M. LUCIEN MAGNIN
:ix relieurs d'art seulement ont figuré aux vitrines qui étaient réservées à cette exposition spéciale dans le Palais des Arts Libéraux. Parmi eux, en troisième ligne, un bibliophile distingué, un iconophile éminent, un amateur délicat, Octave Uzanne, place M. Lucien Magnin, de Lyon, qui depuis 1878 s'occupe de reliure artistique et a créé un genre mosaïque déjà admiré à l'Exposition des Arts décoratifs en 1884.
Encore faut-il remarquer que, s'il lui donne la troisième place, pour l'ensemble de son exposition, en tenant compte, dit-il, d'un manque de fermeté dans le poussé de ses dorures, de quelques fautes dans l'exécution et plus encore peut-être, quoiqu'il ne le dise pas, de ce qu'il est lyonnais et non parisien, il lui reconnaît la première place par l'originalité et la hardiesse de ses compositions décoratives et par le curieux procédé de ses mosaïques ombrées et dégradées au pinceau, par des moyens de coloration d'une solidité à défier le temps et le soleil. M. Octave Uzanne, dont la parole fait autorité en ces matières, reconnaît éminemment suggestive l'exposition de notre compatriote. Il se plaît à louer ses reliures exécutées sur le Mireille de Mistral, édition Hachette, avec les figures mosaïquées de MirJio et de Vincèn sur les plats, ainsi que la coloration polychrome du cadre, absolument nouvelle, dit-il. Ce véritable chef-d'œuvre n'était point seul à attirer l'attention dans la vitrine de M. Magnin. Il faut encore citer sa doublure maroquinée et multicolore de Paul et Virginie, éblouissante comme un vitrail moderne, et surtout les deux reliures extraordinaires qui
LYON A L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1 88o
enveloppent la Française du siècle, et son Son Altesse la femme, d'une exécution ornementale très riche, très brillante, très artistique.
L'art de vêtir les livres à la moderne a fait peu de progrès à notre époque ; jusqu'à maintenant on a vécu sur le passé, par de larges emprunts au style des temps anciens, quelquefois repris isolément, quelquefois fusionnés. La formule de l'art nouveau n'est pas encore nettement dégagée; les artistes la cherchent dans des voies encore inconnues. C'est le point que, parmi ces rares novateurs, un des plus remarqués soit précisément un Lyonnais, qui a d'autant plus de mérite à attirer l'attention qu'il a à triompher de l'indifférence de ses compatriotes et des préjugés des Parisiens. Il faut considérer aussi que son art est particulièrement ingrat dès qu'il cherche à s'élever au-dessus du niveau de l'industrie courante pour donner à nos pensées actuelles une enveloppe dorée qui en révèle en quelque sorte, par son aspect extérieur, l'expression intime et le sens caché.
Il convient donc de louer tout particulièrement M. Magnin de permettre par ses efforts à sa ville natale de revendiquer une place honorable dans cette si rare et si artistique industrie et de contribuer pour sa part, pour la mise en forme du livre, le choix des maroquins, la combinaison des plats, la richesse parachevée des doublures, la qualité merveilleuse des dorures et la sertissure des mosaïques, à la création d'un genre indiscutablement nouveau et d'un stylo d'allure toute moderne.
MM. A. LUMIÈRE et ses Fils
'Mfvx portes même de Lyon, dans ce riant quartier de Monplaisir appelé à devenir, à une époque peut-être rapprochée, un des plus vivants et un des plus industrieux arrondissements de la grande cité, est établie l'usine de MM. Antoine Lumière et ses fils pour la fabrication des plaques sèches pour la photographie.
On sait, ou du moins les photographes de profession savent, que cette industrie, avant qu'elle fût implantée à Lyon par les courageux novateurs qui nous en ont définitivement dotés, appartenait exclusivement à l'étranger, et semblait être pour lui une sorte de privilège interdit aux Français. La Belgique, l'Allemagne, l'Angleterre, étaient les sources débordant sur notre pays. MM. Lumière, s'ils n'ont pas tari ces sources leur ont, du moins, barré le passage, et ont aidé ainsi à augmenter notre richesse nationale. En eflet. aujourd'hui ces pays même viennent s'alimenter à l'usine de Monplaisir.
Il serait curieux et intéressant de suivre ici MM. Lumière, pas à pas, dans leurs recherches patientes, dans leurs efforts, dans leurs incessantes expériences. Que de travaux! Que d'études! Que d'essais! Aussi, quelle énergie ne se décourageant jamais! Il fallait créer de toutes pièces un outillage considérable; découvrir des procédés dont le résultat devait être, non pas la simple mise en oeuvre d'une chose connue, mais son perfectionnement poussé aux dernières limites. Comme tout est utile aux hommes de science aussi bien qu'aux hommes de bonne volonté, une expérience à côté avait souvent pour résultat de leur faire rencontrer, dans ce vaste champ de la science qui est bien leur domaine, une découverte nouvelle et qui trouverait son application à son heure.
L'usine de MM. A. Lumière et ses fils a été fondée en 1882, et de suite elle est entrée en fonctionnement. La production des plaques sèches, d'abord restreinte, s'est accrue d'une manière régulière et incessante. Elle a pris un tel développement qu'elle exigeait, à la fin de l'année 1889, le concours de plus de cent ouvriers et ouvrières. La moyenne de la fabrication journalière était à ce moment de 1,500 douzaines de plaques 13 X 18 ou leur équivalent en plaques d'autres grandeurs.
On se fera facilement une idée du développement de cette industrie en considérant que, dans le courant de l'année 1889, la transformation des matières premières a porté à l'usine Lumière sur les chiffres suivants : 1 ,700 kilos d'azotate d'argent ont été convertis en bromure d'argent émulsionné dont le couchage sur verre a nécessité une surface d'environ 102.200 mètres carrés représentés par 90 wagons de 50 caisses de verres à vitres. En 1890, ces chiffres sont presque doublés.
Nous allons maintenant essayer de donner une idée de la vaste organisation industrielle qui nous occupe en l'abordant par les détails :
A leur arrivée à l'usine, les feuilles de verre sont débitées en bandes d'une largeur commune à plusieurs dimensions de plaques, 1 5, 2 7 et 30 centimètres, etc., la bande conservant la longueur entière de la feuille dans laquelle elle est coupée. Ces bandes sont alors nettoyées mécaniquement au moyen de machines qui ont été étudiées et construites à l'usine même.
L'extension de l'émulsion s'effectue à l'aide d'un appareil spécial établi de manière à déverser le liquide sur les verres avec une pression et une température constantes. Ces verres sont placés bout à bout sur des courroies sans fin animées d'un mouvement de translation uniforme et passant sur une table parfaitement horizontale dont la longueur atteint 20 mètres. Lorsque les bandes arrivent à l'extrémité de la table, la couche émulsionnée qui les recouvre s'est prise en gelée. On les dispose alors dans des séchoirs appropriés.
La dessication delà couche, qui exige environ dix heures, est obtenue par le passage d'un courant d'air filtré dont la température et le degré hygrométrique