‹ Lyon à l'Exposition universelle de 1889Chapitre 25 sur 30 · CL · texte numérisé non relu

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L EXPOSITION LYONNAISE DE SOIERIES 8l

vestes de soie, leurs hauts de chausse qui jamais ne subirent le contact d'un tertre gazonné, leurs houlettes enrubannées, et leurs pipeaux de bois précieux; si nous avons renoncé, dans notre élégance plus « bon enfant » plus rieuse, aux formes symétriques et compassées qu'avait fait naître, avec l'empire, l'amour des Grecs et des Romains; si nous avons dit adieu, par la démocratisation générale, à l'emphase, à la pompe, aussi bien que, par l'épuration du goût, à la pauvreté et à la sécheresse qui s'harmonisait si bien avec l'époque du meuble en acajou, nous sommes encore astreints à des formes plus graves, à des traductions plus conventionnelles des éléments que nous fournit la nature. La robe de grande cérémonie, de même que la tenture de grand style n'autorisent pas cette familiarité charmante. Ils exigent du dessinateur non seulement du talent, du goût mais encore de la science. Et là encore nos fabricants ont démontré que, tout en créant de nouveaux genres, rien des anciens ne leur était étranger.

On serait justement surpris, d'ailleurs, que l'enseignement de l'art décoratif, organisé et professé comme il l'est à Lyon, que des traditions plusieurs fois séculaires, que la patiente et productive accumulation de matériaux de toutes les époques, que la mise en valeur, dans notre Musée d'art et d'industrie, des plus beaux spécimens de tous les temps, ne fissent pas pousser quelques rameaux traditionnels au milieu des productions destinées à satisfaire le goût du jour.

Les motifs classiques n'ont rien perdu de leurs droits. Leur influence, pour être latente parfois, n'en existe pas moins, et fréquemment, au milieu du concert moderne, pointe leur note caractéristique.

Nous pouvons suivre, dans la série des spécimens que nous donnons, le passage de la copie fidèle de la nature à la stylisation progressive des matériaux qu'elle fournit, puis à leur combinaison avec les ornements purs, et enfin retrouver la reproduction complète des meilleurs types des siècles précédents.

Le damas de MM. Duchamp et Cic (PI. XVII) nous montre un commencement de stylisation. Ces marguerites, ces roses sont déjà corrigées dans leur allure, et leurs boutons non encore éclos font éclater leurs gaînes de feuilles avec une symétrie à laquelle l'art n'est point étranger. Mais les élégantes graminées, que nous retrouvons avec leur sveltesse et leur nervosité, dissimulent ces quelques correctifs apportés à la nature.

Le brocart de MM. Devaux et Bachelard (PI. XVIII) est de la stylisation encore, et de la stylisation déjà plus accentuée. Les formes ont subi quelque peu

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cette transformation dont M. Bleton a exposé les rouages dans sa notice sur l'Ecole des Beaux-Arts. Ces pensées de forme hiératique nous font songer aux nobles dames d'antan, fermes en leurs chaires de bois sculpté, la figure sereine et sans expression, les mains symétriquement posées, la robe tombante en plis rigides, le hénin s'en allant fixer un point de l'axe de l'image. C'est de l'étoffe moyen-âge, avec tous les caractères d'archaïsme appropriés à son but spécial.

Moyen-âge aussi et d'une ornementation toute stylisée, le brocart à grandes palmes pour manteau de cour de MM. Bérard et Ferrand(P/. XXV). Tissé sur une Jacquard de 1 100 crochets, le tissu est gros grain faille française avec effet de fleurs broderie, en trame couleur du fond. Le dessin de la feuille est lamé or ou argent, suivant la nuance de l'étoffe. Le fond de la feuille est satin.

Stylisation toujours dans le lampas royal pour traîne de cour qu'ont exposé MM. Piotet et Roque (PL XIX). Royal, comme richesse, s'entend; car il est impérial de style. Mais si l'empire ne nous avait jamais fourni que des types de cet ordre, nous ne lui ferions certes pas le procès que nous lui intentions tout à l'heure. Pourquoi faut-il que nos moyens de reproduction nous obligent à décrire l'harmonie des nuances dans ces majestueuses et élégantes combinaisons de plumes, de lauriers, de roseaux et de fleurs? Les plumes, en quatre tons vieil or, sont retouchées par trois tons de vieux rose et trois tons de vert. L'exécution du dessin n'a pas demandé moins de 44,000 cartons.

Il en a fallu presque autant pour le lampas Louis XV (PL XX) de MM. Bérard et Ferrand. Les fleurs, aux nuances naturelles, y sont faites par quatre trames lancées et dix-huit trames de broché. Elles s'y marient aux motifs ornementaux de la plus grande élégance, du plus pur style, et l'on s'imagine volontiers les traînes de cette étoffe balayant les marches roses de Trianon, tandis que la précédente glisse un peu raide parmi les uniformes chamarrés de la cour de Joséphine.

Il est charmant de remonter de cette façon à travers les siècles et de les retrouver dans toute leur fraîcheur. Nous voici plus jeunes de cent ans avec le lampas, broché d'après Philippe de la Salle (PL XXIV), exécuté comme autrefois avec 40 espolins ou petites navettes portant des canettes de nuances différentes, mais au moyen de 1 3 ,000 cartons que ne connaissait pas Philippe de la Salle; aussi, l'ancienne étoffe n'a-t-elle pas la perfection d'exécution delà

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moderne. Cest une tenture superbe, comme art dans le groupement des ornements purs, comme fraîcheur dans le coloris de son bouquet et de ses guirlandes de fleurs naturelles. Elle appelle un palais pour s'y encadrer dignement.

Où avons-nous vu cette tenture Louis XV en satin broché (PL XXVI), où les dentelles et les fleurs s'enroulent, se découpent harmonieusement sur un fond vert d'eau ? C'est un type presque similaire que, dans notre abrégé historique, nous donnons un peu plus haut (Fig. 10, p. 56J. Et en effet celui-ci est tiré d'un dessin de robe fait par la maison Gally Gallien en 1764. Comme dans le précédent les dentelles s'y marient, légères, élégantes, aux guirlandes et aux bouquets de fleurs naturelles, qui donnent la note grave et éclatante.

Soit du reste qu'il s'inspire du passé, soit qu'il fasse concurrence aux plus anciennes et plus renommées manufactures comme avec son canapé Louis XV en point des Gobelins (Pi. XXII), soit qu'il s'astreigne aux conditions modernes et particulières à remplir, M. J.-A. Henry, auquel nous devons le modèle précédent, n'est jamais embarrassé dans l'exécution de ses programmes.

A côté de la parfaite exécution des types classiques, il sait plier son art aux exigences des concours contemporains qui ont un but déterminé, des proportions définies, un milieu spécial et souvent un dessin imposé. C'est à lui, dans cet ordre de travail, qu'est échue la mission de tisser la brocatelle destinée à la salle des fêtes de l'Hôtel de Ville de Paris (Pi. XXVII).

Mais c'est dans la broderie qu'il a donné sa note personnelle la plus caractéristique, et qu'il a imprimé à son époque la plus vigoureuse impulsion. C'est à son école et sous sa direction que se sont formées des artistes comme Mme Leroudier; c'est à son concours et à ses lumières qu'on doit l'organisation de cours de broderies à la Martinière des jeunes filles.

N'est-il pas superflu d'insister sur sa compétence quand on peut signaler à l'attention des œuvres comme le dos de chasuble de notre planche XXVIII brodé en or fin sur velours, avec plats et reliefs. Le fond en est imité d'un point de Venise. La croix, séparée du fond par un double galon, est composée de fleurs stylisées du xvie siècle, comme le fond, et traitées avec plus de richesse encore que celui-ci. Le sujet du milieu est brodé en couleurs naturelles, selon les procédés antiques remis en honneur par M. Henry.

C'est une broderie de même nature qui orne l'étendard de la corporation des tisseurs lyonnais (Pi. XXIX). Sur un panneau de velours cramoisi, orné d'une flamme tricolore, sont représentées : d'un côté l'Assomption de la Vierge ;

de l'auireles armes de la corporation, au lion d'or sur fond de gueule, avec les forces et la navette entrecroisées comme symbole de la profession.

Dans sa forme, l'étendard est Moyen-Age ; dans ses ornements, Renaissance. Une délicate console en fer forgé et doré le relie à la hampe.

Se jouant des difficultés de son art, M. Henry a produit un chef-d'œuvre unique dont nous ne pouvons malheureusement donner qu'un faible échantillon. Il a fait tisser un missel entier, de 50 pages, en texte gothique d'un caractère très élégant, dont chaque page, comporte un encadrement différent. Ces pages sont aussi nettes que celles du livre le mieux imprimé. C'est aux gardes de cet ouvrage qu'est destiné le drap d'or et de soie que représente la planche XXX. On n'a pas réalisé de plus fin croisement de fils, et le dessin, est d'une netteté parfaite dans les détails les plus délicats.

Vraiment quand on rapproche ces travaux des orfèvreries, des vitraux, des meubles dont nous avons donné quelques spécimens dans notre premier volume, on se prend à songer que dans notre siècle de scepticisme il s'est gardé à Lyon quelque chose de ces époques de foi où les ouvriers, qui nous apparaissent, hors leurs œuvres, comme naïfs dans leur esprit, naïfs dans leurs moyens d'exécution, naïfs dans leur patience même, passaient une existence à enluminer un manuscrit, ciseler une garde d'épée, une buire précieuse, fouiller un bahut, une crédence, ou exécutaient, ingénus, ignorés et pauvres, un morceau anonyme de ces cathédrales gothiques destinées à émerveiller tant de siècles.

Plus heureux que leurs devanciers, nos contemporains, sans une moindre valeur personnelle, voient leurs efforts couronnés de résultats plus réels et plus immédiats ; les temps ne sont plus où les privations semblaient compagnes inséparables de l'art.

C'est que, grâce à l'ascension vertigineuse de la science dans tous les domaines, nous avons vu se réaliser ce phénomène qui eût semblé, il y a peu encore, une antinomie : l'union intime du génie industriel et du sens artistique le plus élevé. Ces deux facultés font non seulement bon ménage, mais sont actuellement inséparables, et incapables l'une et l'autre de résultats, dans l'ordre de choses dont nous nous occupons, si elles ne s'appuient l'une sur l'autre.

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