‹ Lyon à l'Exposition universelle de 1889Chapitre 3 sur 30 · GRAMINÉES · texte numérisé non relu

GRAMINÉES

Maison BÈRAUD & O Danussé et biodic <nr fond satin

LA FABRIQUE LYONNAISE DE SOIERIES

public, on ne voie que des monuments élevés aux arts d'industrie, propres à éterniser la mémoire de tes habiles négociants, des dessinateurs de génie, des artistes dont les noms sont dignes de passer à la postérité. »

L'admiration et, en même temps, l'attachement que les Lyonnais professent pour leur industrie déborde dans le lyrisme excessif de ce langage. Avec quelle sollicitude et quelle vigilance inquiètes ne veillait-on pas à la conservation de ce précieux patrimoine, legs de trois siècles d'efforts accumulés! Les « manufactures distinctives » de la ville de Lyon, comme on les appelait, personnifiaient plus encore qu'aujourd'hui l'activité industrielle de notre vieille cité. Les nombreuses industries qui sont venues se grouper autour d'elles pendant le cours du xixc siècle n'existaient pas encore, ou n'étaient qu'à l'état d'embryon. Vandermonde, dans son rapport de 1794 à l'Assemblée nationale, estimait qu'à la veille de la Révolution, la fabrique des soieries représentait les sept huitièmes de la totalité du travail à Lyon, et les 14,782 métiers recensés en 1788, donnaient du travail à 58,500 ouvriers de tous genres. C'était presque la moitié de la population de notre ville, et toute prospérité dérivait de la prospérité du tissage.

Mais cet attachement, disons mieux, ce culte des Lyonnais pour leur industrie était fait de quelque chose de plus élevé que de l'intérêt. Cette « grande manufacture de draps d'or, d'argent et de soie, » était le produit d'un long passé d'efforts, de sacrifices et de dévouements. Nos ancêtres aimaient passionnément leur industrie, non seulement parce qu'elle était pour eux un héritage de gloire, mais encore parce qu'ils avaient souffert pour la soutenir et la conserver.

D'après les lambeaux épars de l'histoire de la Fabrique lyonnaise qui nous sont connus, on peut voir que, de tout temps, ni les inquiétudes, ni les épreuves ne lui ont manqué.

A peine arrive-t-elle à l'adolescence, héritière désormais incontestée, mais très jeune encore, des fabriques italiennes, que la révocation de l'Édit de Nantes en 1685 vient lui susciter de nouvelles rivales. Lyon était placé, depuis 1667, sous le régime des règlements de Colbert qui exigeaient la profession de la foi catholique pour arriver à la Maîtrise. Ceux de nos tisseurs

qui vont essaimer en Angleterre, en Suisse, en Hollande, en Allemagne sont donc très peu nombreux ; mais les franchises et les privilèges attachés à ses quatre grandes foires avaient fait affluer dans notre ville, devenue l'un des premiers marchés financiers de l'Europe, de nombreux banquiers suisses et allemands. Ces banquiers avaient fondé des comptoirs à côté des comptoirs italiens des Médicis, des Sforza, des Mascranny, des Pazzi, etc. Ils passent en niasse la frontière. L'industrie de la soie réclamait de gros capitaux; ces capitaux émigrent avec les exilés qui cherchent à payer l'hospitalité étrangère en apportant à leur nouvelle patrie les arts et les industries de la France.

Notre ville avait compté jusqu'à 10,000 métiers de soieries et 8,000 métiers de rubans, galons et passements, et, avec Saint-Etienne et Saint-Chamond, elle occupait, quelques années auparavant, 28,000 ouvriers à « Fart de soyerie » ; elle n'occupait plus, comme on le voit dans une déclaration du Consulat conservée dans les Archives de l'hôtel de ville, que 10,000 ouvriers à peine à la fin de l'année 170 1 (1).

La révocation de l'Éditde Nantes, à laquelle viennent s'ajouter les tristesses de la fin du règne de Louis XIV, va-t-elle chasser, au xvne siècle, l'industrie dont les disenssions intestines des Guelfes et des Gibelins ont doté notre ville au xv ? Les Lyonnais feront face à l'orage, et il faut lire dans cette même déclaration de 1701 l'exposé des prodiges de charité qu'une généreuse émulation dans l'abnégation et le dévouement entre le Consulat et la population tout entière réalise pour lutter contre le malheur des temps et parer à l'émigration menaçante des ouvriers.

La « Maison de la Charité » et l'Hôtel-Dieu s'endettent pour voter des secours; les recteurs, les administrateurs, les trésoriers font personnellement des avances qui, pour ceux-ci, s'élèvent jusqu'à cinquante mille livres chacun : le Consulat « ne pouvant suppléer entièrement » fait assembler les bourgeois et marchands « chacun dans leur paroisse » et ceux-ci établissent des notables chargés de quêter dans toutes les maisons « en état de faire des aumônes » ; chaque particulier « se taxe suivant ses forces » et ces « aumônes volontaires montent à environ vingt mille livres par mois qui sont distribuées avec attention et économie tant en denrées qu'en argent ». Tous ces dévouements se

(1) Ce document a été publié pour la première fois dans le 'Bulletin des soies et des soieries, n° du 11 mai 1889.

LA FABRIQUE LYONNAISE DE SOIERIES I I

prodiguent « particulièrement en faveur de nos pauvres ouvriers et pour soutenir nos manufactures ».

« Soutenir nos manufactures », voilà le programme, la grande pensée, la préoccupation suprême. C'est sur elles que repose tout l'espoir de notre grande cité; tous les cœurs battent à l'unisson, quand il s'agit de les sauvegarder. Et de nos jours encore, nos tisseurs ont conservé comme une place à part dans les préoccupations publiques : les crises ouvrières qui les frappent gardent le privilège d'émouvoir davantage, de provoquer un plus grand élan de charité que les souffrances, non moins dignes de sympathies, des ouvriers des autres industries.

Ces efforts ne resteront pas vains. Il devront être souvent renouvelés plus tard, pour une industrie de luxe, industrie d'exportation par surcroît, qui, comme telle, avait à compter non seulement avec les fluctuations de la richesse publique, mais encore avec les fortunes de guerres incessantes lui ouvrant ou lui fermant tour à tour ses débouchés. Mais aucun sacrifice ne coûtera pour retenir à Lyon, pendant les mauvais jours, les ouvriers tisseurs de soieries, et la Fabrique lyonnaise écrira au xvmc siècle la page la plus brillante de son histoire.

Le nombre des métiers recensés à Lyon par les maîtres-gardes de la communauté se relève à 8,381 en 1739, à 9,404 métiers en 1752, à 11,007 métiers en 1768 et de 1 5 à 18,000 métiers de 1780 à 1789.

Les ruines de 1685 ont été relevées. Ce coup d'adversité eût pu être fatal et irréparable, comme l'avaient été, pour Lucques et pour Florence, les rivalités des Guelfes et des Gibelins deux siècles et demi auparavant. Au lieu de l'abattre, l'épreuve devait la tremper davantage. Les réformés n'ont pas pu transplanter à l'étranger les traditions d'art et de suprême élégance qui resteront jusqu'à nos jours notre attribut réservé. C'est pour les étoffes d'un ordre inférieur que les fabriques de Spitalfields en Angleterre, de Harlem en Hollande, de Bâle et de Zurich en Suisse, de Berlin, de Crefeld en Allemagne, que les banquiers émigrés entreprennent d'engager la lutte avec les fabriques françaises. Dès cette époque, Lyon fait en quelque sorte l'apprentissage des rivalités avec lesquelles elle aura à se mesurer pendant le siècle suivant, et cette précoce initiation n'aura pas été sans profit pour elle.

Sous l'étreinte de ces rivalités naissantes, la Manufacture lyonnaise,

qu'Henri IV et Louis XIII avaient, par lettres patentes de 160^ et de 1641, exceptionnellement exemptée « des longueurs, frais et dépens de chefs-d'œuvre qui se pratiquaient dans les autres villes », s'applique à desserrer les mailles étroites dans lesquelles les règlements de Colbert essayent de l'emprisonner. Sous la pression de la nécessité, la discipline de ces règlements, si tyranniques sur le papier, s'accommode, en fait, aux exigences des circonstances, et notre industrie conserve une grande part de cette liberté par laquelle elle s'est implantée et a prospéré sur notre sol. Tantôt ce sont des étoffes nouvelles non prévues par les règlements, comme « les fillatrices, les papelines, les raz de Saint-Maur, les camelots, etc. », que les maîtres-gardes obtiennent, en 1692, la permission de fabriquer; tantôt c'est le Consulat, investi par d'anciens privilèges communaux de la souveraineté la plus étendue, qui interprète « sous le bon plaisir », plus nominal que réel, du roi et du Conseil d'État, tel ou tel article des statuts de la corporation. Le « Corps de la fabrique », lui-même, a rédigé tous les règlements sanctionnés par le pouvoir royal, y compris ceux de Colbert. Ceux-ci deviennent-ils gênants ? La communauté les modifie, les remanie, les transforme, les amende à son gré. De là cette versatilité de statuts, de règlements, d'arrêts du Conseil, de lettres patentes souvent contradictoires, se superposant les uns aux autres et relâchant singulièrement, pour le plus grand profit de la liberté du travail, les entraves de ce réseau compliqué de prescriptions.

Aussi, combien nous sommes loin, au xvme siècle, de l'étroite servitude des premiers règlements du xvie siècle! Sous l'empire de ces règlements, en 1 580, comme en font foi les registres consulaires de l'époque, les quatre maîtres de métiers de l'art de la soie saisissent chez des ouvriers des pièces de velours tramées fil et tramées lin, « ce qui, disent-ils, est un grand déshonneur et un grand scandale dans cette ville ». Le 15 juin 1737, le Consulat décerne des louanges à un fabricant qui a présenté des échantillons d'étoiles mélangées soie et coton, de bonne qualité, où il entre un « vingt-cinquième de soie en chaîne », et il lui accorde une prime, considérable pour l'époque (6.000 livres), pour la fabrication de cette étoffe nouvelle, nommée levantine.

Que les esprits et les temps sont changés! Dès ce moment, la « Grande Manufacture de draps d'or, d'argent et de soie » conserve ses préférences pour les étoffes savantes de contexture, rehaussées par le dessin et le coloris; mais elle comprend déjà que la recherche du goût ne doit pas exclure l'abaissement

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