‹ Lyon à l'Exposition universelle de 1889Chapitre 2 sur 30 · BOUILLON BLANC · texte numérisé non relu

BOUILLON BLANC

DAMAS de MM- JM-PIOTRT k ROQTO

LA FABRIQUE LYONNAISE DE SOIERIES

Lyon, les dentelles de soie noire, qui faisaient l'objet d'exportations considérables en Espagne, au Portugal, en Allemagne, en Hollande, étaient devenues l'objet d'une fabrication plus ou moins importante sur plusieurs points de la France, notamment à Fontenay, à Saint-Denis, à Montmorency, à Gisors, à Saint-Pierre-ès-Champs, etc., etc.

Ces diverses industries transformaient annuellement en moyenne 2,400,000 à 2,600,000 livres pesant (1,250,000 à 1,300,000 kilog.) de soie ; la moitié à peine était produite par les 6 à 7 millions de kilogrammes de cocons récoltés dans le midi de la France. L'autre moitié était importée du Piémont et de l'Italie, par le Pont-de-Beauvoisin ; des Deux-Siciles et du Levant, par Marseille ; de la Perse, des Indes, de Nankin en Chine, par Londres, Stockholm et Copenhague.

Ces estimations paraissent toutefois devoir être considérées comme un maximum exceptionnellement atteint.

Les années qui précèdent la Révolution devaient être, en effet, une période d'épreuves pour l'industrie de la soie. Les modes anglaises, « l'anglomanie « comme on disait alors, faisaient la guerre aux soieries ; les mousselines, les linons et les basins dans le costume des femmes, les draps dans le costume des hommes avaient détrôné le velours, le satin, le taffetas; et, Iorsqu'en 1788, un état des métiers est dressé par les ordres des Consuls de Lyon, on ne trouve plus que 14,782 métiers, dont 5,447 vacants et 9,335 métiers travaillant, savoir :

étiers à tire

— à velours

— de façonné

— de plein

— de gazes et

crêpes

A ce moment la consommation delà soie en France s'élevait de 10,600 à 12,000 balles représentant une valeur de 30 à 33 millions de francs.

Saint-Etienne, Saint-Chamond, Paris et Tours consommaient de 2,500 à 3,000 balles ; il restait donc 8,500 à 9,000 balles pour les fabriques de Lyon.

Ces soies se vendaient en 1789 à Lyon (1) :

Les organsins de Piémont et d'Italie

Les organsins de France

Les trames de N.iples, Milan, Parme et Venise

Les trames de Florence

Les soies grèges d'Italie, des Deux-Siciles et du Levant

Les soies grèges de France

Les soies grèges de Nankin (Chine)

La filoselle ou galette

Les douppions d'Italie ou de France

27 à 32 fr. la livre.

Les soies de France comptaient parmi les plus belles du monde : « 11 n'y a point d'organsins comparables à ceux du Vivarais, du Dauphinéetdela Provence, dit M. Verninac, préfet du Rhône, dans sa Description physique et politique du département du Rhône, publiée en l'an X. Les trames du Dauphiné, de la Provence et du Languedoc, l'emportent sur celles de l'étranger. Ainsi la France n'a rien à désirer, ni quant à l'art de mettre la soie en valeur, ni quant à la qualité de la soie. Mais ce qu'elle récolte de ses qualités premières est loin de suffire au besoin de ses manufactures. Elle est obligée d'appeler à son secours les organsins du Piémont et de Bergame, les trames de Vicence et de Parme, et les petites soies de Sicile, du Levant et de Nankin. Mais, ajoute-t-il, puisqu'il est impossible de s'en passer, peut-être le Gouvernement devrait-il autoriser la sortie du numéraire pour les acquitter. L'Allemagne et le Nord le remplaceraient abondamment en soldant les marchandises que les matières premières, cause de cet écoulement de numéraire, nous mettent à même de leur adresser. »

N'est-ce pas le même langage que, après un nouveau siècle d'expérience, nos fabricants de soieries tiennent encore, lorsqu'ils résistent aux entreprises protectionnistes des producteurs de soie incapables, dès l'origine du tissage, de pourvoir à son approvisionnement ! Car l'art de mettre en œuvre le fil de soie a toujours et partout, dans le Levant, en Espagne, en Italie, précédé Fart de le

(1) On remarquera dans ce tableau que les soies grèges de Chine se payaient plus cher que les soies grèges de France et d'Italie, à raison sans doute de leur nature blanche. On remarquera aussi l'écart considérable entre les prix des grèges et les prix des soies ouvrées des mêmes provenances. Le travail de l'ouvraison en trame ajoutait en moyenne 7 francs par livre (14 francs par kilogramme) à la valeur de la grège, et l'ouvraison un organsin de 10 à 12 francs par livre (22 à 24 francs par kilogramme) à la valeur de la grège.

LA FABRIQUE LYONNAISE DE SOIERIES

récolter. Et, par une singulière fortune, l'industrie du tissage, à travers ses diverses migrations, a pris ses plus profondes racines dans les pays restés à peu près étrangers àla sériciculture, tels que laSuisse, l'Allemagne, l'Angleterre, en dernier lieu, les États-Unis d'Amérique. Peut-être est-ce parce que ces pays ont toujours été moins tentés de surenchérir artificiellement, par des taxes douanières, les prix de sa matière première. De nos jours, la France ne récolte que la cinquième partie à peine des soies nécessaires à l'alimentation de ses métiers. Au xvme siècle, avec des besoins moins étendus, elle en récoltait près de la moitié. Mais, dès cette époque, la Fabrique lyonnaise attache d'autant plus de prix à la franchise des soies étrangères que son ambition, franchissant les frontières, s'est déjà ouvert les larges horizons de l'exportation. Les trois quarts des 45 à 50 millions de francs qu'elle produit annuellement sont destinés à la foire de Leipsick, son plus important débouché, et à la Russie. Seule, elle a fait rentrer, en trois ans, la plus grande partie des capitaux engloutis, sous le règne de Louis XV, dans nos guerres malheureuses avec l'Allemagne. Aussi, quelques années plus tard, Mayeuvre, rappelant au Conseil des Cinq-Cents, dans la séance du 8 fructidor an VII, la grandeur déchue de la Fabrique lyonnaise, pouvait-il dire que, par son industrie « dont l'univers, d'un pôle à l'autre, était tributaire » , elle « valait autant à la France que la plus riche colonie » .

Si à la fin du siècle dernier, l'art de la soie est répandu sur plusieurs points du territoire, c'est chez nous qu'il a trouvé le milieu le plus favorable à son épanouissement. Fille de l'industrie italienne, l'industrie lyonnaise ne se contente pas de copier servilement le passé et de marcher dans le sillon que Florence, Gênes, Lucques et Venise ont tracé avant elle. Dès le xvue siècle, les métiers qu'elle a inventés lui ouvrent des horizons nouveaux ; elle se dégage des réminiscences italiennes et crée un art décoratif original. Des dessinateurs qu'on n'égalera plus font oublier les magnificences de l'art oriental et les charmes de l'art gothique.

Un élève de Lebrun, le peintre Jean Revel, après avoir découvert, avec les « points rentrés » des transitions de nuances et des gradations de coloris inconnues avant lui, transporte sur l'étoffe les plus superbes interprétations de fleurs naturelles, dans le Marché de Paris et Vile de Cythère.

Sous Louis XV se révèle cette élégance aisée et facile, cette fantaisie aimable qui donne un cachet de distinction originale même aux caprices dépravés de la mode. Si comme l'a dit quelque part M. Arsène Houssaye, « l'art doit

être l'expression des rêves de l'esprit et des battements du cœur de chaque génération, » ces navires aux mâtures ornées de fleurs, ballottés sur des flots de corail et de nacre ; ces entrelacs de branchages peuplés de personnages et d'oiseaux fantastiques, ces chinoiseries mises en honneur par la marquise de Pompadour montrent avec quelle fertilité inventive des dessinateurs comme Pillement, Douait, Donnât Nonnote, excellent à approprier l'ornementation des étoffes au goût du jour. Mais ces satisfactions données aux caprices éphémères de la favorite royale, nos fabricants reviennent aux grandes traditions artistiques avec Gally Gallien, à la fin du règne de Louis XV, et avec Philippe de la Salle, dont les hardies conceptions resteront l'expression la plus haute de l'art décoratif appliqué aux tissus.

Philippe de la Salle, dessinateur doublé d'un mécanicien, perfectionne lui-même le métier, au moyen duquel il traduit sur l'étoffe, avec la navette comme avec un pinceau, tantôt ces tendres idylles, ces poétiques pastorales telles que la Jardinière, encadrée des rinceaux du plus pur Louis XVI, tantôt ces magnifiques compositions, chefs-d'œuvre de coloris, de grâce et de distinction, qu'on appelle le Faisan, les Perdrix, le Panier fleuri .

C'est aux sources pures, dans l'étude passionnée de la nature où se trouve le principe de tout renouvellement et aussi de toute règle dans l'inspiration, que ces « Raphaël de la mode », comme on a pu les appeler, ont trouvé le secret de cette largeur de composition, de cette élévation de style, de cette correction de dessin, qui donnent la valeur d'une véritable relique d'art à des lambeaux de soie tissée que les grandes collections publiques se disputent de nos jours. En s'enrôlant sous le bannière industrielle, ils ne craignent pas de déroger; ils y trouvent quelquefois la fortune, toujours la considération et les honneurs. Philippe de la Salle est anobli par Louis XVI.

C'est à Lyon que l'art a tout d'abord contracté, avec l'industrie, cette alliance étroite qui devait être proclamée beaucoup plus tard.

Aussi, avec quel orgueil les auteurs lyonnais de la fin du xviue siècle parlent-ils de notre industrie! « C'est, dit l'un d'eux, dans tes murs et au milieu des places publiques que je voudrais voir élever des statues à tous les hommes célèbres que tes manufactures ont enfantés; laisse à d'autres le soin d'en ériger à ces héros qui ont dévasté la terre et l'ont remplie du bruit de leurs exploits meurtriers. Que dans ton enceinte consacrée à l'utilité générale et au bien

lil -IIL)/.

2W09321J 3Q Hafl 233VIiMAflO &

Page 1