LEROUD1ER ET LA BRODERIE ARTISTIQUE
loin qu'à Lyon se brodaient de nouveau des choses merveilleuses, et aujourd'hui Vienne et Paris quêtent dans l'atelier de Mme Leroudier ses magnifiques
ouvrages.
Nous ne pouvons citer tous les grands travaux qui ont valu à Mme Leroudier les plus hautes récompenses à Lyon, à Paris, à Anvers et à Rome ; mais on connaît les lambrequins du foyer de l'Opéra, la chappe faite pour Pie IX, la chasuble offerte à Léon XIII, et les travaux qui ont figuré à l'Exposition, dans les galeries des Arts libéraux : à côté d'un Christ brodé avec le talent le plus rare, cette merveilleuse suite des « Mois » qui est une des plus belles œuvres de la broderie de toutes les époques ; cette « Tricoteuse » où, dans un accès de virtuosité, Mme Leroudier a dépassé quelque peu les bornes de son art, et ces bandes ornées pour lesquelles, avec de moindres ressources, elle arrive aux plus charmants effets.
Ces « Mois » sont effrayants.
Il a fallu douze années pour mener à bien, d'après les gravures d'Audran, les douze panneaux de trois mètres soixante dont se compose cette oeuvre énorme. Mais n'admirez pas seulement la patience de leur unique ouvrière, approchez-vous, et devant ces arabesques sans fin où, sans maquette coloriée, Mme Leroudier a marié au jour le jour les teintes les plus variées et les plus délicates avec les tons les plus vifs, sans rompre la douce harmonie qu'elle avait rêvée, vous oublierez bientôt le temps passé par l'artiste pour ne plus songer qu'au talent mis en œuvre. Vous vous intéresserez alors aux procédés ingénieux, infiniment variés, avec lesquels son aiguille a rendu différemment tour à tour les eaux, les oiseaux, les personnages, les draperies, les ornements, les feuillages et les fleurs ; vous admirerez la variété des combinaisons de points retrouvés ou inventés en face de chaque difficulté nouvelle pour raconter diversement tous les objets représentés. Mais, encore faut-il voir ces panneaux sous leur vrai jour, pour juger ainsi de leur vraie richesse, les reflets miroitants de leur fond soyeux qui, tour à tour d'aurore, d'or ou d'argent laiteux, suivant les ondulations de l'étoffe, crispée par la broderie, donne à tout l'ensemble la chaleur et la vie en faisant ressortir tantôt en clair, tantôt en vigueur, les milliers de nuances qui la
recouvrent. Tous les effets piquants et inattendus qui font la gloire de l'étoffe brodée et la mettent bien au-dessus des plus riches tissus disparaissent en partie lorsque la lumière n'accroche pas ses paillettes lumineuses sur les saillies du travail et ne les souligne pas de ses ombres.
On peut dire qu'à présent M'"e Leroudier possède tous les secrets de son art. Elle restaure, elle imite, elle interprète, elle crée. Et lorsque, entre deux essais nouveaux, elle pastiche les arts anciens, c'est avec une perfection telle que les plus fins connaisseurs s'y laissent prendre et que, placé en face d'un travail entièrement de la main de notre brodeuse, un homme comme M. Sauvageot déclare, après bien des hésitations, que le morceau du dossier est du xve siècle, rn^is que la partie du siège, bien qu'admirablement imitée est moderne.
Ce qu'elle sait, ce qu'elle a courageusement appris, elle l'enseigne avec bonheur. Elle a formé des élèves déjà nombreuses, et parmi celles-ci des artistes de mérite. M"e Bardey, un maître aussi dans l'art de broder, a suivi ses leçons alors que son frère, M. Bardey, l'habile décorateur que l'on connaît, traçait pour Mme Leroudier les cartons d'un grand travail.
Mais les brodeuses habiles manquent, la demande surpasse l'offre, et les ouvrières font défaut. Aussi, en même temps que la Martinière, sur l'instigation de M. Henry, croyons-nous, ouvrait, sous l'intelligente direction de M"eVan- Doren, un cours de broderie et y joignait l'enseignement simultané du dessin, la Ville, intéressée à cet essai par son adjoint, le regretté M. Dubois, établissait, avec les conseils de sa commission des beaux-arts, un autre cours de broderie et le plaçait entre les mains de Mme Guillemet, la fille aînée de Mme Leroudier, stipulant que, pour rendre l'enseignement efficace, un petit nombre d'élèves seulement seraient admises à ce cours et que ces élèves devraient préalablement faire la preuve de leurs connaissances en dessin.
Cela, c'est intelligemment agir, c'est aider à la renaissance d'une industrie lyonnaise des plus intéressantes, c'est, enfin, ouvrir à nos jeunes filles l'accès d'une des professions féminines les mieux rétribuées.
Mme LEROUDIER ET LA BRODERIE ARTISTIQUE
Mais ce n'est point assez de ces deux cours auxquels il faut conserver leur caractère pratique utilitaire.
Nous voudrions à côté d'eux des cours libres pour recevoir les jeunes filles qui, pour leur bonheur propre et la joie de leur futur intérieur, s'exerceraient dans l'un des plus charmants arts d'agréments qui soient et dans le plus féminin de tous.
Broder n'est point déchoir. Sans invoquer Pallas, sans remonter à Arachné et à Philomèle, on peut citer les robes que brodaient et s'offraient les princesses du sang, et rappeler qu'assises à leur métier les dames de la cour ne se levaient pas lorsque entrait la reine.
Certes, nous comprenons que nos femmes aient depuis longtemps rejeté l'agaçant tricotage, œuvre mécanique qui occupait les doigts de leurs grands mères sans fixer un instant leur esprit; nous ne voulons pas enchaîner nos filles à ces interminables ouvrages au petit point où triomphent encore quelques capitaines en retraite, heureux de reprendre dans leur oisiveté les traditions de leur patron Hercule. Non! nous nous souvenons trop douloureusement du temps où d'aimables jeunes filles après avoir brodé des ronds de serviettes à carreaux, des jarretières à losanges, des bretelles à devises, des bonnets grecs à festons, des pantoufles à emblèmes, soupiraient doucement après l'usure trop lente de ces œuvres de choix, auxquelles leur imagination, bridée par l'usage, ne savait trouver de variante. Nous ne demandons pas non plus le retour à des temps trop lointains, et ne conseillons pas ces interminables bandes où, dans un dessin primitif, l'épouse célébrait les faits et gestes de son
seigneur.
Non! 11 suffit d'interroger les trois derniers siècles, les exemples y abondent. Que de choses on brodait alors, que de choses on peut broder encore! Lambrequins, dessus de cheminée, rideaux, tapis de table, paravents, garnitures de lits, dessus de coffres, écrans, sièges, éventails, reliures, etc. Quel ouvrage de tapissier pourrait prévaloir sur ces charmants travaux, pleins d'imprévu et d'originalité, de personnalité intelligente?
Les modèles ne manquent pas. Nos Musées ouvrent leurs trésors. Allez-y, non pour copier des motifs qu'il est inutile de répéter sans cesse, mais pour
faire votre profit des procédés inventés par les siècles et que vous emploierez à votre fantaisie, sans vous préoccuper de leur chronologie. Dussent en bondir tous les archéologues de vos entours, laissez-les gémir et ne vous inquiétez que de tirer le meilleur parti de vos richesses. Proportionnez l'effort au but. Réservez les extrêmes finesses pour le travail placé sous l'œil ; mettez en œuvre, suivant le cas, godrons, cordons, perles, soie, fils d'or, chenille, paillettes, jais; et aussi les matières les plus simples, et allez bravement de la broderie ronde bosse dont l'Espagne est si fière aux applications de drap rapidement soulignées par la machine à coudre.
Et ce faisant, n'imitez pas, interprétez.
Sans doute, pour copier une fleur telle que les yeux la voient, avec les ombres vraies, ses détails délicats, son coloris exact, il fautrecourir au pinceau, et sur le terrain de l'imitation exacte, la broderie ne saurait lutter avec la peinture.
Qu'importe? On peint des robes, on en tisse, on en brode. Quelles sont les plus charmantes? Placé sur son terrain, l'aiguille bat le pinceau. Et à le constater, à en rechercher la cause, on voit vite en quoi cette broderie diffère des productions de tout autre art ; par quelles particularités telle fleur interprêtée s'écarte du modèle choisi dans la nature; ces différences sont la caractéristique même de l'art.
Le tissu est condamné à répéter ses motifs, la broderie en change vingt fois dans un même dessin; le fabricant ne peut prévoir l'usage de son étoffe; il la livre et l'on coupe, ici une robe, là un siège, là une tenture, sauf à voir quelque jour les rôles être changés. La brodeuse travaille expressément pour une destination. L'étoffe est correctement, froidement façonnée, la broderie fourmille d'irrégularités, mais ces irrégularités sont plaisantes à l'œil : cette succession variée de mats et de lisses, les bordés en saillie, les cernés, les parties gonflées de l'étoffe, les points tantôt gros, tantôt fins, lâches ou serrés, que ne peut fournir le tissu, accrochent l'œil, l'arrêtent pour son plaisir, le fixent. Chaque détail dénote une intention, rappelle une fantaisie, parle de l'ouvrier, marque une main agissante sous une pensée en éveil jet humanise l'œuvre. C'est tout cela qui, rendant vivante la matière inerte, fait le triomphe de la broderie.
Le mosaïste marque ses joints, le peintre verrier multiplie ses plombs, le fresquiste accuse ses cernures : brodeuses, laissez voir vos fils, ne dissimulez pas vos points, ne cachez pas votre travail. Que votre touche soit libre, variée,