé son antique organisation et sa figure; c'est en quelque sorte l'autochtone de notre industrie. Ce ne serait point tout à fait un paradoxe d'avancer que ce petit chef d'atelier-tisseur de la Croix-Rousse constitue comme une sorte d'aristocratie ouvrière; il est plus ancien que le patron, qui en est souvent issu (i). Nous avons vu que ce n'est que de nos jours que Lyon a pris les allures de la grande production; auparavant, c'était une juxtaposition de petits ateliers. Le tisseur lyonnais prouve aussi, par son caractère, qu'il est ancien ici. Qu'on regarde ce travailleur ingénieux, actif et probe, qui tisse mélancoliquement des choses brillantes, à l'air sombre et doux, aux yeux pensifs, toujours entre la résignation et la violence, raisonneur et raisonnable, au fond très sensé et poursuivant volontiers la chimère, ne se croyant plus religieux dans sa généralité et restant sectaire (2), attaché profondément à son sol, s'assistant et empêchant ceux de sa classe de s'élever, acceptant tout avec l'ironie sournoise de Guignol, n'est-ce point encore le Lyonnais? C'est un chercheur. La Chambre de Commerce stimule l'esprit de découverte, en donnant aux tisseurs qui lui soumettent des inventions de modestes primes qui varient de 100 à 500 francs; il ne s'agit ordinairement que d'inventions secondaires, ou plutôt de perfectionnements mécaniques, mais toujours fort ingénieux et qui aident à la création des articles nouveaux. En 1887, on a pu récompenser ainsi vingt-deux de ces inventeurs-ouvriers. Nous ne devrions plus nous servir de ce mot d'ouvrier, qui n'est que partiellement juste. De même que le fabricant lyonnais n'est pas tout à fait un industriel, de même le tisseur chef d'atelier n'est pas tout à fait un ouvrier; il participe des deux, car il travaille manuellement, tout en étant entrepreneur. Le chef d'atelier lyonnais, propriétaire du métier et de l'outillage, fait un contrat de façon, à ses risques et périls, pour l'exécution
(1) L'établissement ouvrier à la Croix-Rousse ne date que du dernier siècle; à l'origine, les ateliers de soieries étaient placés au pied de la colline de Fourvières, dans le quartier de Saint-Georges.
(2) Les tisseurs se répartissent dans trois grandes associations syndicales : l'Union des tisseurs et similaires, la Chambre syndicale des tisseurs et la Corporation des tisseurs. Cette dernière compte 1,500 membres environ et paraît dominée par l'esprit religieux. Elle se relie à l' Union chrétienne des fabricants de soieries. On peut donc relever encore une opposition très marquée dans les idées de la classe des tisseurs.
de la pièce de soierie. 11 concourt très souvent au travail, mais il est aidé, on devrait dire il était aidé, tant la race s'en éteint, par un véritable ouvrier, appelé du nom aimable de « compagnon », avec lequel il partage par moitié, le prix de façon convenu. C'est ce compagnon qui est l'ouvrier pur, ouvrier des plus misérables; car le fabricant ne peut payer qu'une fois le prix de la façon, et en compensation du local, de l'usage d'un métier peu coûteux et de ses accessoires, fourni par le chef d'atelier, il est opéré par ce chef d'atelier un prélèvement de 50 0/0 sur celui qui fait le travail manuel. Si un patron louait des métiers et des outils à ce taux, on considérerait ses exigences comme abusives et intolérables. Aussi est-ce la misère de ce pauvre compagnon, dont le fabricant n'était point coupable, qui a été l'une des causes des grandes insurrections de 183 1 et de 1834. La question n'existe plus, parce que le compagnon disparaît peu à peu, depuis l'émigration ininterrompue du travail de la soierie à la campagne. Le chef d'atelier qui avait souvent autrefois cinq à six métiers en marche, devait s'occuper plus de surveillance que de travail manuel; il faut maintenant qu'il fasse l'ouvrage de son ancien collaborateur.
Le travail urbain est de plus en plus réduit; si l'on estime que la fabrique lyonnaise emploie $5 à 60,000 métiers à bras, il est difficile d'en compter plus de 10 à : 2,000 restant à Lyon, dispersés dans 5 à 6,000 ateliers. En [848, il y avait encore 50 à 60,000 métiers dans la ville. Le travail urbain n'a point été supplanté par le travail rural, seulement en raison du bon marché; c'est plutôt à cause de la sécurité qu'il donne au fabricant. L'émigration a commencé avec l'insurrection de 183 1, et après chaque soulèvement ou discussion violente, ce mouvement de dispersion dans la campagne s'est accentué.
C'est toujours la question du tarif, c'est-à-dire la recherche de la fixité des prix de façon, qui a amené toutes les discordes entre nos patrons et nos ouvriers. Ces débats sont anciens et il n'appartiennent point qu'à notre libre temps; en 1693, en 1744 et en 1776 (1) il y eut déjà des conflits du même genre, allant jusqu'à l'émeute et à la répression sanglante. Cette poursuite chimérique du tarif, toujours persistante, et qui a failli amener de nouveaux désordres en 1885, procède des idées de règlement arbitraire des anciennes corporations. Elle est en même temps le témoignage du mal profond qui a toujours affligé la fabrique lyonnaise et contre lequel le tisseur, à toutes les époques, a voulu se révolter bien inutilement, car il se soulevait contre la force des choses et contre une
(1) Nous ne citerons que les principaux conflits; ils ont été très fréquents.
organisation qui ne pouvait que comporter des prix librement débattus, ou bien disparaître. Certes, l'instabilité et le chômage qui atteignent périodiquement l'industrie de la soierie, industrie de luxe et esclave de la mode plus que toutes les autres, en font retomber plus durement les conséquences que partout ailleurs sur le tisseur, en raison même de son indépendance de petit patron propriétaire d'outillage. Si le salaire avait besoin d'une justification, c'est dans l'industrie lyonnaise qu'il la trouverait. Le socialisme dit à l'ouvrier de prendre la machine, comme au paysan de prendre la terre. A Lyon, le tisseur possède la machine, et sur lui seul pèse le risque de la concurrence et du chômage sous lequel il succombe trop souvent. Ce tisseur délicat, élite de la famille ouvrière, subit en moyenne cent jours de chômage par an, et, pendant qu'il travaille, il ne gagne pas autant que le robuste maçon qui ne met en œuvre que ses muscles. Les pauvres artisans de la navette, instrument des faibles et des femmes, sont moins bien rémunérés que la force brutale. Notre tisseur n'a de bons jours que lorsque les étoffes très riches ou de haute nouveauté, qui peuvent supporter de grands prix de façon, sont en vogue, ou bien lorsque la fabrique produit en masse un article dit de « fond », comme a été l'étoffe noire de 1860 à 1870; le travail prend alors ce caractère durable qui est la sauvegarde de l'ouvrier.
L'erreur bien excusable du tisseur lyonnais, qui poursuit à côté de la chimère du tarif immuable d'autres impossibilités, telles que celles de frapper d'une taxe les étoffes fabriquées dans la campagne, ou bien d'établir une marque municipale qui crée une sorte de privilège pour les étoffes fabriquées dans l'intérieur de Lyon, son erreur, disons-nous, c'est de ne point comprendre qu'il faut opter. On ne peut être à la fois indépendant des patrons, et ne pas en subir les conséquences. Le tisseur lyonnais travaille sous le régime delà liberté absolue; il n'est point un ouvrier d'usine, il s'en vante; pour rien au monde il ne voudrait abdiquer sa liberté. C'est une sorte d'artiste, il aime mieux garder son indépendance, lutter contre le fabricant, traiter avec lui de puissance à puissance, être maître de son modeste atelier, plutôt que de goûter la sécurité du travailleur d'usine. Mais si pendant des périodes assez longues, le chef d'atelier tisseur a pu amasser de l'aisance, devenir propriétaire (car il est à remarquer qu'une partie des immenses maisons de la Croix-Rousse sont possédées en commun par pièces ou par étages par les tisseurs), à d'autres moments sa liberté devient singulièrement périlleuse. Il épouse toutes les chances, bonnes ou mauvaises, il ne dépend de personne, mais, en revanche, le patron ne contracte
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aucune obligation précise envers lui; il fait partie d'un stock flottant d'outils et de bras qu'on emploie ou qu'on délaisse selon l'état des affaires.
Cette organisation antique peut-elle durer.' On entrevoit ses merveilleux côtés; elle donne l'indépendance au travailleur, elle maintient la famille, elle stimule l'esprit d'invention, elle donne un appui et une sécurité considérables au fabricant. Est-elle tout à fait condamnée.- On ne peut se résigner à le croire. Certes il faut faire la part de l'inévitable. Le métier mécanique ne reculera pas, au contraire; il s'appliquera à un nombre d'articles de plus en plus grand. Le travail à la campagne est un grand bienfait; pendant que notre tisseur souffre, les nombreux métiers épars dans la région qui nous entoure, ont mis l'aisance dans ces familles qui ont tour à tour pour les nourrir la terre et l'industrie, qui peuvent ainsi faire face au mal cruel du chômage. Le rapporteur du concours régional de 1805, tenu à Lyon, a constaté que le travail de la soie répandu dans nos campagnes, avait été, par les ressources qu'il rapporte, l'une des causes déterminantes des grandes améliorations constatées dans l'agriculture du Rhône.
Peut-on dépouiller nos campagnes de cet avantage naturel? peut-on empêcher la science de faire son œuvre sans cesse inachevée?1 Ce sont bien les lois d'airain, contre lesquelles on ne peut rien, mais le tisseur urbain n'en représente pas moins une valeur précieuse qu'il faut ménager. Cette valeur est considérable; personne ne nie que le tisseur lyonnais ne soit le premier en son genre; son habileté est extrême, nul autre que lui, appuyé sur sa tradition de près de cinq siècles, ne peut produire ces étoffes splendides qui ne sont pas la quantité, mais qui sont la qualité, qui créent la réputation et qui sont comme l'enseigne brillante de la fabrique lyonnaise dans le monde.
En outre, le tisseur lyonnais s'associe aux créations du patron; la Croix- Rousse est, pour le fabricant, comme un immense laboratoire d'essais placé sous sa main. On ne saurait croire ce qu'il faut créer d'échantillons pour arriver à trouver l'article qui doit plaire dans la saison prochaine. Ces échantillons doivent être faits promptement, dans le milieu propice de la ville; ce n'est point au métier paysan ou bien au métier mécanique qu'on pourra jamais demander la souplesse et l'esprit ingénieux du canut. Il n'est point rare de voir dans ces ateliers minuscules cinq ou six fabrications différentes qui sont menées de front. Le jour où on laisserait s'éteindre cet actif foyer de créations industrielles qui s'appelle la Croix-Rousse, une faute morale serait commise; mais il y aurait en même temps une faute d'intelligence industrielle qui pourrait entraîner la
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décadence de Lyon. Encore une fois, pouvoir tout faire et bien faire, c'est l'originalité et la force de la fabrique lyonnaise, et c'est le résultat de l'effort commun du patron et du tisseur urbain; ils sont solidaires.
A coup sûr, les difficultés sont grandes, le fabricant ne se maintient que par des prodiges d'économie et d'activité. Mais on pourrait lui rappeler les observations fort justes que M. Louis Reybaud lui adressait en 1859 « l'organisation de la fabrique couvre trop le fabricant et laisse trop l'ouvrier à découvert » . On peut entrevoir deux réformes possibles. 11 semble qu'à Lyon, le fabricant use trop librement de l'outillage de l'ouvrier. Nous avons signalé ce travail d'échantillonnage fait par le tisseur et qui est si précieux pour le fabricant. Ce travail est payé seulement en promesses de façons, c'est-à-dire que, si l'article cherché par l'échantillon aboutit à une commande, l'ouvrier l'exécute; si l'essai a été inutile, l'ouvrier a perdu son temps. Même lorsque la production d'un échantillon amène du travail à l'ouvrier, il faut que ce travail s'étende à plusieurs pièces, autrement l'ouvrier risque encore de faire une besogne trop mal rémunérée. En effet, pour beaucoup d'articles nouveaux, il faut ce qu'on appelle de nouveaux « montages » ou appareillages de métiers. Ces montages coûtent parfois jusqu'à 80, 1 00 fr. et au delà, pour exécuter une pièce dont la façon totale ne dépasse pas en moyenne 100 fr. Si l'article réussit et alimente pour longtemps le métier, ces frais de premier établissement peuvent être récupérés à la longue, mais s'il ne se produit qu'une ou deux pièces, la main-d'œuvre reste trop maltraitée. Il est vrai de dire qu'en principe une indemnité est due, mais en pratique le fabricant s'en affranchit le plus souvent en inscrivant sur le livret de l'ouvrier, ce qui forme contrat, la mention : « Sans garantie de montages ». C'est user trop rigoureusement du droit, que de transformer ainsi le tisseur en agent d'expérience gratuite. Nos maisons de fabrique pourraient passer chaque année, quelques milliers de francs à leurs frais généraux, pour payer les échantillons ou les « montages » d'articles nouveaux, afin de parer aux cas où les façons obtenues n'indemniseraient pas suffisamment le tisseur. En entrant ainsi en participation d'outillage dans ces circonstances spéciales, elles rendraient un service énorme à leurs collaborateurs de la Croix-Rousse et à elles-mêmes.
Et enfin, ne peut-on point calmer, en quelque mesure, la grande inquiétude de l'ouvrier, qui est le manque de suite dans le travail? Cela est plus difficile; les caprices de la mode sont devenus de plus en plus brusques, c'est de l'art commercial que de savoir s'assurer les consommations constantes, mais est-il
impossible de réserver aux tisseurs urbains les articles de production continue, et de rejeter à la campagne ceux qui sont les plus incertains.- La permanence dans les engagements est la clef de voûte des bons rapports entre patrons et ouvriers. La fabrique de Lyon, par humanité comme par intérêt, doit la préférence à ses collaborateurs d'élite, et doit savoir accomplir quelques sacrifices en leur faveur. On ne saurait oublier qu'il ne se forme plus d'apprentis à la Croix-Rousse. On s'en aperçoit au moment actuel, où il y a pour Lyon le plus heureux retour vers la fabrication d'art et de nouveautés dont il a le monopole; la pénurie des bras en arrête le grand essor. Pour ses œuvres supérieures, cette noble industrie de la soie, dont après l'Italie nous gardons la tradition orientale, n'est plus représentée dans le monde que par les quelques milliers de tisseurs retranchés sur le plateau de la Croix-Rousse. Ne pas s'attacher à les faire vivre, serait un recul de civilisation. Ces bons ouvriers sont âgés; au train rapide des choses, il ne serait point surprenant qu'avant vingt ans, la fabrication d'un beau lampas, d'un velours ciselé, ou d'un drap d'or, devint une curiosité historique, entretenue coûteusement par l'Etat, comme celle des Gobelins. Et alors Lyon ne serait plus que le centre banal d'une industrie découronnée.