‹ Lyon de 1778 au Directoire, notes et documents; (volume 5)Chapitre 4 sur 9 · LYON' EX I79Î · texte numérisé non relu

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en conséquence, hâtés de se réunir au département et de donner ensemble des ordres tendnnt à faire cesser l'effusion du sang.

M Citoyens, nos opinions, nos cœurs sont maintenant connus ; les inculpations dirigées contre vous, par des personnes qui étoient accréditées par leurs fonctions, sont fausses, les représentants du peuple s'empressent de le publier ; ils en porteront l'assurance à la Convention Nationale ; ils regretteront longtemps que cette vérité soit mêlée de l'amertume que leur procurent les malheureux événements de la journée d'hier.

« NiocHE, Gauthier,

a Commissaires de la Convention Xationale. o

Lyoti, K.4.-V. Delaroche, i/(^j, in-foL, Revue du Lyonnais, IV, ^^5?.

Le même jour les corps administratifs du département, du district de la ville, de celui de la campagne de Lyon, et des sections de cette même ville réunies par leurs commissaires, adressent de leur côté aux Lyonnais la proclamation suivante :

u Vive la Liberté, l'Egalité, la République une et indivisible !

« Citoyens, « Vous venez de montrer votre courage, vous avez terrassé l'anarchie, déployé toutes les vertus des

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républicains, votre amour pour la loi, votre horreur pour les excès dont vous avez été menacés. Les sections de la ville doivent être grandes et généreuses ; elles ne déshonoreront pas leur triomphe par des attentats à la sûreté individuelle. Chaque citoyen doit être sous la garantie de toutes les sections. Nous vous invitons, citoyens, à exercer la surveillance la plus active pour que la loi règne seule. Conservez le calme et la tranquillité qui doivent succéder à la victoire. Oubliez les scènes affreuses dont vous avez été les témoins et les victimes pour vous livrer sans réserve aux doux sentiments de fraternité et d'union qui doivent caractériser les peuples libres, les vrais républicains.

« Dubois, président du département, Matheron, président du district de Lyon, PecoJet, président du district de la campagne de Lyon, FréminviUe, président des sections réunies par commissaires.

« Napoli, secrétaire. »

Lyon, ^4.-V. DeJaroche, i/ÇS^ in-JoL, %eviie du Lyonnais, IV, 5J0.

Enfin, les administrateurs du département envoient au Ministre de l'intérieur le rapport suivant sur la journée du 29 mai.

Lyon, 30 mai. « Citoyen Ministre, « Nous envoyons un courrier extraordinaire à la Convention pour lui porter l'affligeante nouvelle du

triste événement qui est arrivé hier, et que malheureusement nous avions prévu sans pouvoir calculer jusqu'à quel point il pouvait empirer.

« Nous vous avions annoncé par nos lettres du 26 et du 27 de ce mois, que nous craignions quelques grands mouvements, à en juger par la fermentation des esprits et par les soins que prenoit la municipalité de les provoquer. Vous avez vu de quelle manière elle l'avoit fait, et comment, au mépris de toutes les lois, soutenue de sa force, elle a\ oit bravé une autorité supérieure, contre laquelle elle ameutoit le peuple.

« Déjà quelques jours auparavant elle avoit essayé un soulèvement, en laissant à un attroupement formé la liberté de se porter chez un citoyen chargé d'un approvisionnement de beurre pour l'armée des Alpes, qui se permit de le taxer arbitrairement sous prétexte d'accaparement.

« Enfin le 28 arrivèrent les citoyens Nioche et Gauthier, commissaires de la Convention près les armées des Alpes, pour l'exécution sans doute des mesures qui avoient nécessité l'envoi à Lyon de deux bataillons et de deux escadrons de dragons.

(' Les citoyens de Lyon , instruits de ces deux circonstances, s'empressèrent alors de communiquer leurs craintes et leurs alarmes, d'autant plus fondées que dans ces moments partoient des réquisitions arbitraires pour aller à la Vendée, et pour fournir des taxations exorbitantes sous vingt-quatre heures. Ces craintes se réalisoient par les propos qui se tenoient

publiquement, qu'on forceroit les citoyens par la bayonnette, qu'on couperait des têtes, qu'on établirait un tribunal révolutionnaire. Tous ces bruits accrédités par la municipalité portèrent les sections à se réunir, à former des pétitions tendantes à se constituer en état de réquisition permanente, chacune dans leur bataillon. Le danger étoit pressant , la force révolutionnaire s'étoit assemblée la nuit précédente, s'étoit liée par des s^ments ; il n'en fallut pas davantage pour aigrir et animer les esprits.

« Vingt-six sections sur trente-une demandèrent la permanence en armes dans leur quartier, sur le fondement des craintes que leur inspiroient ces différents complots. Adressées à l'administration, elles furent renvoyées par devant les commissaires de la Convention qui, ne s'étant point ouverts sur cette demande , portèrent l'administration à ne prendre qu'une demi-mesure, qui consistoit en une réquisition à la municipalité de fortifier les piquets et de doubler la masse de la force armée. Cette nuit même, les sections obéirent parfaitement à la défense qui leur fut faite de s'assembler en armes, à l'exception de quelques jeunes gens qui, ayant été rencontrés armés, furent arrêtés par une patrouille et mis en état d'arrestation. Le lendemain on ne connut point la cause de cette arrestation, on ne vit, dans le refus de constituer en permanence la force armée , qu'un moyen dont on s'étoit servi pour paralyser la force et l'activité des sections. Dès lors, les citoyens, qui

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appréhendoient pour le jour l'arrivée des forces envoyées dans la ville de Lyon par les citoyens Dubois-Crancé et Albitte , qui savoient d'ailleurs que ce jour étoit marqué pour l'exécution des complots, s'assemblèrent à un quartier général.

« Dès huit heures du matin , les commissaires instruits du rassemblement se rendirent au lieu où il étoit indiqué avec un membre de chaque administration, pour leur porter des paroles de paix et d'union ; d'un autre côté, la commune avoit assemblé un assez grand nombre de ses partisans , avoit fait hérisser de canons la maison commune avec un appareil formidable.

« Nous ne vous dissimulerons pas que l'administration, en général, étoit désignée pour la première victime de la municipalité, et que, par une contradiction aveugle, les administrateurs ne purent se rendre à leur poste, la consigne ayant été donnée de n'en laisser entrer aucun. Forcés par cette fatalité de nous réunir individuellement auprès de notre président, nous délibérâmes en commun que, quoique repoussés du lieu de nos séances, nous ne devions pas abandonner la chose publique dans son danger, que nous devions veiller à tous les mouvements, pendant que les députés feroient aux citoyens la proclamation de la paix. Nous nous réunîmes en conséquence à l'administration du district de la ville. A peine arrivés dans son sein , nous entendons le bruit d'un canon et d'une mousqueterie, prolongé

pendant quelques minutes. Bientôt après , on nous rapporte que le bataillon de la section de Brutus, qui s'étoit présenté sur la place des Terreaux, près de l'hôtel commun, en conséquence d'une réquisition, avoit été assailli par une décharge d'artillerie et de mousqueterie qui tua ou blessa une trentaine de citoyens. Dans ces entrefaites, une quantité de citoyens annoncent aux administrations qu'elles courent de grands dangers dans le local qu'elles occupent. Par ces considérations, les administrations se rendent à l'Arsenal ; elles sont bientôt investies d'une force imposante qui garantit leurs délibérations. Dans Tintervalle de cette translation, les administrations apprennent que les citoyens en étoient venus aux mains. Le premier usage qu'elles firent de leur pouvoir, fut de faire une proclamation et d'engager tous les citoyens à cesser le combat et à se retirer ; mais l'action étoit entamée, les autorités constituées ne furent pas entendues. Dans ces circonstances, quelle étoit la source des divisions ? Quel étoit le remède à y apporter ? De toutes parts, on annonçoit que la municipalité avoit perdu la confiance ; depuis longtemps elle étoit dénoncée dans l'opinion publique comme coupable de prévarications et d'actes arbitraires. Le matin même, elle avait fait tirer le canon et la mousqueterie sur des citoyens qui s'étoient rassemblés sur ses réquisitions ; le sang des citoyens couloit, on étoit sur le point d'en verser encore. L'armée des sections avoit atteint la maison commune,

on menaçoit d'en faire le siège. Dans cette perplexité, les administrations suspendent la municipalité et le Conseil général ; cette mesure est adoptée par les commiss:iires de la Convention , qui envoient eux-mêmes au Conseil général et à la municipalité l'ordre de cesser leurs fonctions et d'évacuer l'hôtel commun.

« Nous pouvons vous assurer, citoyen Ministre, eue dès cet instant, et lorsque la proclamation fut faite, le sang des citoyens cessa de couler, le reste de la nuit fut calme et tranquille et employé à des mesures de sûreté ; mais la découverte d'un complot contre-révolutionnaire , dont on avait lieu de soupçonner la municipalité complice, indépendamment des délits graves dénoncés contre elle dans l'exercice de ses fonctions, nous a mis dans la nécessité de fiiire mettre en état d'arrestation les principaux auteurs de la conjuration et des dilapidations dénoncées, ainsi que des provocations au meurtre , et les agents connus de la faction qui l'a jusqu'ici insolemment provoqué.

« Nous vous rendrons compte successivement des informations qui seront faites pour éclairer votre décision sur la suspension, et nous vous prévenons que nous faisons remplir provisoirement les fonctions municipales par deux membres de chaque section, connus par leur patriotisme, leur zèle et leur intelligence, jusqu'à ce que vous ayez définitivement statué, ce que nous vous prions de suspendre jusqu'à

l'envoi de votre proclamation et des pièces justificatives.

« Nous supprimerons au surplus toute réflexion sur les événements. Mais nous croj'ons pouvoir vous assurer que, si le nouvel ordre de choses, que la fatalité des circonstances a suscité , est maintenu, le germe des divisions disparaîtra et l'espérance de la paix pourra renaître.

« Les citoyens de Lyon ont déployé trop de courage et trop de fermeté pour croire qu'ils sacrifient aisément leur liberté, et qu'ils laissent échapper leur victoire sur leurs oppresseurs.

& La confiance dans les administrateurs a été si grande, qu'au premier récit des événements fâcheux qui se passèrent hier , nous avons vu accourir des campagnes plus de 20,000 citoyens , pour oflrir leurs bras et leurs forces. Il eût été bien à désirer qu'ils fussent arrivés plus tôt, ils auroient peut-être empêché l'effusion du sang.

« Au surplus, comme la tranquillité se rétabUt insensiblement, nous avons renvoyé les sept huitièmes de ces citoyens généreux, en applaudissant à leur civisme et à leur humanité et en faisant des vœux pour que de semblables occasions ne se rencontrent jamais.

« Dubois, président. »

Lyon, Imprimerie Delaroche, in-40 de 7 pagres.

A la suite des événements du 29 mai, la municipalité montagnarde est renversée et remplacée par une municipalité provisoire composée comme il suit :

Coindre, maire.

Guillin, procureur de la commune.

Beraud et Barbier, substituts.

Ricoud, secrétaire-greffier.

RoussQau

Royer Fœdi

Carret

Péricaud

Condentia

Chataigner

Mazard

Lozas

Dessisier

Lemelletier

Bemany

Janvier

Allier

Montmedi

Chirat

Durand

Orcel

Josserand

Berchoud

Mettrat

Comité militaire.

Comité des impositions.

Travaux publics.

Comité de correspondatice.

Comité militaire des subsistances.

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On adjoignit à ce comité quarante adjoints, dont six en permanence à la caserne de St-Pierre, onze à la munitionnaire de la Croix-Rousse, deux à Serin, un à St-Just, deux à l'Arsenal, deux à l'hospice Saint- Lazare, quatre chargés des comptes pour le payement de la force armée, les autres tenant le bureau avec les administrateurs,

Bemany Favre

Combry Richard Meynis

Chasserial

Subrin Girerd

Peizin Jacquet

Comité de sûreté générale, dit des cinq.

Adjoint.

I Commissaires envoyés à Bordeaux.

i Commissaires à Bordeaux. -

3 Juin

La Convention députe à Lyon Robert Lindet, membre du comité de Salut public, pour s'adjoindre aux représentants de l'armée des Alpes afin de concourir avec eux au rétablissement de l'ordre.

7 Juin

Un service funèbre est célébré en l'église Saint- Polycarpe en l'honneur des victimes de la journée du 29 mai. L'abbé François Rozier, curé de cette paroisse , prononce à cette occasion le discours suivant :

« Doleo super te, jrater mi Jonalhas ! Siciit mater unicîim amat jiliiim suiim, ita ego te diligebain. ]c pleuve sur vous ô mon frère Jonathas ! Je vous chérissais comme une mère tendre aime son fils unique. (Reg. Uh.2.)

« Ces paroles, que la douleur mit dans la bouche de David, ne sont-elles pas les mêmes que nous avons, avec effroi, entendu répéter, et que dans l'amertume et l'excès de leur douleur répètent encore aujourd'hui le père qui redemande son fîls, l'épouse qui dans son désespoir réclame son époux, les malheureux enfants qui ont perdu leur père, leur seule et unique ressource ? J'ajoute avec le prophète : Considère, ô Israël, quelle est la perte ! compte le nombre de tes enfants blessés et celui de tes enfants que la mort a moissonnés à la fleur de leur âge. L'élite d'Israël a péri ! Comment les forts d'Israc^l ont-ils succombé ? Votre mort me navre de douleur Jonathas, mon frère ! Je vous aimois comme une mère tendre aime son fils unique.

« O mon Dieu ! que les décrets de votre providence sont impénétrables! qu'ils sont terribles ! auriez-vous retiré de dessus les habitants de cette ville la protection de votre droite ? Depuis plus de deux siècles, le sang n'avoit pas coulé dans ses rues.

« Autrefois le fanatisme y déshonora une religion qui ne prêche que la paix, la soumission et la charité fraternelle ; il étoit suscité par les intrigues et par les cabales de la cour ; il y arma le citoyen contre le citoyen. Mais aujourd'hui, ô mon Dieu, pourquoi permettez-vous qu'un peuple de frères, dont tous les efforts se terminent à conquérir sa liberté, pourquoi permettez-vous qu'il tourne ses armes contre luimême ; s'il falloit du sang pour satisfaire votre justice, pourquoi n'avez-vous pas préféré qu'il fût versé sur nos frontières, plutôt contre nos ennemis coahsés, que par la main de nos frères armés les uns contre les autres ?

« Ce n'est pas à moi à interroger, ô mon Dieu, le conseil de votre sagesse ; pardonnez mes plaintes à la douleur qui m'oppresse ; je me soumets, je me tais, et, dans un respecteux silence, je me contente de mêler mes larmes à celles de mes frères rassemblés dans ce temple, pour vous offrir très humblement leurs vœux et leurs prières.

« Et vous, cendres inanimées de nos frères, la plus noble partie de vous-mêmes vit et vivra éternellement : votre sang répandu vous fera trouver grâce auprès du Dieu de miséricorde ; il aura lavé vos

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taches et vos péchés. Vos corps ont été les victimes que vous avez immolées au Seigneur ; et votre âme, semblable à la flamme qui s'échappe du milieu des sacrifices, s'est élevée dans le sanctuaire de l'Eternel ; elle ne demande plus que des prières... Prions donc... prions pour nos frères dont les corps reposent ensevelis sous les ombres de la mort ; mais prions pour tous en imitant J.-C. notre divin modèle qui, du haut de l'arbre de la croix, prioit, même au dernier moment où son humanité sainte succomboit sous la rigueur des supplices... ne voyons plus dans tous nos frères que des victimes infortunées qui ont expié pour nous. Ils ont par conséquent des droits incontestables à nos prières, et leurs veuves et leurs enfants, des droits sacrés à notre commisération, à notre pitié et à nos largesses.

« Ecoutons les voix plaintives qui s'élèvent du fond de ce sarcophage, et profitons de la salutaire leçon qu'elles nous donnent.

« Elles nous disent : si on avoit respecté les lois, nos corps seroient pleins de vie. L'infraction aux lois accumulera sans cesse crimes sur crimes, et le crime audacieux sapera les fondements de l'empire françois.

« En effet, mes frères, jetons un coup d'oeil sur tout ce qui nous environne, depuis le commencement de la Révolution : l'orgueil, l'avarice, l'ambition, en un mot toutes les passions humaines, n'ont plus respecté aucun frein ; semblables à des vents impétueux et déchaînés les uns contre les autres, elles ont

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combattu entr' elles avec la fureur de racharnement. Les partis se sont élevés contre les partis, les cabales contre les cabales ; l'ami est devenu l'ennemi de son ancien ami ; le père, de son fils ; la sœur, de ses frères ; les citoyens, des citoyens. De cette lutte générale est née la calamité publique, et la Révolution est aujourd'hui forcée de combattre tout à la fois et les ennemis du dedans et ceux du dehors. Les plus ambitieux et les plus intrigans ont dit : Elevons-nous sur les débris de la nation, et sachons profiter de la fermentation générale ; à cet effet, et pour arriver plus sûrement à nos fins, brisons les seuls liens qui unissent les hommes et sur lesquels reposent la sûreté et l'existence de toute société ; apprenons à une partie de la nation à rompre tout à la fois les liens civils et les liens religieux ; accoutumons-la à l'insubordination envers les autorités constituées, à mépriser une religion qui prêche l'obéissance et la soumission aux lois. Il faut que cette classe perde tout respect pour l'Etre suprême ; et comment conservera-t-elle ce respect, lorsque nous lui aurons persuadé que la mort anéantit l'homme tout entier, et que le dogme d'une vie future n'a été imaginé qu'afin de rendre l'homme esclave dans celle-ci ?

« De pareilles assertions nous font frémir, mes frères ! et vous les taxeriez peut-être d'exagération, si elles n'avoient pas été avec affectation annoncées dans les papiers publics, affichées sur les murs des coins de nos carrefours, et jusque sur la porte de nos

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temples. Que pouvoit-on attendre des hommes enivrés de ces principes destructeurs ? La vertu les épouvantoit , faisoit leur tourment et leur honte, parce qu'ils n'inspiroient et ne respiroient que le crime, et le crime seul étoit devenu leur breuvage et leur aliment.

« Tel est l'état déplorable où se trouve encore la nation ; état qui attire et fixe sur nos têtes les calamités, et qui les centuplera encore si la nation entière ne se lève pas pour arrêter et anéantir la déprédation, le meurtre et le brigandage.

« Citoyens, c'est au nom du Dieu vivant, c'est au nom de la chère patrie, c'est au nom de l'humanité, que j'ose vous conjurer de mettre sous vos pieds et d'anéantir tout esprit de parti, de sacrifier tout ressentiment^ d'immoler toute espèce de haine, de ne composer plus qu'un peuple d'amis et de frères ; enfin, je vous en conjure, sauvez la patrie. Si vous pensez autrement, si, semblables à Samson, vous continuez d'ébranler les colonnes du temple, tremblez, vous serez écrasés sous ses ruines. Il n'est plus temps pour aucun parti de revenir à ses premiers plans : l'impulsion est donnée ; le bonheur public la réclame, et c'est un torrent qui brisera toutes les digues qu'on tenteroit vainement de lui opposer. Il n'y a plus de milieu ; il faut ou suivre cette impulsion, ou périr. Que personne ne sépare donc plus son intérêt particuher de l'intérêt général. C'est dans la niasse que

consiste la force, et toute division appelle à elle l'anéantissement de la société.

« C'est en vain que l'on voudroit lutter contre les décrets de la Providence. Jugeons de l'avenir par le passé. Les classes de la société qui ont mis le plus d'obstacles à la Révolution ont vu leurs efforts impuissans ; elles ont été prises dans leurs propres pièges et dans les embûches préparées par leurs mains ; ces chênes orgueilleux ont été brisés par l'orage ; tandis que l'humble roseau a plié, s'est relevé et a donné ses fleurs et ses fruits. Les secousses successives et effroyables que la Révolution a éprouvées et auxquelles elle a résisté annoncent clairenrent qu'elle est déterminée et résolue dans les décrets de la Providence. Le véritable esprit de la religion la soUicitoit et la raison la demandoit à grands cris.

« En conséquence, je vous tiendrai, mes frères, le même discours que Gamaliel adressa au conseil des Juifs qui persécutoient les Apôtres, parce qu'ils annonçoient la résurrection et la doctrine du Christ : " Cessez de les tourmenter, leur dit-il, laissez aller les choses ; car si cette œuvre vient des hommes, elle se détruira d'elle-même ; mais si elle vient de Dieu, vos projets ne sauroient la renverser , et vous vous exposeriez à combattre Dieu même. "

« En effet, à quoi ont abouti ces odieux complots accumulés les uns sur les autres dans les différentes villes, les grandes et horribles trahisons concertées avec toute la sagacité de cette prétendue prévoyance

humaine ? L'Eternel s'est ri des vains projets des hommes, il a permis que ces sourdes menées aient été découvertes et dissipées avec la même rapidité que la poussière est entraînée par le vent. On peut dire d'elles ce qui est dit de l'impie dans l'Ecriture : J'ai passé et elles n'étaient plus.

« Faites attention, mes frères, si vous désirez sincèrement mettre un terme à nos calamités et l'accélérer, faites attention que Dieu se sert de vous ; que le salut de la patrie, de cette cité, de vos femmes, de vos enfants, enfin de ce que vous avez de plus cher au monde, est dans vos mains ; mais que vous touchez au moment critique et décisif. Rappelez-vous que la nation entière a les yeux tournés sur vous... Prononcez : voulez-vous sa conservation, ou sa ruine et la vôtre qui en est inséparable?... Citoyens ! votre propre intérêt vous démontre l'impérieuse nécessité .de sauver la patrie ; demandez des lois, obéissez aux lois, faites respecter les lois, et la patrie sera sauvée.

« N'est-ce pas ce que vous crient du fond de leur tombeau les âmes des frères que nous pleurons ? que signifient ces chants de tristesse dont cette église retentit, ce lugubre appareil qui couvre les murs de son sanctuaire? Si on avoit respecté les lois, on n'auroit aujourd'hui que des actions de grâce à y rendre à l'Eternel, et depuis longtemps l'alarme et la terreur n'auroient pas flétri l'âme des habitants de cette cité.

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« Vous l'avez ainsi décrété, ô mon Dieu ! vous avez permis ces troubles, ces alarmes, afin de rappeler à votre amour et à votre service ceux qu'une folle instruction avoit égarés. Vous l'avez voulu ainsi, ô mon Dieu ! afin que l'expérience nous apprit à enseigner, à mieux apprécier la paix et la tranquillité dont nous abusions. Vous vous servez de nos fautes passées pour nous instruire sur le présent et sur l'avenir ; jusque dans nos châtiments votre miséricorde éclate. Nous profiterons des leçons que vous nous donnez ; et, prosternés au pied de vos autels, nous jurons en votre présence et sur le tombeau de nos pères, que tout Lyonnois sera, à l'avenir, l'esclave, l'ami, le conservateur et le protecteur des lois ; enfin, qu'il est prêt à verser jusqu'à la dernière goutte de son sang pour défendre et sauver la patrie. 0 mou Dieu, donnez-nous en la force, mais soyez un Dieu vengeur contre celui qui parjurera son serment.

« Citoyens, lorsque vous retournerez à vos sections, prêchez-y par vos exemples, plus que par vos paroles, la concorde, la paix et l'union ; élevez-y un monument consacré à l'amour de la patrie ; mais qu'il soit embelli par les mains de la modération , et couronné par celles de la plus tendre fraternité. C'est le vœu le plus ardent de mon cœur. »

Discours prononcé dans V église de St-Polycarpe par le citoyen curé de cette paroisse, pendant le service soleuuel qu'il a célébré le y juin pour le repos de l'dme des victimes Je la malheureuse journée du 2^ mai. Lyon 1795, in-S°,

8 Juin

Le Ministre répond par la lettre suivante au rapport qui lui avait été adressé par les administrateurs du département de Rhône-et-Loire sur la journée du 29 mai :

« J'ai reçu, citoyens administrateurs, la lettre que vous m'avez écrite le 30 mai pour m'informer de l'événement affreux arrivé la veille dans la ville de L\-on. Le sang des citoyens répandu par d'autres citoyens présente un tableau déchirant.

« Je ne dois pas encore juger la municipalité ; mais je ne puis applaudir à la résistance que vous me dites qu'elle a faite contre les autorités supérieures. Peut-être eût-il été possible puisque la majorité des sections s'étoit prononcée contre les mouvements qui se faisoient , de vaincre l'opiniâtreté des autres sections en bloquant avec précaution la force armée qui étoit à la maison commune.

« Le décret que la Convention Nationale rendit hier, et qui invite ses commissaires à prendre toutes les mesures propres à rétablir le calme et la tranquillité dans votre ville, recevra, je n'en doute pas, une prompte et salutaire exécution, et en fera disparaître l'anarchie, le pire de tous les maux.

(I Je ne dois cependant pas vous dissimuler que la dureté des riches a souvent excité les justes plaintes

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du citoyen pauvre, et que le moment est venu où celui qui a beaucoup doit donner beaucoup, et faire volontairement tous les sacrifices que les circonstances et les besoins delà patrie exigent. Ce doit être surtout aux administrations supérieures à donner cette impulsion à ces vils égoïstes, qui ne veulent de révolutions que pour eux, et qui ne peuvent inspirer aux pauvres que le mépris et l'indignation. Je désire, citoyens, reconnoître en vous, dans les pièces et renseignements que vous m'avez promis, des amis du pauvre, des magistrats du peuple qui veulent que chacun jouisse des droits que les lois lui assurent^ et qui savent que dans les moments de crise, si le citoyen pauvre sacrifie sa vie pour fonder le bonheur de sa patrie, le riche doit au moins y contribuer d'une portion de son superflu. C'est alors que je vous seconderai de tous les moyens que la loi a mis dans mes mains, pour confondre la malveillance et fonder la République sur les principes de vérité et de vertu, qui sont les seuls que désormais doivent professer les François.

12 Juin

Adrien Lamotirette, êvêque constiftittoiinel du département de Rbône-et-Loire, prononce, dans l'église mélropolHaine, un discours à l'occasion du service solennel célébré

pour les citoyens morts dans la journée du 2ç mai, en défendant les droits sacrés de l'égalité et de la liberté républicaine contre l'oppression et l'anarchie.

« CON'CITOYEN'S ET FrÈRES,

« Pourquoi la liberté, cette fille auguste de la nature, cette souveraine de la nature, elle qui, d'une main intrépide, précipite, du haut de leur trône, les despotes qui outragent la majesté de l'espèce humaine ; pourquoi s'offre-t-elle aujourd'hui à nos regards sous des traits si effrayants et si farouches ? Pourquoi l'audace vient-elle, au nom de la douce liberté, retracer tous les forfaits de la plus implacable tyrannie ?

« Seroit-ce bien vous, liberté sainte et aimable ! qui répandriez les haines et les terreurs qui obscurcissent d'une manière si affreuse tout le vaste horizon de la France ? Votre règne ne sauroit-il s'établir que sur la cumulation de tous les crimes, et vos autels demanderoient-ils à ne s'élever que du milieu des flots du sang innocent ?

« Quel douloureux et désolant spectacle, mes très chers frères, que celui que nous présente un peuple récemment sorti de l'oppression de la servitude, qui prend tous les genres d'écart et de désordre pour le recouvrement de ses droits, et qui, enivré de sa force et de son pouvoir, se replonge, par la licence, dans des chaînes mille fois plus lourdes et plus asservissantés que celles qu'il avoit brisées ! Mais, ô peuple essentiellement vertueux et bon ! ce sont les monstres

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qui vous égarent et qui vous trompent qu'il faut accuser de tous les malheurs que vous vous préparez 1

« Combien donc ils sont dignes de notre vénération, de notre reconnaissance, de nos regrets et de nos larmes, ces excellents hommes, ces héros de la vraie et sage Uberté, ces martyrs de la loi et de l'ordre public qui sont morts en défendant la République contre les agitateurs qui bouleversent tout ! Vous l'aurez vu couler, chers citoyens, ce sang vertueux et pur ; vous l'aurez vu couler sous la foudre homicide des oppresseurs et des pertubateurs de cette grande cité. Placés à côté d'eux pour le soutien de la même cause, vous avez partagé leur courage et leurs dangers ; vous n'avez apprécié le bonheur de leur survivre qu'autant que le sang qui vous restoit dans les veines, serviroit à achever l'œuvre si glorieusement commencée par vos frères, morts ou expirants sous vos yeux, et vous avez rapporté, en revenant vivants de ce combat mémorable, l'immortel mérite d'avoir affronté le trépas et d'avoir aussi été résolus à mourir. Mais vous, âmes tendres et sensibles, familles généreuses et estimables à qui cette journée a coûté de si désolantes séparations ; vous qui ne vîtes point revenir dans vos innocents foyers vos fidèles époux, vos tendres entants ! hélas ! pourquoi ne puis-je aujourd'hui célébrer leur vertus et exposer à votre admiration la gloire éclatante dont ils se sont couverts, sans renouveler la plaie encore si récente que ce jour

terrible a portée au sein de la parenté et de la nature ? Epouses affligées ! mères consternées ! qu'elles sont saintes, qu'elles sont respectables ces larmes dont vous arrosez la dépouille de ceux que nous pleurons si amèrement avec vous ! car leur perte n'est point un sacrifice qui vous soit personnel ; c'est une perte publique, c'est un sujet de douleur pour toute la cité, c'est un sujet de regrets pour la patrie entière ; et le sentiment profond de tristesse que vous voyez peinte sur le front de tous les citoyens rassemblés au pied de ce sanctuaire, vous répond que tous nous nous chargeons autant du poids de vos chagrins que de celui de vos besoins.

0 Mères et épouses ! une plus sublime considération vient adoucir l'amertume de votre peine : ils sont morts pour la justice, ils ont scellé de leur sang leur dévouement à la loi, leur haine pour le crime ; ils sont autant les martyrs de Dieu que ceux de la patrie. " Ne vous affligez donc pas, disoit autrefois l'apôtre aux fidèles de l'Eglise naissante, ne vous affligez pas comme ceux qui n'ont point d'espérance. " La ténébreuse impiété, qui a noirci de tant de blasphèmes le grand spectacle de la violation de la France, ne fut jamais que du côté de ces agitateurs féroces, de ces désorganisateurs perfides, qui ont besoin de l'abrutissement du peuple et de l'extinction de tous les principes pour atteindre à leur but, qui est de tout livrer à la combustion et au brigandage, d'assassiner et de se baigner dans le sang jusqu'à ce qu'il n'y ait

plus que des mccliants ou des monstres sur le globe de la terre,

« Mais vous, femmes vertueuses, qui adorez un Dieu éternel et qui vivez dans l'attente d'un avenir où ce grand Dieu se réserve de faire le solennel discernement de l'homme juste et de l'homme méchant, quelle riche, quelle consolante perspective ne vous offre-t-il pas, cet être immense et infini, devant qui rien n'est mort, et qui vous promet de vous faire retrouver, de vous faire embrasser dans son sein bienheureux, vos époux, vos enfants, et tout ce qui vous a été précieux sur la terre ?

« Ah ! la probité et la vertu doivent .trop à ces victimes sacrées et chéries pour qu'on puisse douter de leur réunion à la source immuable de tout ordre et de toute justice ; car la probité et la vertu leur sont redevables du bonheur de respirer enfin de la longue oppression où elles se trouvoient réduites sous le sceptre impitoyable et flétrissant de la plus hideuse et de la plus vile anarchie qui ait jamais souillé l'histoire des révolutions politiques.

« Nous en étions en effet, chers concitoyens, vous le savez, nous en étions à ce point de dégénération et d'opprobre, où c'étoit un crime d'avoir des lumières, où l'inculte et grossière improbité vouloient engloutir toutes les fortunes, après avoir englouti tous les pouvoirs, et où il falloit se cacher d'avoir une morale et se disculper d'être un honnête homme. Il n'étoit pas jusqu'à l'artisan laborieux et paisible qui, en se

jetant à la fin du jour sur sa couche pauvre et austère, n'y portât l'appréhension d'en être cruellement arraché, pour aller expier au fond d'un cachot le tort d'avoir refusé de participer ou d'applaudir à un forfait.

« Tel étoit, sages citoyens, le déplorable état de cette grande ville, lorsque vous vous levâtes pour renverser ce colosse dégoûtant d'iniquités, de persécutions et de caprices. Tel étoit le fléau dont l'extirpation a ravi du milieu de nous les hommes incorruptibles et généreux à qui nous rendons en ce lieu saint nos tristes et derniers devoirs. Mais ne parlons plus de la perte que nous a fait subir leur trépas. Quelques réflexions, utiles au triomphe de la cause pour laquelle ils se sont si glorieusement sacrifiés, honoreront plus leur mémoire que le stérile hommage de nos regrets et de nos éloges.

« Citoyens, le mal que vous avez si heureusement retranché du milieu de vous, n'est qu'un rameau d'une grande manœuvre ourdie et conduite sur les places, d'une perversité profonde et réfléchie : cette branche de désolation et de scandale est tombée, mais son tronc et sa racine vivent et subsistent au foyer où les chefs des méchants trament leurs horribles complots, et d'où ils impriment le mouvement à des époques convenues, à tous les agitateurs et à tous les scélérats subalternes qui sont dispersés sur les diflférents points de la Répubhque.

« Lorsqu'une grande révolution s'ouvre dans le temps du plus grand déclin des moeurs et du plus grand déchaînement de toutes les passions, il est impossible qu'au milieu et à la faveur de tout le fracas et de tout le mouvement excités par tant de démolitions et de reconstructions politiques, il ne se forme sourdement au sein du vice un système de subversion et de crime ; parce qu'il n'y a de révolutions utiles au vice que celles qui excluent le règne des lois et l'établissement de toute autorité et de tout gouvernement. Et voilà, concitoyens, le point d'où il faut partir pour expliquer tous les phénomènes de monstruosité et d'horreur qui couvrent aujourd'hui de deuil toute la face de la France.

« Eh ! combien les hommes s'égarent en matière de révolution, lorsque dans les mouvements qu'ils exécutent pour régénérer leur gouvernement, ils néghgent de combiner la théorie de la liberté avec celle du bonheur, et que, méprisant les sages et vieilles leçons de l'expérience , ils prennent des abstractions pour les vraies bases de l'harmonie sociale et de la prospérité publique ! car c'est là l'erreur originelle d'où sont découlés tous les malheurs qui ont affligé la France, et tous les crimes dont son territoire demeure à jamais souillé.

« Au lieu d'agir d'après l'étude du caractère des hommes et d'après la connaissance de la marche des choses humaines, on s'est évanoui dans les misérables spéculations d'une creuse et assoupissante métaphy-

sique ; on a entièrement perdu de vue la pratique et l'usuel ; on a méprisé toutes les espèces de modèles, de peur de ressembler à quelque chose et d'échapper à la gloire d'être des créateurs ; enfin on a pris l'esprit raisonneur et systématique pour l'esprit législatif... Qu'est-il arrivé d'une si étrange méprise ? ce qui arriveroit à un homme qui, s'imaginant avoir trouvé un nouveau mode d'architecture, auroit entrepris une construction, où rien de ce qui compose les autres édifices ne devroit être mis en oeuvre, et où il ne devroit plus être question de faire entrer ni la chaux, ni le sable, ni la pierre, ni le bois ; c'est-à-dire qu'à la fin de son travail, il vous livreroit une demeure en figure, une maison symbolique ; c'est-à-dire, mes chers frères, qu'il est aussi chimérique de vouloir être gouverné par les seules spéculations de la philosophie, que de vouloir être logé par les opérations d'un dessinateur.

« Ainsi, dans l'impossibilité de faire rouler cette grande machine dénuée de vie, d'âme et de ressort, il a fallu pourtant soutenir le mouvement révolutionnaire ; il a fiillu substituer les grandes agitations à la nullité d'une législation impraticable, il a fallu réveiller l'effervescence d'un peuple qui revenoit naturellement à la paix et à la sagesse, il a fallu recourir encore à l'emploi d'images eff'rayantes, il a fallu de nouveau faire couler le sang humain sous un autre glaive que celui de la loi, il a fallu eff"réner toutes les passions et se servir des méchants, il a fallu, enfin, en revenir

à ces machinations ténébreuses, qui ne sont que les suppléments hideux, déplorables et impuissants de cette belle force morale, de cette force intime et sourde qui nous vient de la sagesse et du bon usage de l'expérience. La force physique sans celle-là n'a ni but ni direction ; elle est plutôt un principe d'ébullition irrégulière et spontanée qu'une véritable résistance publique. Combien ce fantôme de force est différent de celle qui réside au sein d'une législation dictée par la maturité, d'une législation adaptée aux hommes, au temps et aux choses, d'une législation dégagée de toutes les tristes abstractions qui en ternissent la dignité, d'une législation surtout qui admette les idées sensibles et morales. C'est là le grand ressort des sociétés reconstruites sur les bases de la justice éternelle ; c'est là l'inébranlable pivot de la liberté et de la félicité nationale ; c'est là la grande et invincible résistance qui, en réagissant silencieusement et sans interruption contre les ennemis du bonheur du peuple, leur oppose un spectacle bien plus imposant, plus majestueux et plus terrible que tout le formidable appareil de ces bouches de bronze qui vomissent le tonnerre et la foudre.

« Mais une preuve, mes très chers frères, que tout ce tumulte et toutes ces fermentations, où s'est bornée jusqu'ici votre sagesse révolutionnaire, ne sont pas des mesures centrales et indicatives de la véritable force qui soutient une grande révolution , c'est que nos ennemis domestiques et étrangers se sont toujours

applaudis de nous les voir employer, et que toujours ils les ont comptées parmi les facilités et les ressources que la suite des événements leur ménageoit. C'eût été de bonnes lois, c'eût été l'union des citoyens qui les auroient bien interdits. Ce qui présente une grande consistance est bien plus redoutable que ce qui excite un grand tumulte ; car la consistance vient de l'unité, au lieu que le même bruit peut être soufflé par des esprits contraires et pour des fins incompatibles.

« Comme les temps de révolution sont les beaux jours de toutes les passions déréglées et voraces, et qu'ils présentent des issues innombrables à l'éruption de tous les vices, il est impossible, dans les commencements et dans le cours de la grande secousse que demande la régénération d'un gouvernement, de discerner de la masse des bons citoyens qui se meuvent par l'amour vertueux et pur de la liberté, ces hommes perdus qui ne s'agitent que pour tout envahir et tout dévorer. Au milieu de la confusion et de l'inquiétude universelle, les passions lâches et sordides paroissent tellement en harmonie avec l'enthousiasme noble et sublime de la liberté, qu'on leur décerne les mêmes éloges et qu'on s'y confie avec le même abandon. Par une suite de cette première erreur, on croit pouvoir mesurer les ressources qu'on aura pour terminer et affermir une révolution, sur celles dont on a été pourvu pour en faire l'ouverture. Mais dès qu'il s'agit enfin de s'arrêter à quelque chose et d'arriver à un résultat réel, comme on est étonné, épouvanté de

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