Août
L'archevêque Malvin de Montazet voulant, comme nous venons de le dire, exiger des marchands de vin en gros et en détail de Lyon, le droit sur la vente des vins, ainsi que l'arriéré, la plupart des débitants fermèrent leurs cabarets. Le Consulat, craignant quelque ém.eute de cette fermeture, fit une démarche auprès de l'archevêque, afin qu'il renonçât à ce droit, car sans cela une disette de vin était à craindre et par
la suite une révolte. Cette démarche n'eut aucun résultat, et les prévisions du Consulat ne se réalisèrent que trop, car le lundi, 7 août, dès le point du jour, les ouvriers en soie, les chapeliers et autres, désertèrent leurs ateliers et se rendirent en masse au lieu des Charpennes, après avoir forcé et même désarmé les arquebusiers de la garde du Consulat sur la place des Terreaux, ainsi qu'un détachement de la garde bourgeoise qui était en station sur le port St-Clair. Installés dans les cabarets et les guinguettes de la banlieue, les révoltés qui réclamaient depuis quelque temps une augmentation de leurs salaires, prirent la résolution de ne rentrer en ville que lorsque le Consulat leur aurait fait connaître l'adhésion des fabricants et des manufacturiers aux demandes formées par eux.
L'archevêque, redoutant de plus grands malheurs, se réunit au Consulat pour calmer cette émeute. Deux chanoines de Saint-Jean, les comtes de Pingon et de la Madeleine, furent porteurs de paroles de paix ; ils distribuèrent de l'argent, promirent qu'on s'occuperait des misères du pauvre, et enfin, sur la parole qu'ils donnèrent que personne ne serait inquiété, les attroupements se dissipèrent, et chacun se disposa à rentrer dans son domicile.
Le mardi, 8, il parut une ordonnance de M. Tolozan de Montfort, qui enjoignait à tous les ouvriers de rentrer dans les ateliers avec défense de se rassembler dans les rues, places ou cabarets en plus grand nombre que celui de cinq, sous peine d'être arrêtés sur le champ et punis de la rigueur des lois.
LYON A LA VEILLE DE LA RÉVOLUTION 8l
Le même jour, le salaire des ouvriers en soie fut augmenté de deux sous par aune sur les taffetas 7 1/2 et sur les autres étoffes en proportion, et la journée des chapeliers fut fixée à quarante sous pour douze heures de travail. Cepen.dant une grande agitation régnait toujours dans la classe ouvrière -. le 10, le Consulat fut obligé de renouveler les ordres qu'il avait donnés le 8, et dans la soirée de cette journée, les cavaliers de la maréchaussée furent obligés de faire feu sur le peuple pour dissiper les attroupements : il y eut plusieurs personnes de tuées vers la nuit close. Deux compagnons chapelier, Jacques Nérin et Pierre Sauvage, ainsi qu'un ouvrier en soie nommé Joseph Antoine Dapiano qui étaient demeurés aux Charpennes, voulurent rentrer dans leur domicile et passer sur le pont Morand sans payer; ils furent arrêtés, et au mépris de la promesse faite parles comtes de Saint- Jean, ils furent jugés, sans désemparer, condamnés à mort, exécutés dans la soirée du même jour. M. le .comte de Clugny qui s'était adressé à M. le baron d'Yzeron, prévôt de la maréchaussée pour le supplier d'accorder un sursis et qui croyait l'avoir obtenu, fut d'autant plus surpris de la diHgence apportée par le grand prévôt à faire exécuter les deux jugements, que peu d'heures après, des lettres de grâce demandées au roi par les comtes de Saint- Jean, arrivèrent de Paris. Ayant rencontré le lendemain sur le pont du Change le prévôt, M. de Clugny lui reprocha très amèrement son manque de parole,
et à la suite d'une discussion très vive, il lui donna un soufflet; un duel s'en suivit et le grand Prévôt blessé à mort, expira presque sur le champ.
Les journées du 13 et du 14 août se passèrent fort tranquillement, mais le Consulat averti que des menées sourdes se tramaient parmi les ouvriers et qu'un grand nombre, dans la crainte d'être recherchés, voulaient passer à l'étranger, écrivit au commandant du fort de l'Ecluse et à celui du Pont de Beauvoisin, pour le prier de s'opposer au passage de tous les ouvriers qui se présenteraient et de les contraindre par tous les moyens à revenir à Lyon, afin d'y reprendre leurs travaux. Le 15, un escadron de chasseurs du Gévaudan, un bataillon du régiment de Royal-Marine et le deuxième bataillon du régiment de La Fère, artillerie, furent employés pour rétablir l'ordre et s'opposer à l'émigration. Parmi les officiers de ce bataillon était le jeune sous-lieutenant Bonaparte, qui ne se doutait pas alors des hautes destinées qui l'attendaient. 11 ne quitta Lyon avec son bataillon que le 21 septembre, après avoir logé tout le temps dans la maison 'possédée par M"e veuve Blanc, à la montée de Montribloud.
Dans toute cette déplorable affaire, on blâma généralement la juridiction de la police, qui était en pouvoir de juger les émeutes et les séditions populaires et qui laissa usurper ce droit par la justice expéditive du grand prévôt.
Revue du Lypimais FI, loo-inS.
Ce malheureux événement donna lieu à une complainte dont voici les couplets, monument curieux de l'esprit du peuple à ce moment ;
Or écoutez, grands et petits, Le plus surprenant des récits Sur la révolte épouvantable Soufflée à Lyon par le diable, Lequel a tenté méchamment Notre prélat en ce moment.
Il a voulu de son ban d'août Percevoir jusqu'au dernier sou Sur les vendans vin de la ville Qui tous aussitôt ont fait Gilie .
Les canuts n'ayant pas de vin Aux Charpennes courent soudain.^
Là calculant avec leurs doigts, Combien ont augmenté les droits Et sur le vin et sur la viande, Ils se sont réunis en bandes.
Pour demander avec éclat Deux sous de plus au Consulat.
L'hôtel du prévôt des marchands Est assailli par les tenants, Qui réclament à coups de pierres Q.ue l'on augmente leurs salaires,
En menaçant les fabricants De leur briser à tous les dents.
Aussitôt vingt-deux cavaliers Attaquent nos taffetatiers, On se poursuit, on se chamaille.
On donne une grande bataille, Pendant laquelle les chapeliers Abandonnent leurs ateliers.
Pour apaiser ces endiablés.
Nos magistrats sont assemblés.
Montfort opine pour attendre Rocofifort dit qu'il faut les fendre, Tavernier dit que des tonneaux Sont envoyés à ces Brotteaux.
Vâuberet s'unit à Valons, Tous deux se mettent à genoux Ils promettent un reméage Au saint qui guérit de la rage.
S'il empêche ces furieux De blasphémer contre les cieux.
Prost, songeant que l'occasion Peut bien valoir une pension, Conclut qu'il faut à l'instant même Peindre au roi le péril extrême, *• Demander qu'au heu de penons
Il veuille envoyer des dragons. '
Tandis que ce Conseil se tient, Un député des Comtes vient, Il promet que leur éloquence Va persuader à cette engeance De remonter sur ses métiers, Si l'on veut bien tout oublier.
Moitié Génois, moitié Lyonnais, Ragut voulant trouver un biais, Pour accorder avec sa caisse L'honneur qui l'anime sans cesse, A ce parti se référa ; Lemoine dit : « C'est ça, c'est ça ! »
Monsieur le comte de Pingon, Fort honnête, mais bredouillon, Les deux Clugny, la Madelène Laissant pour ce soir leur Climène, En cheveux longs, bien parfumés, Vont au devant des révoltés.
Le nez serré, rangés en rond, Les canuts, oyant ce sermon, Puis se croisant les uns les autres, Enlevèrent nos quatre apôtres.
Et les portèrent en chantant jusqu'à la place de Saint-Jean.
Le lendemain, jour désiré, Le Consulat est rassuré.
Il va voir finir ses alarmes, La bourgeoisie a pris les armes, Des chasseurs viennetu au secours, Ils sont déjà dans les fiiubourgs.
La frayeur saisit les esprits Des canuts, dont le chef est pris, Et nonobstant la paix promise Du chapitre par l'entremise.
Les juges royaux sans délai Aux prisonniers font le procès.
Dapiano le taffetatier.
Avec Nérin le chapelier,
Auroient seuls fait le grand voyage
Si leur capitaine Sauvage,
Par un effet de son destin ,
N'avoit été pris à Bourgoin.
Tous trois liés sur un chariot.
On les conduit au petit trot Au devant de l'Hôtel de Ville.
Sauvage, y voyant tout tranquille.
S'écrie : « Allons, il faut mourir.
Ils n'osent pas me secourir !
L'exécuteur fait son emploi.
Faible Montfort, rassure-toi.
Et dès demain, sur la grand'place, Que nous te voyions face à face ;
Le peuple enfin seroit fâché S'il te croyoit toujours caché.
Il sait avec quelle amitié De ses membres tu prends pitié, Il t'a vu doux et débonnaire, Entraîné par ton caractère.
Embrasser un jour sans façon Un simple manœuvre maçon.
L'on dit qu'entouré de soldats, L'hiver sur nous tu veilleras ; Qu'en eux tu mets ta confiance ; Est-ce donc là la récompense Du zèle trop prématuré, Qui nous a fait planter ton mai?
En Bellecour chaque annobli De ce beau projet t'applaudit.
Mais garde-toi de leur suflFrage, De leur envie il est l'ouvrage.
Ils demandent pour commandant ' Au lieu d'une oie un cormoran.
L'excès du vin et la chaleur Ont seuls causé tout le malheur ; L'insurgent connoît sa folie, 11 n'attend plus qu'une amnistie Pour retourner à ses foyers, Sans jamais plus se fourvoyer.
On a remarqué qu'au mois d'août Le peuple de L5'on devient fou, Supplions donc la Sainte Vierge, En brûlant devant-elle un cierge Q.a'au mois de septembre prochain Nous ayons tous l'esprit plus sain.
Prions aussi le Tout-Puissant Q.ue les femmes des fabricants N'excitent plus par leur parure Des pauvres ouvriers le murmure, Et que leur exemple pervers Enfin ne les mène aux enfers.
Prions aussi pour le Malvin.
Ciel ! ôtez lui le goût du vin.
Ou bien si dans votre colère, Vous le souffrez dessus la terre Transportez le delà les monts, A.vec sa troupe de démons.
13 Septembre
L'amnistie, sollicitée dans un des couplets de la complainte reproduite ci-dessus, fut accordée par lettres patentes du roi publiées par le Présidial à la date du 13 septembre 1786.
Kn voici les principaux passages :
« Louis etc. Nous avons été informé qu'un grand nombre de compagnons cliapeliers et d'ouvriers en étofiies de soie de la ville de Lyon et autres se sont attroupés pour obtenir du Consulat à force ouverte l'augmentation du prix des façons par aune d'étoffe pour les ouvriers en soie, et du prix des journées pour les ouvriers chapeliers approprieurs, et qu'ils se sont livrés aux excès et menaces et violences contre les différentes troupes de la ville, employées pour les contenir tant au devant de l'hôtel du Prévôt des marchands qu'à l'hôtel commun de la viile ; que ces attroupements et révolte ont excité le zèle des officiers du Présidial de Lyon, et qu'une procédure crimir.elle a eu lieu, à la suite de laquelle trois des principaux auteurs de ladite sédition ont été condamnés à mort en date des 11 et 12 août derniers, et exécutés. Si le maintien du bon ordre et la nécessité de veiller à la tranquillité publique semblent exiger la continuation des poursuites... l'assurance qui nous a été donnée, que le calme est rétabli et que les coupables, pénétrés d'un sincère repentir de leur crime, attendent avec résignation ce que nous aurons jugé à propos de statuer dans notre sagesse, nous détermine à suivre le mouvement de notre générosité et de notre clémence.
A ces causes nous annulions, éteignons et abolissons la procédure fitite contre les auteurs et fauteurs de ces séditions ; avons remis et remettons à tous les cou-
pables d'iceux tout ce qui peut leur être imputé à cette occasion ; voulons que les accusés prisonniers, si aucun en y a, soient relaxés et rentrent en leur demeure;.... remettons tous les accusés, sauf et excepté les trois condamnés à mort et exécutés, en leur bonne famé et renommée,et en leurs biens, non d'ailleurs confisqués., car tel est notre plaisir.