LEROUDIER ET LA BRODERIE ARTISTIQUE
imprévue. Ayez la fierté de votre art, montrez votre aiguille , affirmez vos procédés.
Inspirez-vous du pinceau, mais ne cherchez pas à l'imiter. Apprenez l'art difficile des repos et des sacrifices; intéressez-vous au dessin des fonds considérés en eux-mêmes, comme s'ils formaient une décoration tout aussi bien que les rinceaux qui s'y jouent; plaisez-vous aux fuites et aux méandres qui encadrent, aux arabesques où l'œil se retrouve et se perd, aux fouillis qui l'embarrassent un instant, aux pointillés qui font vibrer les surfaces; apprenez à harmoniser vos tons; sachez être coloristes avec un petit nombre de couleurs dominantes; faites connaissance avec l'inépuisable arsenal des petits détails des ornementations primitives qui s'enchevêtrent et se débrouillent tour à tour dans les chefs-d'œuvre de l'Orient. Ne faites pas fi de ce répertoire qui semble si usé : cartouches armoriés, devises, emblèmes, bêtes fantastiques, flores inconcevables, qui ont fait le bonheur du passé et que vous pouvez rajeunir.
Tout cela constitue le meilleur de l'ornementation. Cet art faiblit alors que l'ornement proprement dit s'efface, que le motif intéressant devient trop dominant et que la figure veut régner.
Soyez, les artistes de tous les temps, de tous les âges vous le disent, soyez radicalement conventionnelles; si la coloration de votre broderie l'exige, faites des cheveux bleus et des arbres rouges. La convention est votre force, votre liberté aussi, car l'artiste est maître de la convention qu'il choisit et libre de l'adapter comme bon lui semble à son œuvre.
Ne sortez pas des limites de votre art. Pour y être maître, il faut s'en faire l'esclave. Ceux-là seuls qui débutent et ignorent les ressources disponibles trouvent les limites étroites et veulent s'échapper, alors que les raffinés s'y enferment avec délices, se sachant d'autant plus forts qu'ils sont plus astreints.
Que l'art pur se perde dans les nuages, l'art décoratif tient à la terre. Rien ne vaut que ce qui est conforme aux lois immuables dictées par la matière et ses exigences. Rien de plus vide que les compositions faites en vue d'un art par des dessinateurs qui en ignorent la technique.
Toutefois, si vous êtes embarassées pour poser votre dessin, si vous avez la franchise de reconnaître que c'est au-dessus de vos forces, adressez-vous à ces modestes dessinateurs que nos fabricants emploient en ménageant leur modestie. Leur mérite est grand. C'est chez eux que notre Ecole lyonnaise de broderies pourra trouver des ressources qu'on chercherait vainement ailleurs.
Ils sont rompus aux difficultés et ont pour l'art du brodeur l'estime qu'il mérite. Ils arrêteront votre dessin ; priez-les de vous laisser quelque latitude pour le coloris. Il faut pour intéresser l'ouvrier, donner carrière à sa fantaisie. L'improvisation a ses heureuses trouvailles.
Et s'il ne vous est pas donné de broder d'inspiration, sans maquette coloriée,comme le fait Mrae Leroudier, vous aurez du moins la joie, accomplissant votre travail matériel, d'y mettre du vôtre et de goûter le sentiment intime délicieux d'avoir créé œuvre personnelle.
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I BËG-ULE peintre verrier
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M. Lucien Bégule
es expositions ne sont pas favorables à l'art monumental.
On n'arrache pas facilement aux édifices qu'elles décorent les grandes œuvres de peinture et de sculpture, et lorsqu'on y parvient, ces œuvres, dans les salles qu'elles encombrent, perdent en proportion des sacrifices intelligents faits par l'artiste en vue du milieu absent pour lequel il les avait conçues.
Sculpteurs et peintres n'exposent guère que des œuvres isolées, étudiées pour elles-mêmes et le public finit par croire que le tableau, cette manifestation quelque peu décadente d'un grand art, en est l'expression la plus haute.
Les peintres verriers, auxquels les galeries « de l'art » sont d'ailleurs encore fermées, éprouvent aussi quelques difficultés à faire figurer leurs travaux dans les autres galeries de nos expositions (on comprend l'étonnement d'un conseil de fabrique auquel on demande de dévitrer provisoirement son église);
ils exposent néanmoins; mais, par une fâcheuse fortune, la grande majorité des
autres artistes n'apprécie pas beaucoup mieux ces œuvres spéciales que le public, qui, en général, n'y comprend rien.
Un seul atelier lyonnais représentait l'art du vitrail au Champ de Mars et le représentait dignement.
collègues de Paris et
Lucien Bégule, sollicité par ses
a direction de la
classe XIX, s'y était présenté avec trois
œuvres d'art de bien modestes dimensions
mais d'un réel mérite.
Un panneau décoratif représentant la Marguerite de Goethe, une des seize verrières destinées à l'église de la Louvesc et un Saint- Georges combattant le dragon, composition exécutée très librement et sans destination spéciale.
Cette exposition restreinte, pour laquelle l'artiste s'était contenté de prendre parmi les pièces qui meublaient alors son atelier, fut récompensée par une médaille d'argent. Elle était faite pour retenir longtemps un connaisseur par la diversité et la franchise des « parti-pris » différents adoptés pour bien exprimer chacun des sujets, et par l'heureuse application des procédés employés pour arriver à l'effet entrevu par l'artiste.
Dans le Saint-Georges surtout, M. Bégule s'était mis à son aise et nous ne croyons pouvoir mieux faire que de copier ici les lignes que M. E. Didron consacrait à ce vitrail dans son rapport sur les vitraux modernes à l'Exposition de 1889 :
« Cet ouvrage, dit-il, présente un intérêt sérieux par son style et le mode
LES VITRAUX ET M. LUCIEN BEGULE
<( d'exécution adopté. M. Bégule est un chercheur qui a la volonté de sortir des « sentiers battus. 11 est parvenu, chose rare, à faire une œuvre personnelle, « très décorative, très nouvelle, archaïque de procédé, bien que fort agréable
« aux yeux. Véritable mosaïque de verre « à la coloration vibrante, le vitrail de « l'artiste lyonnais est d'un dessin cor- « rect exprimé par un trait noir d'une « grande franchise que vient soutenir « un modelé rudimentaire fort léger.
« Le verre américain aux reflets de « nacre apporte utilement sur plusieurs « points sa note un peu mystérieuse « dans cette œuvre attrayante. La « tendance de l'auteur est excellente et « il peut en découler des conséquences « remarquables. Si M. Bégule suit la « voie qu'il s'est tracée avec la fermeté « nécessaire, il pourrait ainsi se consti- <( tuer un style propre basé sur les <c vérités décoratives qu'ont démontrées « les artistes du Japon et ceux du moyenci âge français. »
Ceci est fort bien dit et nous y applaudirons avec les quelques lyonnais qui se sont intéressés aux travaux disséminés, mais importants, remarquables et nombreux de M. Bégule, et savent quels louables et vaillants efforts il a prodigués pour relever dans notre région l'art du vitrail tombé dès les premiers jours de sa renaissance dans la routine et l'exploitation purement commerciale.
Tout au haut de la montée de Choulans, près de la place de Trion, se trouve l'atelier de notre peintre. Situé à merveille pour échapper à nos
brouillards, il est bien orienté et s'ouvre sur une belle vue du Rhône et des plaines dauphinoises.
L'architecte Monvenoux l'a bâti sur le programme de son ami Bégule et cet atelier est un vrai modèle de simple, large, artistique et intelligente installation.
Le visiteur est introduit directement dans la pièce centrale encombrée de livres et de recueils, d'estampes où l'artiste compose près de ses enfants et de ses ouvriers.
Les ateliers sont situés à droite et à gauche de cette pièce centrale où tout le travail se prépare : d'un côté la mise en plomb, de l'autre côté la peinture sur verre; au sous-sol les dépôts, les fours et la photographie, qui sert aux agrandissements des dessins par projections oxhydriques, mais à laquelle l'auteur de la monographie de Saint-Jean sacrifie quelquefois en amateur.
L'atelier de peinture forme comme un vaste balcon sur une haute pièce dont toute une paroi est vitrée. C'est la salle d'exposition des vitraux et c'est sur cette paroi, que le soleil transperce au matin et abandonne le soir, que toutes les verrières sont successivement fixées pour juger de leur effet aux diverses heures du jour.
C'est là que l'artiste revoit et retouche son œuvre jusqu'à ce qu'il en soit satisfait, c'est là qu'avant sa mise en place le public peut la voir et la juger.
Une visite à cet atelier est chose charmante. Rien de plus curieux que de suivre dans ce milieu tranquille les opérations si simples et si ingénieuses des peintres verriers.
Nous voudrions, au risque de troubler chef et collaborateurs dans leurs paisibles travaux, pouvoir y amener quelques lecteurs afin de les intéresser à ce vieil art français si captivant, si peu connu et moins compris encore.
Ce qui frappe d'abord, c'est la simplicité de l'outillage. Tout de suite on se rappelle qu'on est en face d'un art ancien. Des plaques de verre, des lamelles de plomb, un four grand comme une chiffonnière, un laminoir gros comme les deux poings et avec cela quelques menus outils bien primitifs qui tiendraient dans une petite boîte à dessin et qui n'ont pas changé depuis qu'au xne siècle le bon moine Théophile écrivait sur son art.
Lorsque la composition est terminée et qu'une maquette colorée en a fixé les intentions, le peintre verrier dessine son « carton », grand dessin dans
LES VITRAUX ET M. LUCIEN BEGULE
lequel quelques légers frottis de fusain figurent un modèle sommaire et où des lignes parallèles représentent la largeur des plombs qui doivent exprimer les contours du sujet.
Ceci fait, le carton est porté à l'atelier de mise en plomb. Là on calque rigoureusement la forme de chacun des espaces compris entre les lignes des
plombs, puis on coupe au diamant des verres colorés sur les contours de ces calques, enfin on réunit ces verres en rabattant sur eux de chaque côté des lamelles de plomb qui leur servent de joint et les maintiennent à l'aide de soudures.
Le vitrail peut alors se dresser. Tel quel, il fait déjà figure si la composition en est bonne.
L'atelier de peinture le reçoit, et le premier soin est d'accompagner la bande de plomb d'un cerné additionnel fait au pinceau afin d'arracher à ce plomb laminé sa régularité mécanique, et, de produit industriel, l'élever au rôle d'élément d'art. Le pinceau, avec des intensités de noir variées, élargit alors diversement le contour dessiné par le plomb, il en assouplit les raideurs en accentuant plus ou moins le dessin et lui communique le sentiment et la vie.
Quelques hachures, se hasardant peu jusqu'au milieu des grandes masses transparentes, pourront accompagner ce cerné et avec quelques demiteintes grisâtres ou brunes, donner à l'ensemble un modelé dont le moyen-âge s'est contenté dans ses merveilleux ouvrages.
Tant que les demi-teintes sont avarement ménagées, tant que des hachures vivement enlevées viennent les couper brusquement et découvrir le verre à l'état de parfaite transparence, cela va bien. Mais le modelé est tentant, l'artiste est habile, le diable bien malin, et, peu à peu, voilà le noir qui s'étend, s'épaissit, couvre tout.
Plus de transparences, plus d'éclat, mais trop souvent des tons faux et louches, car, pour accompagner la note brillante du verre coloré et s'harmoniser
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avec elle, il faudrait, en fonçant le ton, pouvoir le modifier autrement que par du noir.
Un joaillier consentirait-il à ternir ses pierreries? Pourquoi le peintre verrier barbouille-t-il si facilement ces verres où la lumière doit se jouer et de l'éclat desquels il devrait être jaloux? Un vitrail n'est-il pas avant tout un poème de couleur et de lumière?
Rien de plus intéressant pourtant que la prestesse avec laquelle, sous des coups d'outils, donnés comme un chat de sa patte, on voit apparaître une figure modelée au sein de la tache brune pâteuse qui couvrait une plaque de verre quelques minutes auparavant, et que crible maintenant un travail moucheté qui en sauve un peu la transparence. En le voyant opérer, on comprend alors l'entraînement que subit l'artiste et auquel il cède malgré lui.
Le verrier n'assombrit pas seulement ses verres, il en modifie aussi la coloration : avec l'acide il ronge ici ou là le ton en lui laissant sa fraîcheur, le chlorure d'argent lui permet d'ajouter des jaunes, et les émaux translucides renforcent les couleurs des verres et les brodent de tons variés.
Ce sont de précieuses ressources, mais elles ont surtout leur emploi dans les coquetteries du joli vitrail placé près de l'œil. Elles aussi induisent l'artiste en tentation et le détourneraient volontiers des saines et rudes sévérités du grand art.
Puisqu'il faut respecter si fort ce verre, le peu recolorer et le très peu noircir, son choix prend une énorme importance?
Hélas, oui ! et les vrais peintres verriers de notre siècle ont souvent gémi sur les difficultés de ce choix.
Les vitraux anciens doivent une grande partie de leur beauté, non seulement au travail très modéré et espacé qui les recouvre, mais aussi à l'inégalité, aux écarts, aux imprévus de la fabrication naïve des verres d'alors.
Variant à chaque instant de coloration, inégalement teintés, irrégulièrement épais, pleins de soufflures, ces verres, que nos fabricants modernes auraient honteusement rebutés, servaient merveilleusement l'artiste, qui trouvait dans
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leurs chatoiements imprévus tout ce qu'il pouvait désirer et obtenait des effets que le verre sagement uniforme de nos usines ne peut plus reproduire. La lumière se jouait avec plaisir au travers.
Un ton fouetté a un éclat que ne peut avoir une teinte plate. L'étoffe pliée en pièce n'a pas lestons que lui prêteront les plis de la robe habilement chiffonnée. Lorsque le redoutable Ferrus, ce couvreur auquel le Chapitre et les curés de Lyon donnèrent au commencement du siècle mission de remplacer les vitraux branlants de nos églises, lorsque Ferrus, dressant ses échafaudages put, en élargissant son mandat, contenter largement son goût personnel et son sentiment commercial, l'industrie d'alors fournit tout de suite et sans se faire prier tout ce dont il avait besoin, et rouges, jaunes, bleus, verts et violets éclatants furent prodigués à cet intrépide coloriste qui, par la juxtaposition sans intermédiaires de tons crus, employés tous en égale intensité et en surfaces égales, retrouvait si sûrement pour les violer les trois plus importantes des lois de la couleur formulées par de méprisables barbares.
Mais des artistes plus délicats ne furent pas si facilement écoutés. Cherchez à expliquer aux ingénieurs de Montchanin que le rouge immortellement agaçant de leurs tuiles gâte nos paysages!
Cherchez à faire comprendre à nos fabricants de verre que leurs produits ne sont pas parfaits en raison même de leur perfection! !
Pendant longtemps la France fut, pour les verres dits « antiques », ainsi que pour les cabochons et les cives, tributaire de l'étranger et ce n'est que depuis peu que deux ou trois fabricants français se sont laissé convertir. Dans ces nouveaux verres l'artiste peut choisir.
Non seulement la gamme des couleurs s'y est complétée et l'on y trouve d'autres tons que ceux que la jeunesse prise dans les images d'Epinal, mais, pour un même ton, une plaque n'est plus impitoyablement de la nuance exacte de sa compagne, et d'un bout à l'autre d'une même plaque le ton va aussi changeant. L'artiste taille alors, tourne et emploie son morceau suivant ses besoins. 11 peut ainsi varier heureusement les grandes teintes de son vitrail sans en attaquer la transparence.
M. Bégule s'est largement servi de ces facilités et c'est plaisir que d'admirer les variétés nacrées de ses blancs et l'emploi heureux des verres bosselés, jaspés, crispés, où la couleur semble refluer en un coin pour y prendre tout son éclat et s'atténue doucement dans un autre.
Si l'exécution du vitrail paraît facile, la composition, par contre, présente les plus grandes difficultés.
On peut tout mettre dans un vitrail. L'art peut y régner depuis l'épais claustra enchâssant des vitres enfumées, depuis la plus simple mise en plomb
encadrant des combinaisons géométriques rudimentaircs, jusque dans les compositions les plus touffues, empruntant à la nature et à l'imagination les éléments les plus divers. Oui, l'art peut se manifester dans tout cela, mais à condition que chacune de ces choses soit à sa place et que ces éléments aient été compris et transformés en vue de l'art si spécial du verrier.
Rien ne doit moins ressembler à un tableau qu'un vitrail. Composition, dessin, coloration, procédé et effets, tout doit tendre à creuser toujours plus profonde la séparation entre ces deux manifestations de l'art.
C'est, du reste, une loi commune à tous les arts décoratifs. C'est à cette seule condition qu'ils peuvent garder leurs qualités propres et leur raison d'être et présenter les précieuses variétés de leurs caractères différents, au lieu de s'absorber piteusement dans une sotte, monotone et mauvaise imitation d'un genre unique ou une médiocre, plate et inutile copie de la nature.
Que de difficultés se trouvent réunies dans ces compositions!
L'artiste ne choisit ni le sujet, ni la place, ni l'entourage, ni la grandeur, ni la forme souvent bizarrement découpée des panneaux. 11 doit tout accepter et tout semble souvent avoir été combiné pour lui apporter de la gêne.
Voici, par exemple, autour d'un chœur, presque réunies, et toutes à la fois aperçues par l'œil, sept fenêtres égales et le programme demande ici trois
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personnages, ici dix, veut là des robes noires d'un couvent de moines, plus loin les claires draperies d'un choeur de jeunes filles.., une scène aérienne, joignant un intérieur sombre, etc., etc
Bien heureux lorsque le peintre n'a pas, comme à Saint-Denis, à représenter, avec toute la vérité historique, la visite de Napoléon ieraux caveaux de l'église. Type admirable, ce vitrail! Tout y est noir, tout ! Le grand cordon de la Légion d'honneur éclaire seul la scène. Rien ne vaut cela pour illuminer une église!
C'est alors que le verrier fait appel aux ressources particulières de son art, et c'est merveille de voir là, comme dans les autres arts décoratifs, l'obstacle devenir un tremplin. Forcé de s'ingénier pour former un tout harmonique avec ces éléments contraires, il rencontre mille choses curieuses qu'il n'eût pas trouvées sans les difficultés du programme et qui, illogiques au premier chef, prises en ellesmêmes ou sur un terrain plus libre deviennent la logique même dans ces cas particuliers.
De là ces perspectives qui se développent en hauteur, ces architectures factices qui encadrent et imposent leur discipline à la scène peinte, ces fonds de draperie brodés, ces arbustes singuliers, ces armoiries suspendues, ces ciels peuplés de personnages à banderolles..., toutes choses qui, dans le vitrail, accentuent et spécialisent sa physionomie d'autant plus qu'on les voit peu ailleurs.
Aussi, ne croyez pas que le peintre verrier s'absorbe mollement dans son sujet et attende l'inspiration bénévole.
Il doit, par moment, s'abstraire presque complètement de ce sujet pour ne plus voir que les taches de couleur qui frapperont d'abord dans son vitrail, ces taches alors deviennent tout pour lui et i! remue, sans se lasser, toute sa composition pour y
satisfaire; il invente tel geste, dispose tel accessoire, modifie tel groupe pour amener ici telle tache secondaire nécessaire à son équilibre coloré et placer, en bon lieu, telle surface d'un ton qui y manque.
Il doit songer à la solidité aussi en composant et, pour cette solidité, en même temps que pour obtenir les meilleurs effets, distribuer ce plomb qui pourtourne tous les contours, ce plomb qu'il ménage en un point, qu'il prodigue en un autre, auquel il ne cesse de penser en composant, et qui, s'il chagrine l'œil des profanes, est considéré par lui comme un fidèle ami et un puissant secours.
Et, quand l'artiste a bien peiné, que toutes difficultés sont vaincues et qu'il est enfin content de l'œuvre, voilà le philistin qui arrive.
Tout cet art le déroute et le choque et, avec le sens parfait du civilisé, il met le doigt pour louer sur tout ce qui est mal, pour blâmer sur tout ce qui est bien. Ces nécessités, il ne les sent pas ; ces conventions, il ne les comprend pas, et pour lui plaire, il faudrait délivrer le vitrail de tous ces plombs qui font son éclat, comme dans les cloisonnés le brillant filet de métal fait l'éclat des émaux qu'il enserre. Au lieu de ces couleurs franches, de ce modelé brusque, prévu pour résister à la lumière qui dévore et à la distance qui efface, au lieu de ces scènes résumées, de ces têtes énergiques, de ce dessin ressenti et fier, il demande des teintes douces, des contours nuageux, des images fondues, des figures sucrées et « pas toutes ces machines à côté qui ne signifient rien ».
Vous exagérez, me dira-t-on! N'oubliez pas que le peintre verrier a le bonheur d'avoir affaire a une clientèle très lettrée!
C'est bien là le hic ! En France, (je ne sais ce qu'ils sont ailleurs) les lettrés, sauf de très aimables exceptions, ont de singulières idées sur l'art. Dès le collège on les en a dégoûtés et depuis, avec une ignorance parfaite de ce qu'il est en réalité et de la diversité de ses manifestations, ils roulent complaisamment en leurs têtes quelques phrases vagues qui sont pour eux des articles de foi. L'art leur est entré par l'oreille, non par l'œil, et les excellentes gens croient à tout ce qu'en disent les livres, bien qu'ils en écrivent eux-mêmes.
Certes, nos verriers rencontrent de temps en temps un curé qui s'intéresse à leur art et le comprend, mais lorsqu'ils ne tombent pas sur ceux trop redoutables que l'archéologie possède, ils n'ont que trop souvent à discuter avec
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tel bon prêtre qui peut être un savant et un saint, mais qui, pour l'art, emprunte l'œil de ses dévotes, achète sans sourciller aux entours de Saint-Jean les plus cruelles horreurs en écoutant le marchand pour fournitures d'église, mais devient méfiant lorsqu'il se trouve devant un artiste véritable, et se raidit instinctivement devant un beau travail.
Aussi, quels programmes imposent-ils souvent aux artistes du vitrail!
Autrefois, les verriers, j'imagine, choisissaient leurs sujets eux-mêmes ou, par un accord naturel venant de la compréhension des choses de l'art chez celui qui commandait, les sujets se prêtaient au vitrail.
Ce temps est passé et trop souvent le pauvre verrier doit mettre « la gazette de Hollande en musique ».
Pour l'achever voici le « mètre carré ».
Sur les arts décoratifs, les préjugés sont si vivaces et si forts que, lorsqu'il s'agit d'une oeuvre de ce genre, c'est encore la somme de travail matériel que l'on entend surtout payer et que, pour le plus grand nombre, la dose d'art concentrée dans cet objet ne compte pas.
Or, considérez que le vitrail de grand art sera toujours celui qui emploie les moyens les plus sobres et les plus naïfs, triomphe surtout par la force de la composition et tire de ces moyens sommaires un maximum d'effet. Demandezvous alors quel rôle l'artiste verrier consciencieux, qui, payé au mètre carré, épargne la main-d'œuvre banale et voyante, s'efforce d'atteindre l'idéal et prodigue sa peine, peut bien jouer vis à vis du concurrent peu scrupuleux qui barbouille hardiment son verre, donne au client ravi de la sauce saumâtre et du noir pour son argent, dit amen à tous les désirs de celui qui le paye, et copie sans vergogne les figures sur des images de piété de fabrique allemande, ou remanie sans cesse ses vieux cartons pour les ajuster à la diable à de nouveaux emplacements et de nouveaux sujets!
M. Bégule aime passionnément son art, vénère sa clientèle et ne médit que peu du mètre carré.
Ce ne sont donc pas ses gémissements dont nous répétons l'écho. Par contre nous reproduisons ici son vœu le plus cher :
Il voudrait faire plus souvent du vitrail civil, mais non seulement du petit vitrail appliqué à nos petites fenêtres d'appartements.
De fait, les programmes de nos édifices publics devraient réserver une part au peintre verrier.
Quel beau champ libre pour de vaillants efforts, que ces grandes surfaces et quel magnifique ouvrage on pourrait créer en racontant sur les longues verrières d'un monument lyonnais les gloires de la cité, ou la brillante histoire de la soie!
Voilà le cas d'être franchement moderne sans répudier pour cela les procédés anciens.
Ce rêve sera-t-il exaucé un jour, et notre ami Bégule ne risquerait-il pas ce jour-là d'avoir à peindre le vote du budget autour d'un tapis vert ou la réception à la gare d'autorités en habit noir ?
Nous ne savons.
Toujours est-il, qu'à l'entendre, le vitrail laïque devrait être obligatoire.