PLANCHE XVII
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« C'est que, même dans l'épaisse nuit du moyen-âge, Lyon, toute proportion gardée, resta ce qu'il était sous les Romains : Celeberrimum totius Europœ emporium. Relié par ses deux fleuves au midi et à la Méditerranée d'une part, et de l'autre aux pays germaniques, véritable port intérieur, il voyait les marchands de toutes les nations accourir vers lui. Propriété sacerdotale, n'ayant jamais été le fief d'aucun seigneur, son commerce universel le faisait ressembler à une ville neutre. Les incessantes incursions de la féodalité viennent jusque sous ses murs, mais les respectent ; et ce n'est, en effet, qu'au xvie siècle que les guerres religieuses forcèrent pour la première fois ses portes.
« Sous la domination des archevêques, la fréquence des fêtes liturgiques, la tenue des conciles, les pompes du culte furent autant de circonstances qui prêtaient au déploiement des riches étoffes originaires de l'Orient. Les pères apprirent ainsi à admirer dans les sanctuaires ce que les fils devaient plus tard si bien imiter et reproduire.
« Lorsqu'au pouvoir temporel des archevêques succède l'indépendance de la commune, les institutions nouvelles, préparées par d'antiques traditions commerciales, nées dans un milieu de trafic, se trouvent marquées à leur naissance d'un caractère particulier de largeur. Les célèbres foires de Lyon qui, au milieu des troubles de ces époques, constituaient des trêves précieuses, lui profitaient sous le rapport moral autant que sous le rapport matériel. Non-seulement Lyon apprenait à comparer et à apprécier les produits, non-seulement, par le règlement des changes qui suivaient les foires, il se familiarisait avec les opérations du commerce extérieur, mais ce contact incessant d'étrangers, de réfugiés, d'exilés, exerçait une action sur ses mœurs, sur ses habitudes, sur son administration. La naturalisation y était plus facile qu'ailleurs ; l'échevinage ne fut jamais un corps fermé. Dès les temps les plus anciens, dans les registres consulaires se rencontrent des noms étrangers.
« Grâce encore à son voisinage de l'Italie, lorsque la Renaissance déborde comme une aurore au-dessus des Alpes, Lyon est bien placé pour participer au réveil de la civilisation. Tout concourt ainsi, les convenances topographiques comme son passé religieux et ses institutions locales, à faire de lui le théâtre d'une industrie de luxe, à créer à cette industrie des conditions propices de développement, et à favoriser l'accomplissement de ses destinées.
« En ce temps-là, on n'admettait pas d'autre moyen de venir en aide aux fondations nouvelles que de leur conférer des privilèges. La fabrique lyonnaise
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en trouva dans son berceau, et de très considérables. Louis XI, par ses lettres patentes qui font suite à son ordonnance du 23 novembre 1466, exempte d'abord les ouvriers qui viendront travailler à Lyon aux draps d'or et de soie, pendant douze ans, de toutes tailles et impôts, encore de tous aides, octrois, issues, faits de ville, guets et gardes, etc., etc. Déjà il avait mis sur la ville une imposition de deux mille livres, affectée aux dépenses de la nouvelle manufacture.
« Vingt-huit ans après, Charles VIII renforce ces privilèges. Par son ordonnance du 18 juillet 1494, il enjoint de marquer les étoffes de soie du sceau de la ville ; défense est faite aussi de porter des draps de soie, d'or et d'argent de fabriques étrangères, en même temps qu'un inventaire général de toutes les étoffes de soie existantes est prescrit dans tout le royaume.
« Cette ordonnance démontre bien que l'idée de créer en France, et surtout à Lyon, des manufactures de soie en vue de remédier à la sortie du numéraire, ou, comme on disait alors, à la vuidange d'or et d'argent nuisible au royaume, n'était pas abandonnée; elle était suivie avec persévérance. Mais il est certain aussi que les mailles de la prohibition restèrent toujours larges, et que le réseau n'en fut jamais que momentanément resserré, suivant les circonstances. On en trouverait au besoin la preuve dans les incessantes réclamations que la fabrique de tous les âges ne cesse de faire entendre contre les importations italiennes, et aussi dans les quantités extraordinaires de soieries somptueuses consommées à cette époque, soit en vêtements, soit en tentures, au témoignage de documents historiques irrécusables, quantités auxquelles les fabriques françaises ne pouvaient nécessairement fournir qu'un appoint.
<( Une remarque se place ici : voilà bien des privilèges accordés aux fabriques naissantes, et nous en aurons encore d'autres à enregistrer; mais la liberté, à l'origine, ne leur fit pas néanmoins défaut, en ce sens qu'elles ne furent astreintes d'abord et pendant longtemps à aucun règlement. La liberté était considérée avec raison comme l'amorce la plus propre à attirer les ouvriers étrangers ; elle préside donc aux débuts de la fabrique lyonnaise. Ce n'est qu'au xvne siècle que le régime corporatif, avec ses maîtrises et ses jurandes, l'enserre tout entière. Mais elle n'en a pas moins goûté de bonne heure le fruit de la liberté du travail ; elle en a gardé la saveur, et un jour elle s'en souviendra.
« 11 devait entrer, et il entra en effet dans la politique de François Ier, comme dans ses goûts de protecteur des arts, de presser le développement des manufactures de soieries. Gênes était en rébellion, il voulait la réduire ; et, dans
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ce but, la déposséder de ses fabriques et lui enlever ses ouvriers lui semblait d'une bonne politique. Aussi s'empressa-t-il d'ajouter de nouveaux privilèges à ceux déjà concédés. Aux termes de la charte qu'il donna en 1536, et qui fut enregistrée au parlement de Paris le dernier du mois d'août de l'année 1537, les ouvriers qui viendront se fixer à Lyon pour faire des draps d'or et d'argent, velours, satin, damas, taffetas et autres draps de soie, auront la faculté d'acquérir dans le royaume tels biens, meubles et immeubles que bon leur semblera, de disposer d'iceux par donation entre vifs ou testament; leurs femmes, enfants, héritiers, nés ou à naître; ils pourront succéder comme s'ils étaient natifs du royaume, sans prendre lettres de naturalisation et d'aubaine.
« L'histoire a retenu les noms des piémontais Turquet et Naris comme s'étant, avant tous autres, présentés pour revendiquer les bénéfices de cette charte et la mettre en œuvre. Turquet, né à Chieri, chef-lieu de mandement dans la province de Turin, figurait déjà comme notable dans les assemblées de la ville en 1 528. Cette initiative a porté bonheur à la mémoire de ces étrangers, car tous deux sont devenus, dans les récits historiques, comme dans l'imagination populaire, les créateurs de fait de l'industrie lyonnaise, bien qu'à tout prendre ils n'aient fait que lui donner une nouvelle et décisive impulsion. 11 n'y a pas longtemps encore que deux vieilles rues de Lyon portaient leurs noms.
« Lyon est en même temps (1 540) déclaré l'entrepôt unique de toutes les soies étrangères qui entrent en France. Les marchands de Paris, de Tours, de Nîmes, etc., demeurent astreints à les faire passer par Lyon, soit qu'elles viennent de Marseille ou d'Italie par le Pont-de-Beauvoisin. La fabrique lyonnaise aura désormais sous la main un grand marché d'approvisionnement, privilégié et garanti.
« Tant d'efforts ne tardèrent pas à être couronnés de succès. En effet, en i))4, sous Henri II, son successeur, le nombre des maîtres et ouvriers, d'après un règlement présenté à sa sanction, s'élève déjà à 12,000.
« Nous sommes, du reste, en plein xive siècle, c'est la période des magnificences de la soie; les entrées à Lyon de François Ier, âgé de vingt-un ans (1 505) et de la reine Eléonore(i 538) en font foi.
» A l'entrée de Henri II (1548), la somptuosité est portée à son comble ; on compte dans le cortège 459 tissoliers (tisseurs de soie), 446 teinturiers, tous habillés des étoffes les plus riches, et « merveilleusement beaux à voir, » dit
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Fv>. S. — Brccatelle, époque de Louis XIII. (Musée d'Art et d'Industrie de Lyon).