‹ Lyon à l'Exposition universelle de 1889Chapitre 21 sur 30 · CM · texte numérisé non relu

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L EXPOSITION LYONNAISE DE SOIERIES 6c

N'est-il pas plus vrai de dire, pour caractériser le xixe siècle, que cette époque n'a pas d'originalité? Les dessinateurs, sans se préoccuper le plus souvent du rôle décoratif que doit prendre le dessin d'une étoffe, font des compositions où ils combinent, au gré de l'imagination la plus fantaisiste, les feuillages et les fleurs empruntés tantôt à nos serres, tantôt à nos jardins, tantôt aux recueils d'ornements de convention. Le goût pour le mobilier des siècles passés a ramené la vogue des dessins soit de la Renaissance, soit du xvne siècle, soit du xvme siècle, et les dessinateurs se sont bornés à les copier, au lieu d'imiter la verve des dessinateurs italiens lorsqu'ils interprétaient au xvie siècle les compositions décoratives recherchées dans les siècles antérieurs. Ils sont en présence d'une consommation dévoyée incapable de les guider, qui a un certain goût critique mais non un goût créateur; et, quant à eux, ils ne sont pas assez forts pour lui en imposer. La science de leur art cependant ne leur manque pas; et ils ont aujourd'hui sous la main, pour traduire leur pensée, la merveilleuse machine qui s'appelle la mécanique Jacquard.

La mécanique Jacquard a été une belle conquête industrielle. Elle a déterminé une véritable révolution dans la fabrication des étoffes façonnées. Car non seulement elle a fait disparaître les lenteurs et les imperfections qui résultaient de l'emploi des ouvriers auxiliaires indispensables pour tirer les lacs, mais elle a permis au fabricant de multiplier à l'infini les jeux des fils pour perfectionner l'exécution d'un dessin donné, sans se voir arrêté ni par sa largeur ni par le nombre de fils à mettre dans ce dessin. Avec la mécanique Jacquard le prix de la main-d'œuvre, et par suite de l'étoffe, est abaissé dans une notable proportion.

La comparaison, en quelques mots, du passé avec le présent fera mieux ressortir le progrès gigantesque réalisé au xixe siècle dans le tissage des étoffes façonnées.

Dans le métier à la tire, le cassin contenait six cents cordes au maximum ; on faisait un tour de force en employant quatre cassins ; il fallait recourir à autant d'ouvriers auxiliaires qu'on mettait d'appareils ; enfin le nombre des lacs finissait oar être matériellement limité en raison de l'enchevêtrement des

cordes des lacs.

Dans le métier monté à la Jacquard on place facilement plusieurs mécaniques Jacquard, chaque mécanique pouvant contenir 1200 crochets; de plus on ajoute une ou plusieurs mécaniques d'armures. Rien ne limite le nombre des

cartons nécessaires pour l'exécution d'un dessin ; ainsi on rencontre assez fréquemment des dessins dont l'exécution nécessite l'emploi de 50.000 cartons. Le travail est exécuté par un ouvrier tisseur ou par deux ouvriers au plus lorsqu'il s'agit d'une largeur d'étoffe exceptionnelle.

Ajoutons qu'avec la mécanique Jacquard la quantité des fils mis à la disposition du dessinateur est assez grande pour qu'il puisse découper son étoffe au fil, c'est-à-dire donner à tous les fils d'un raccord du dessin un effet différent et par suite apporter à l'exécution une grande finesse.

Et ce n'est pas seulement pour les étoffes façonnées que les améliorations ont eu lieu : de petites mécaniques construites d'après le même principe que les autres, mais ne contenant que 100 crochets, ont été appliquées à la fabrication des étoffes à lisses multiples. Elles ont permis de supprimer les complications de marches et de ligatures qui rendaient lent et difficile le tissage des armures, et elles ont étendu le champ des étoffes dites unies.

En même temps que les métiers étaient modifiés tout le reste de l'outillage de tissage bénéficiait des incessants progrès des arts mécaniques. 11 n'y a qu'à citer comme exemple les peignes en acier aux dents si fines, trente-cinq lames dans un centimètre, le double de celles qu'avait un peigne en roseau ; les métiers mécaniques aux combinaisons si ingénieuses sur lesquels on fabrique, avec de la grège employée comme chaîne, jusqu'à 20 mètres par jour de tissus façonnés ou unis destinés à être teints en pièce.

A ces améliorations dans la technique, il faut, pour compléter la physionomie du xixc siècle, ajouter les inventions intéressantes qui ont pour objectif la préparation du fil, la teinture de la soie, l'apprêt des tissus, le mélange des différents textiles.

Tous ces perfectionnements qui coïncident avec le développement si remarquable des sciences physiques et mécaniqnes constituent ce qui nous semble être la caractéristique du siècle, c'est-à-dire une organisation de l'industrie pour une production rapide, sans limites, avec une grande économie de la force productrice, dans tous les genres depuis le tissu le plus compliqué jusqu'à l'étoffe la plus simple.

Disons enfin que les quantités des soies livrées à la consommation des fabriques européennes et américaines ont toujours été en augmentant pendant le xixc siècle, et se sont progressivement élevées, en ne considérant que ce siècle, de trois millions de kilogrammes à onze millions de kilogrammes.

L EXPOSITION LYONNAISE DE SOIERIES

De là cette exubérance de la production des soieries qui pour l'Europe seule atteint quinze cents millions de francs (1).

Après cette incursion dans le passé, pénétrons donc dans cette exposition des soieries lyonnaises admirable à tant de titres.

Au seuil, nous sommes arrêtés. Sur la galerie de 30 mètres s'ouvre un large portique du à un architecte lyonnais, M. Pascalon. Voici comment son œuvre est appréciée par un de ses plus éminents confrères et concitoyens.

(1) La production des soieries pour l'Europe s'élève à près de 1.300 millions ainsi répartis :

France

Allemagne

Suisse

Autriche

Italie

Russie

Espagne

Angleterre

La France est pour près de moitié dans ce total, et son contingent est fourni par les différents centres producteurs dans la proportion suivante :

Lyon 400 millions

Saint-Etienne 103 —

Calais 95 —

Roubaix 25 —

Saint-Chamond 12 —

Tours 7 —

Nîmes 4 —

Le Puy 4 —

Troyes 12 —

Ainsi la production de Lyon seul est des deux tiers de la production française et du tiers de la production européenne.

Sur 450.000 ouvriers travaillant à l'industrie de la soie, 300.000 sont employés par les fabricants Lyonnais.

Le nombre des métiers occupés par l'industrie lyonnaise est de 80 à 85 mille décomposés comme suit :

Lyon 16.000 métiers à bras, 65 à 70 mille dans les campagnes du Rhône et départements voisins : Ain, Ardèche, Isère, Loire, Haute-Saône, Savoie, etc.;

22 000 dans les usines où le travail se fait mécaniquement . Comme un métier mécanique représente la production de trois métiers à bras, ce sont, en adoptant celui-ci comme unité, 66 mille métiers à ajouter aux 85 mille mentionnés. Oa peut donc dire que la fabrique de Lyon occupe 130 à 150 mille métiers, suivant que la consommation est plus ou moins active.

Les tissus les plus variés se partagent cette production.

Il est bien convenu que l'architecture est le grand art par excellence, mais il ne brillait guère dans nos expositions passées. L'initié seul pouvait

La Chambre de Commerce de Lyon, dans son Compte rendu pour i8S<?, les répartit de la façon suivante, selon leur valeur marchande :

Etoffes de soie et de bourre de soie pure unie 153 . 100.000

Etoffes façonnées et brochées de soie pure 48.500.000 Etoffes de soie mélangées de coton et laines unies 124.850.000

Etoffes de soie mélangées de laine façonnées 24. 700. 000

Etoffes mélangées d'or et d'argent 4.500.000

Crêpes de toutes sortes 11 .500.000

Mousselines unies et façonnées 1.800.000

Gazes et grenadines 3.200.000

Tulles et dentelles 14.750.000

Tissus et gazes perlés 1.500. 000

Passementeries 7.300.000

Passementeries soie et coton 6.300.000

En augmentation de 20 millions environ sur 1888. Cette augmentation est presque tout entière due aux étoffes façonnées qui, d'une année à l'autre, passent de 56 millions à 73 environ. Les étoffes de soie pure sont en notable augmentation aussi, tandis que les tissus et gazes perlés et les étoffes de soie mélangée de coton et laine unie sont en diminution.

Il est diffic;le de faire la part de l'Industrie lyonnaise dans les exportations de soieries, mais elle est certainement supérieure à la proportion de deux tiers qui représente sa part dans la production totale.

Les exportations françaises de soieries rapportées à leurs contrées destinataires se divisent de la façon suivante :

Angleterre 1 10 millions

Etats-Unis 69 —

Allemagne 19 —

Suisse

Belgique

Espagne et Portugal

Turquie

Italie

Indes anglaises Divers

Les plus grands efforts ont dû être faits par les marchands de soie pour maintenir à Lyon le grand marché de la matière première.

Les grèges importées d'Asie entrent pour 50 "/„ dans la consommation lyonnaise, celles de France ne figurent que pour 13 •/„. celles d'Italie pour 20, celles de Syrie pour 7, celles des pays divers pour 6.

En somme, la production française exige annuellement près de 5 millions de kilog. de soie, auxquels il faut ajouter 1.400.000 kilog. de fils de schappe, dont la moitié pour Lyon et le coton et la laine qui jouent un si grand rôle dans les étoffes mélangées actuellement en vogue.

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