II
tout ce qu'il faut rabattre du premier calcul ! Quelle déduction à faire ! comme on est surpris de la nécessité où l'on se trouve réduit, de reléguer, parmi les suppôts de contre-révolution, tant d'hommes qui s'étoient montrés si passionnés pour le peuple et pour la liberté !
« Ainsi, c'est une nécessité que cette portion gangrenée et impure d'une grande et sage nation qui vouloit atteindre au bonheur par la liberté, par la justice et par les lois ; c'est une nécessité que cette classe dévorée de toutes les basses et abjectes passions, s'applique sans relâche à perpétuer l'anarchie , à faire naître sans cesse de nouveaux mouvements, et à produire révolution sur révolution.
« Comme ces hommes vils et ténébreux sentent bien qu'il ne peut résulter de la fin des troubles rien qui ne les replonge dans leur nullité, ou plutôt rien qui n'appelle sur leur têtes criminelles la vengeance des lois, l'approche de la clôture des choses et du repos de tous les mouvements, est pour eux un signal de calamité, et ils vendroient leur pays à l'ennemi, s'ils ne l'ont déjà fait, plutôt que de souffrir qu'il soit en paix et que leurs concitoyens soient heureux. Pour eux la contre-révolution, c'est le retour de la justice, de la morale et des vertu'; ; pour eux toute espèce de constitution sera mauvaise, tyrannique, odieuse, parce qu'elle aura toujours l'impardonnable défaut de leur montrer des autorités, des lois et des tribunaux.
« Attendez qu'il en paraisse une qui nous permette enfin un dénouement et un ordre fixe de choses, et croyez qu'à cette époque ils vont encore crier que tout est perdu, que les ennemis de la liberté sont redevenus les plus forts, que si le peuple ne se relève encore il va retomber dans la servitude, qu'il faut tout recommencer ; qu'il faut encore annoncer l'extrême danger de la patrie par le son des tocsins, par le tonnerre des canons d'alarmes ; qu'il faut renouveler les scènes de sang et de carnage, et ressusciter l'éclat des grandes terreurs.
« Oui, telle est, chers concitoyens , la chaîne interminable des maux et des horreurs qui nous sont réservés, si la nation ne trouve enfin un moyen prompt et rapide de déployer sa majesté et sa lorce contre ce vil peloton de brigands qui aveuglent et perdent le peuple.
« En effet, pour peu que les abus continueroient à s'avancer sur la ligne où nous les voyons aujourd'hui, bientôt la destinée des François ne se trouveroit plus concentrée qu'en des mains teintes de sang et souillées de crimes, car alors il n'existeroit plus de vraie représentation nationale ; alors les mandataires du vrai souverain ne seroient plus que les représentants d'une horde incendiaire et meurtrière, alors toutes les lois se leroient au gré et peut-être sous le glaive de la fraction la plus immorale et la plus corrompue du peuple, alors l'anarchie dévoueroit au fer et à l'échafaud la portion saine et vertueuse des envoyés
de la nation, alors enfin tout seroit à la discrétion de ces cohortes séditieuses qui, du fond de tous nos départements, vont grossir la foule des perturbateurs qui ne cessent d'agiter cette grande capitale de tout temps en possession d'être le refuge des méchants et le théâtre des grands crimes !
« O concitoyens ! ô hommes du 29 mai ! énergie, surveillance, que ce soient là nos mot s de ralliement Notre triomphe sera stable, si nous voulons le vouloir. Nous avons renouvelé à cette grande et mémorable époque de votre victoire sur l'anarchie , et nous renouvelons encore ici devant les mânes sacrés de nos frères et dans le temple du Dieu saint, le serment de maintenir la liberté, l'égalité, les droits inviolables du peuple, l'unité et l'indivisibilité de la République.
« Nous nous sommes juré et nous nous jurons encore unité, fraternité, concorde et concert imperturbable. Mais à ces serments, gravés dans nos coeurs en caractères ineffaçables, nous ajouterons toujours celui de faire la guerre à tous les scélérats, celui de poursuivre, de combattre et d'anéantir le monstre de l'anarchie sous quelque forme et sous quelque dénomination qu'il veuille exercer ses ravages. Et vous, Etre suprême et infini, qui présidez en silence à tous les événements et à toutes les vicissitudes qui n'ont cessé d'agiter notre globe depuis l'origine des sociétés, levez-vous aussi avec nous pour foudroyer les oppresseurs de vos créatures et de vos enfants, vous dont le souffle secoue les déserts et ébranle les mon-
tagnes. Mais plutôt, grand Dieu ! changez l'âme des méchants. C'est le seul vœu, chers concitoyens, qui soit digne de la clémence et du grand cœur que vous avez déployés après votre triomphe. »
Lyon, Vatar-Delaroche, in-40.
6 Juillet
Les représentants du peuple prennent contre les Lyonnais l'arrêté suivant destiné à réprimer tout mouvement agressif de leur part, et à favoriser la concentration des troupes conventionnelles autour de Lyon.
« Les représentants du peuple :
« Considérant que, depuis le 29 mai, ceux qui gouvernent et administrent la ville de Lyon ne cessent d'y vexer les patriotes et de favoriser les aristocrates et les émigrés ; qu'ils ont méconnu les décrets de la Convention Nationale, rendus depuis le 31 mai, qu'ils ont provoqué le fédéralisme, qu'ils ont désarmé une classe de citoyens, qu'ils entretiennent une force armée, qu'ils font pratiquer des retranchements, qu'ils menacent depuis longtemps de faire marcher ceux qui sont à leurs ordres sur les contrées voisines, qu'il a été impossible jusqu'à présent de les déterminer par la persuasion à rentrer dans le devoir ;
« Considérant qu'ils ouvrent et interceptent les lettres destinées à entretenir la correspondance entre les différents comités de la Convention Nationale et les représentants du peuple délégués aux armées, qu'ils font incarcérer les patriotes qui voyagent et traversent leur ville, qu'ils se sont emparé d'une partie des grains destinés à l'approvisionnement de l'armée, qu'ils ont fait des propositions à différents fournisseurs de la même armée, qui annoncent qu'ils veulent disposer de tous les approvisionnements ;
« Considérant enfin qu'ils veulent s'armer pour détruire l'unité et l'indivisibilité de la République ; que dans les départements qui sont sur les rives du Rhône il a déjà été pris des mesures, en conformité de la loi du 26 juin, pour éviter cette réunion, qu'il convient également de prendre ces mesures sur les rives de la Saône, enfin qu'il faut éclairer les citoyens et prévenir, par tous les moyens possibles, que les riches contrées qui bordent ces rivière et fleuve ne soient dévastées et pillées et qu'elles n'éprouvent le même sort que celles de la Vendée ;
« Arrêtent :
« Article Premier. — Le général de l'armée des Alpes ou celui qui exerce provisoirement le commandement au quartier général à Grenoble est requis de prendre les mesures convenables pour prévenir et arrêter toutes incursions sur les rives de la Saône et
pour empêcher que des rassemblements contraires aux décrets du 26 juin ne pénètrent en d'autres lieux.
(( Art. 2. — Les administrations du département de l'Ain, de Saône-et-Loire et de la Côte-d'Or sont invitées de prendre de leur côte toutes les mesures convenables, d'assurer l'exécution du même décret.
« Art. 3 . — Les directoires des départements de l'Ain et de l'Isère feront faire, sous le plus bref délai, les réparations les plus urgentes et les plus indispensables pour rendre praticable le chemin tendant de Grenoble à Lagnieu en passant par Voiron. lesAbrets et Lavein. A cet effet ils enverront un ou plusieurs ingénieurs, qui vérifieront l'état dudit chemin, ordonneront lesdites réparations et y feront travailler surle-champ.
« Art. 6. — Il sera établi, sous le plus bref délai, une correspondance militaire depuis Grenoble jusqu'à Mâcon, en passant par la route ci-dessus désignée. Elle sera disposée de manière à ce que toutes les lettres et paquets, relatifs au service de l'armée et aux affaires de la République, parviennent sans interruption.
« Fait à Grenoble le 6 juillet 1793.
Collection Ro'^as.
12 Juillet
Un décret de la Conve>ition Nationale, relatif à la conspiration qui a éclaté dans la ville de Lyon, déclare "Biroteau, ci-devant membre de la Convention Nationale, les administrateurs, officiers municipaux, fonctionnaires publics et officiers civils et militaires qui ont convoqué ou souffert le congrès départemental, traîtres à la patrie et met Biroteau hors la loi.
La Convention, après avoir entendu le rapport de son comité de salut public, déclare que les ennemis de la liberté, de l'égalité et les partisans de la tyrannie oppriment le peuple dans la ville de Lyon, et ont mis cette ville en état de rébellion contre la République par le rassemblement qui y a eu lieu sous le nom de congrès départemental ; en conséquence, la Convention Nationale décrète :
« Article Peemier. — Biroteau, ci-devant membre de la Convention Nationale, l'un des chefs de la conspiration qui a éclaté à Lyon, est déclaré traître à la patrie et mis hors la loi.
« Art. 2. — Sont destitués de leurs fonctions et déclarés pareillement traîtres à la patrie, les administrateurs, officiers municipaux et tous autres fonctionnaires publics , officiers civils et militaires du
département de Rhône-et-Loire qui ont convoqué ou souffert le congrès départemental qui a eu lieu à Lyon ; qui ont assisté ou participé aux délibérations qu'il a prises et à leur exécution.
€ Art. 3 . — Le conseil exécutif prendra des mesures convenables et donnera dans le jour les ordres nécessaires pour faire marcher sans délai sur la ville de Lyon une force armée supérieure, pour y rétablir l'ordre, y faire respecter la souveraineté du peuple, les personnes, les propriétés, faire rendre la liberté à tous les citoyens arrêtés ou emprisonnés par ordres arbitraires, soit des autorités et fonctionnaires publics, soit du prétendu congrès départemental, arrêter et faire traduire au tribunal révolutionnaire les conspirateurs désignés dans les articles précédents.
a Art. 4. — Tous les biens appartenant à ces conspirateurs seront de suite provisoirement séquestrés et mis sous les scellés ; et aussitôt que la confiscation ordonnée par la loi en aura été prononcée par le tribunal révolutionnaire, la Convention en déterminera la répartition entre les patriotes indigents et opprimés.
« Art. 5. — Tous paiements de sommes dues soit par la trésorerie nationale, soit par les particuliers à la ville ou aux habitants de Lyon, notamment ceux de l'emprunt viager, connu sous le nom des trente têtes de Genève , pour ce qui en appartient aux Lyonnais, demeurent provisoirement suspendus.
« Art. 6. — Les particuliers non domiciliés, qui y^sont maintenant, seront tenus d'en sortir et de se retirer dans leurs domiciles respectifs cous trois jours ; après ce délai ils seront regardés comme complices des conspirateurs et poursuivis comme tels ; leurs biens seront pareillement mis en séquestre.
« Art. 7. — Les représentants du peuple près l'armée des Alpes sont chargés de remplacer provisoirement les fonctionnaires destitués, et de prendre toutes les mesures qu'ils croiront nécessaires, pour rétablir l'ordre dans la ville de Lyon et assurer la prompte exécution du présent décret.
« Art. 8. — La Convention Nationale invite tous les bons citoyens du département de Rhône-et-Loire à se réunir à la force armée et à concourir avec elle et les représentants du peuple à la défense de la liberté, de l'égalité, et au maintien de l'unité et de l'indivisibilité de la République.
« Visé par l'inspecteur, Signé E. Monnel. CoUalionné à l'original par nous, président et secrétaires de la Convention Nationale. A Paris, les jours et an ci-dessus 1793, l'an Ile de la République française.
« Signé : JEAN-BON SAINT-ANDRÉ, Président ; JuLLiEN, François Chabot, Dupuis, secrétaires. *
LYON EN 1793 13s
16 Juillet
L'un des premiers actes des Lyonnais, en réponse à la déclaration de guerre de la Convention, fut la condamnation de Chalier, dont le procès était entamé depuis le 15 juin. Voici quelques extraits de l'acte d'accusation :
« Joseph Chalier a dirigé les fils de cette longue conspiration (qui a ensanglanté notre ville) ; il a présidé dans les conciliabules où la horde cannibale hurloit le meurtre et le pillage.
« Joseph Chalier est accusé d'avoir été l'auteur, le chef et l'instigateur d'un complot, formé en janvier dernier, dont le but étoit d'égorger un grand nombre de citoyens. Ce complot ayant échoué, Joseph Chalier est accusé d'avoir entretenu la fermentation pour faire renaître le complot sous une autre forme.
« Il est accusé d'avoir perpétuellement provoqué au meurtre, et ce, par ses discours prononcés dans des lieux publics, et par ses écrits affichés.
« Il est accusé d'avoir voulu établir un tribunal révolutionnaire, pour y faire juger arbitrairement les citoyens qui dévoient être désignés par des listes, et d'avoir fait lui-même de ces listes de proscription.
« Il est accusé d'avoir provoqué la guerre civile, soulevé le peuple contre les administrateurs du département.
ijê lVoN en 1793
« II est accusé notamment d'avoir dit, dans une assemblée publique, qu'il falloit faire un faisceau des présidents et secrétaires de sections pour leur trancher la tête, se laver les mains dans leur sang et guillotiner les administrateurs du département.
« Il est accusé d'avoir été l'auteur et l'instigateur de l'aflfaire du 29 mai, où tant de citoyens ont perdu la vie , et d'avoir eu l'intention d'occasionner des troubles et des désordres tendant à renverser la liberté et à s'opposer à l'exécution des lois. »
Après avoir parlé des moyens de défense de l'accusé, l'ouvrage, auquel sont empruntés ces détails ÇProcès de Joseph Chalier, président dit, tribunal du district de Lyon, condamné à mort par jugement du tribunal criminel de cette ville, le 16 juillet 179^, l'an 2 de la République Française, avec un tableau analytique des principaux événements qui ont rapport aux conjurations ourdies dans le club central, suivi de sa défense, présentée par le citoyen Moulin, son défenseur officieux, in-i2 de 62 et 48 pages), ajoute :
« Tels sont ses moyens : il récuse, avoue, désavoue, injurie, vocifère, se lamente, appelle ses sans-culottes absents ; un déluge de phrases sort de sa bouche ; à chaque témoin il renouvelle sa défense, ses convulsions ; puis il raconte les détails de sa vie, ses voyages, ses aventures. Partout se peint l'exaltation de sa tête égarée ; partout l'on voit la marche irrégulière d'une imagination volcanique. Il ne se tait que quand ses organes épuisés lui refusent la voix.
« L'accusateur public prend la parole, bon citoyen et magistrat sensible, il retrace d'une main sûre les crimes de l'accusation.
« Le défenseur, M= Moulin, lit son plaidoyer. Dire qu'il est applaudi, c'est annoncer assez qu'on ne pouvoit défendre mieux une plus mauvaise cause.
« L'honnête , le sensible Cozon , président du tribunal, présente un tableau éloquent de la procédure, rappelle aux jurés leur devoir, et réduit r?ccusation à quinze chefs. Les jurés se retirent pour délibérer. Chalier est conduit dans un cabinet, il s'endort.
« Les jurés le condamnent ; il s'y attendoit, il récuse le tribunal comme incompétent. Il excipe du décret qui défend de juger les personnes du 29 mai : " Au reste, s'écrie-t il, craignez le retour des matines, si ce n'est pas dans un mois, ce sera dans deux. " Les murmures l'interrompent.
c ChaHer, répond-il, est content de mourir pour la liberté, il porte tout le monde dans son cœur ; il ira à l'échafaud comme un jeune homme vigoureux va à la noce.
« Il étoit alors quatre heures du matin, et l'affaire avoit commencé la veille à six heures du matin.
« Il demande à voir sa servante, des amis et son défenseur ; on le lui accorde. Froid et tranquille, il les rassure et les console ; assis au miheu d'eux dans son cachot, il distribue sa fortune avec la plus grande
sérénité. Il écrit des promesses en faveur de différentes personnes, entre autres pour la gendarmerie et les nécessiteux des prisons.
« Ce calme étonnant l'accompagne jusque sur l'échafaud. " Nous allons bien doucement, disoit-il, en marchant au pas de la caisse. " »