ENSEIGNEMENT PUBLIC
L'enseignement officiel ou libre a pris un grand développement à Lyon depuis 1870. L'enseignement supérieur s'y est complété par la création des Facultés de médecine et de droit, et par la fondation d'une Université catholique. Les anciennes Facultés de l'État des sciences et des lettres, qui végétaient avant
(1) On a constitué au capital de 500,000 francs une société d'essais des procédés de touage de M. Lonibard-Gerin ; ces essais ont donné d'excellents résultats et pourraient conduire à un grand développement de la navigation du Rhône.
1870, ont reçu une vigoureuse impulsion; le nombre de leurs élèves a presque décuplé. Si l'on en juge parles résultats des concours généraux, la Faculté de droit aurait quelques raisons de se croire la première de France; la Faculté de médecine, avec ses professeurs réputés et son installation magnifique, réunit déjà un millier d'étudiants auxquels vont s'ajouter trois ou quatre cents élèves de l'École de santé militaire qui vient d'être ouverte. La Faculté des lettres a mérité d'être appelée par M. Lavisse « la vaillante Faculté des lettres de Lyon ». Un grand courant de vie circule dans notre enseignement supérieur, dont les maîtres éminents, sachant se résigner à rester en province, travaillent de toutes leurs forces à établir des relations étroites entre les diverses branches du haut enseignement et à former le faisceau d'une grande Université lyonnaise. On comprend ici l'importance d'une création qui aurait une si grande influence sur l'esprit général et aiderait à son relèvement ; dans le but de la poursuivre on vient de former une Association des Amis de l'Université' de Lyon. Si nous pouvons obtenir pour notre ville la fondation de la première université provinciale, ce sera peut-être une grande date dans l'histoire morale du pays.
Nous n'avons pas à constater le même essor et les mêmes progrès dans notre enseignement secondaire classique; les élèves y abondent, mais sont-ils vraiment préparés pour la vie qui les attend et la tâche laborieuse qui leur incombe ? il y a fort à en douter. Dans l'enseignement classique, les trois quarts des élèves reçoivent une instruction qui ne leur convient pas et dont ils ne profitent point. Si l'enseignement supérieur d'abord, si l'enseignement classique ensuite, sont comme la source sacrée d'où découle la force de l'esprit, s'ils lui impriment comme un sacrement de distinction que rien ne peut remplacer, s'en suit-il qu'ils conviennent à tous et qu'il faille multiplier les lycées ou leurs concurrents congréganistes? Combien de ceux auxquels on a offert la perle de l'instruction classique pensent amèrement plus tard que le moindre grain de mil aurait mieux fait leur affaire! Il faut bien soulever après tant d'autres, quelque indigne qu'on en soit, ce grand problème de l'instruction, parce qu'il est particulièrement grave dans les villes d'industrie et de commerce. Non seulement l'instruction classique ne prépare pas à ces carrières usuelles qui attendent la majorité des hommes, mais encore elle les en écarte comme par un secret mépris. De même, dans l'instruction primaire qui reçoit les futurs ouvriers de la terre et de l'usine, ce n'est point le travail manuel qu'on exalte et vers lequel on tend; par la surcharge et par la variété des connaissances effleurées, on donne surtout à l'enfant l'idée de changer de condition. Dans ces deux ordres
d'instruction, c'est la même chasse aux certificats, aux brevets, aux diplômes, à toutes ces fausses apparences de se grandir par le grade, et qui nous préparent en réalité des avocats sans clients, des diplômés faméliques, tout un monde de déclassés qui sont des ouvriers perpétuels de révolution, non point pour la foi dans une idée ou dans une chimère, mais simplement pour devenir des fonctionnaires. Le recrutement, comme l'esprit des travailleurs de tous les rangs, souffre beaucoup de la tournure ambitieuse donnée à notre éducation nationale. A Lyon, il s'est créé tout un groupe d'institutions qui s'efforcent de réagir contre cet ancien état de choses et préparent de bons sujets à l'industrie et au commerce. Voici leur énumération : l'Ecole de la Marlinière des garçons, l'École de la Martinière des filles, le pensionnai des Frères, l'École congréganiste de la Salle, l'École de comptabilité pour les dames et demoiselles, entretenue à frais communs par la Ville et par la Chambre de Commerce, la Société d'Enseignement professionnel, les cours municipaux du soir, l'Ecole de lissage de la Croix-Rousse. l'École centrale lyonnaise, Y École supérieure de commerce et de lissage, l'École des hautes études de chimie industrielle, créée à la Faculté des sciences par M. Raulin et subventionnée par la Chambre de Commerce, V École nationale des Beaux-Arts et les huit Écoles municipales de dessin qui préparent des sujets à nos industries d'art. Par elles, le cycle de l'enseignement préparatoire ou appliqué aux diverses professions est à peu près complet; il s'ouvre à la plus modeste instruction ouvrière et se ferme aux études supérieures qui doivent former le savant chimiste, l'artiste, le grand industriel ou le grand commerçant. En outre, certaines d'entre elles, telles que la Société d'enseignement professionnel qui a eu jusqu'à huit mille élèves, travaillant librement le soir, ont exercé une profonde et salutaire action morale sur la population ouvrière. Les fondateurs de cette Société ont justement estimé que l'Ecole professionnelle ou d'apprentissage se propose un but à peu près chimérique, lorsqu'elle a la prétention d'apprendre un métier à des élèves, mais qu'elle est de la plus haute utilité, lorsqu'elle s'applique, comme la Société d'Enseignement professionnel de Lyon, aux ouvriers et employés divers qui savent déjà leur métier et qui veulent se perfectionner par une instruction appropriée et spéciale.
A part P École nationale des Beaux- Arts et les Écoles municipales de dessin. qui se rattachent encore à l'initiative privée par leur administration confiée à de simples citoyens, c'est en vertu de l'action seule de ces institutions, qu'une masse d'environ dix mille élèves se trouve préparée à fournir les cadres de l'industrie et du commerce lyonnais, depuis les plus hautes fonctions, jusqu'aux emplois de
Lyon 89 — 4
contre-maîtres et de commis, jusqu'au simple ouvrier rendu plus ouvert et plus habile. Sans elles, la participation à nos plus grandes affaires échapperait à nos compatriotes. Nous en avons un frappant exemple. Avant la guerre de 1870, la plupart des emplois de comptabilité et de banque étaient occupés à Lyon par des Allemands ou des Suisses, en raison de l'incapacité professionnelle de notre jeunesse. Par suite des progrès de toutes ces écoles, une génération nouvelle s'est rendue apte à toutes les places et a complètement évincé les étrangers de nos comptoirs. L'enseignement technique, commercial et professionnel qui s'est créé et développé à Lyon depuis un demi-siècle par les sacrifices et par le dévouement des particuliers, a marché résolument pendant que l'Etat élabore encore des programmes compliqués sur la matière; il a ainsi rendu des services énormes à tous nos travailleurs et marque l'un des efforts les plus énergiques et les plus intelligents de l'initiative individuelle et des associations libres.