CONCLUSIONS
Pour terminer ces quelques observations et afin de les résumer, nous devons tout d'abord reconnaître, qu'après tant de fortunes diverses, après avoir été mis au bord de la ruine il y a un siècle à peine. Lyon atteint actuellement le plus haut point de sa puissance laborieuse. L'œuvre sociale y avait été fortement construite. Malgré l'immigration incessante qui tend à dénaturer le vieux Lyon, cet esprit traditionnel, de formation chrétienne et démocratique, où dominent ensemble l'envie et la pitié, le sentiment moral et le goût du nivellement intellectuel subsiste encore. L'esprit de Lyon paraît si étrange et si compliqué à ceux qui n'en sont point imprégnés, qu'ils seraient tentés de lui appliquer la pensée de Catulle :
OJi et amo. Qjjare iJ faciam fortasse requins Nescio; sed fîeri sentio et excrucior.
Il vaut mieux l'aimer pour le bien qu'il fait encore. Nos pères nous ont transmis ce qu'ils ont fait de noble et de fort, mais il n'est que vrai de dire que
LYON A L EXPOSITION UNIVERSELLE DE I < oQ
pendant ce siècle, et par la génération actuelle, ce patrimoine de biens a été conservé et très largement accru. Le vieil esprit de charité a pris des formes nouvelles; de la conception un peu étroite de l'aumône et du soulagementmatériel, il s'est élevé à la lutte contre la misère par la prévoyance et par l'enseignement pratique. Les associations de toute nature ont pris, surtout depuis vingt ans, un essor considérable; il n'y a plus qu'un petit nombre de nos concitoyens qui ne tiennent point à une association quelconque, ce qui les laisse moins isolés dans la vie et leur apporte quelque soutien aux jours difficiles. L'énergie pour le bien n'est point abattue, car aucune année ne se passe sans voir éclore quelque institution se proposant un but d'intérêt général.
L'organisation générale de notre travail est bonne en ce sens, que nous sommes sous le régime des industries divisées, moins dangereuses dans leurs mouvements que les industries trop concentrées. Les patrons traitent leurs ouvriers avec humanité, et dans l'industrie principale de la soierie qu'il nous est plus facile d'apprécier et de comparer par l'histoire, les habitudes commerciales sont assurément bien meilleures que celles des devanciers; diverses pratiques fâcheuses tenant de l'abus et de l'oppression ont disparu, soit par le fait du patron, soit par la plus grande liberté de défense de ses droits concédée à l'ouvrier en vertu de lois récentes.
Notre témoignage ne peut être que favorable à nos classes ouvrières sédentaires; celles qui tiennent au sol ont un fond de moralité auquel on peut toujours faire appel. La classe intermédiaire, celle qui s'élève et où se recrutent le petit patron et l'employé, est remarquable; elle s'instruit sans relâche et lutte avec une énergie et une intelligence véritables. C'est peut-être notre meilleur élément, mais il ne supplée point à la haute direction.
Ceux à qui incombe cette lourde tâche ont à ne point se lasser d'apprendre, d'aimer leur métier, d'y voir leur carrière, et non l'instrument d'une rapide fortune, de saisir les moyens de gagner l'influence sociale. Nous sommes de ceux qui estiment que les maux viennent beaucoup plus des fautes d'en haut, que de celles d'en bas. Trop d'hommes éclairés sont injustement écartés des affaires publiques; mais la plus haute fonction peut-être de ces temps ne leur en reste pas moins, à savoir le gouvernement du travail; et toutes les œuvres de l'initiative privée et de la bienfaisance restent leur honneur et leur charge naturelle. Qui ne peut trouver là un emploi assez beau de sa vie? Déjà l'oisiveté nous nuit, sous prétexte que les carrières sont encombrées. Cependant le monde du travail est sans limites; ce sont les hommes capables qui manquent aux affaires, et non les affaires qui
manquent aux hommes. Les travaux de l'industrie, du commerce, de la finance sont comme une gymnastique constante pour l'esprit; ils le tiennent en éveil, tandis qu'il sommeille dans tant d'autres carrières plus réputées. Est-il permis de rappeler que les républiques marchandes de l'Italie et de la Hollande ont formé un sol favorable à l'épanouissement des plus belles œuvres de l'esprit humain.- Si l'oisiveté ou l'encombrement des carrières libérales, avaient pour compensation de vouer une élite aux œuvres de l'esprit et de relever le niveau intellectuel en province, il n'y aurait qu'à applaudir. Mais nous savons à Lyon ce que vaut Votium cuni dignitaie. La vie littéraire n'y déborde pas plus que la vie artistique. La création d'une Université pourrait nous rendre les plus éminents services, si elle donnait plus d'étendue d'esprit à nos jeunes gens, tout en ne les détournant pas du travail professionnel et régulier, auquel l'immense majorité des hommes est appelée.
La vie d'un peuple tient surtout à deux éléments : une poignée d'hommes supérieurs dans le gouvernement, la science, l'art, les lettres ; et une foule de bons travailleurs dont la capacité doit sans cesse s'élever. Certes les avocats, les médecins, les professeurs, forment une élite; mais à moins qu'ils ne s'attachent tout entiers à la politique, ce n'est point leur action qui perdra ou sauvera le pays. Le grand problème et la grande tâche de nos temps démocratiques sont d'améliorer le sort de l'homme par le travail rendu plus intelligent. C'est la valeur et la moralité du financier, de l'industriel, du commerçant, de l'agriculteur, de l'ouvrier, qui décideront de la bonne solution du problème et de la fortune de la France. C'est pourquoi il est vivement à souhaiter que des Universités régionales, tout en créant des spécialités éminentes et utiles, contribuent, surtout dans les grandes villes laborieuses, à la formation d'un esprit général, qui soit favorable au relèvement des professions. L'enseignement public de notre époque a autre chose à faire que de former des hiérarchies intellectuelles; à tous ses degrés, il doit tendre à ennoblir le travail général de la nation.
Notre état industriel et commercial est solide, grâce à la richesse et à la force acquises, à l'économie et au bon sens qui dominent. Notre industrie séculaire reste prééminente. Deux périls la menacent : la politique protectionniste, et l'état précaire de la population ouvrière urbaine. La politique de protection douanière ne cesse d'entraver cette belle industrie, qui a le droit plus que tout autre d'être qualifiée d'industrie nationale, puisqu'elle est la seule qui puisse alimenter à la fois le marché intérieur et le marché extérieur, et qui vive non seulement sans aucun droit de douane à son profit, mais voit encore, par une
exception inique, ses matières premières, la soie italienne et les filés de coton, frappées au bénéfice des filateurs du Midi et du Nord.
Quant à nos ouvriers-chefs d'atelier qui gardent dans la ville les traditions et la science technique qui donnent la suprématie à notre fabrique, autant il serait chimérique de rétablir les 50,000 métiers întra muras qui conféraient à une seule classe de la population, cette prépondérance dangereuse qui s'est révélée en 183 1 , 1834 et 1848; autant il serait funeste de ne pas savoir conserver précieusement ces quelques milliers de tisseurs de la Croix-Rousse, dont nous avons reconnu les excellentes qualités. Encore une fois, il y a envers eux un devoir à remplir, et un intérêt à ménager; et ne ferait-on point de la sorte de la bonne économie sociale ?
11 nous semble que l'économie sociale consiste surtout à reconnaître et à pratiquer les devoirs sociaux; l'intérêt lui-même peut s'en bien trouver. Si le patron n'oublie jamais qu'il y a un lien moral entre l'ouvrier et lui; s'il fait une petite place dans ses calculs, au lendemain de son collaborateur manuel; s'il pense que tout ne finit point avec un salaire payé, et que tout ne s'excuse pas par les exigences de la concurrence; il tempérera un peu cette fièvre de production incohérente qui nous dévore tous. Peut-être qu'en se préoccupant d'assurer, dans la mesure du possible, un travail permanent et régulier à celui qu'il emploie, il se trouvera assurer davantage sa propre sécurité. De son côté, l'ouvrier ne se soucie point de son devoir social, lorsqu'il est injuste et violent envers celui qui doit accomplir la terrible tâche de lui procurer du travail au prix de tant de risques et pour des profits qui tendent constamment à se réduire ; et il est aveugle, lorsqu'il ne veut pas voir que les vrais moyens d'améliorer son sort sont dans la tempérance et dans cette prévoyance dont les merveilleux instruments, l'une des belles inventions du siècle, sont maintenant mis à sa portée. Qu'on y ajoute toutes les institutions libres de charité, de bienfaisance, d'assistance pour parer, sans contrainte légale, à l'accident et à la vieillesse ; et la société ayant fait son devoir, nous n'aurons point à subir les injonctions du socialisme d'Etat.
L'erreur serait de croire qu'en économie sociale, on peut se contenter de la simple justice, c'est-à-dire de l'observation stricte de lois économiques qu'on croit inexorables. Les lois économiques sont certaines et doivent être obéies; elles règlent par la liberté et soumettent à une concurrence nécessaire les mouvements du travail humain. Mais ces lois ne sont que le résultat de l'expérience et de l'observation, qui les découvrent comme le meilleur moyen de développer et de féconder le travail ; elles ne sont point inviolables à la manière des grandes
lois physiques. Si elles sont fondées sur la nature, on peut leur appliquer le mot de Bacon sur l'art : c'est que pour les appliquer, l'homme doit s'ajouter à la nature. Lois non écrites et dépourvues de sanction apparente, elles doivent être suivies par chacun en interrogeant une conscience mise en présence de Dieu. User d'un homme et user d'une machine seront des choses éternellement différentes aux yeux de la morale; il n'est point de lois fatales, naturelles, ou, à plus forte raison, économiques, qui puissent autoriser celui qui emploie à ne pas remplir son devoir envers celui qu'il emploie. L'économie sociale ne serait qu'une statistique raisonnée si elle ne s'appuyait point sur ces principes. Pour nous, en fondant le travail affranchi sur le spiritualisme, en réclamant la part de la conscience et de la pitié dans la lutte des intérêts matériels, nous ne faisons que suivre la plus ancienne et la plus haute des traditions lyonnaises. Arrivés au point dangereux de civilisation où nous sommes, avec toutes nos richesses, nos sciences, humaines et justes, dans leur généralité, nos libertés entières, il n'y a point à regretter le passé ou à se jeter au-devant d'un avenir chimérique. Il ne reste plus une révolution à faire, si ce n'est la révolution morale, qui peut seule faire lever de nouveau sur nous l'immense et splendide aurore de justice, d'humanité et de paix, que nos pères ont entrevue en 1789.
■ire , Lyon