L'UNION DES MARCHANDS
Le 27 juillet les marchands avaient délibéré dans une parfaite quiétude, Il n’en fut plus de même ensuite, Non seulement le commerce de la soie se trouvait désemparé, mais les Allemands arrivaient à Dijon et menaçaient Lyon. Quelle attitude auraient-ils à l’égard des stocks de soie ? Ne seraientils pas tentés d’accaparer une marchandise aussi précieuse ? On sait ce que sont devenus, pendant la dernière guerre, les stocks de laine et de coton emmagasinés à Roubaix ou à Tourcoing. De nouvelles assemblées, convoquées d’octobre 1870 à janvier 1871, décidèrent l'envoi à Beaucaire de 1100 balles de soie, et envisagèrent la possibilité d’autres expéditions sur Turin et sur Londres, si les circonstances l’exigeaient. Heureusement, comme chacun sait, Lyon fut préservé. C’est donc seulement après la guerre franco-allemande que l’Union des Marchands put réellement fonctionner.
Depuis cette époque les statuts ou règlements n’ont reçu que des modifications ou additions légères (1). La dernière revision, en 1921, les a rendus conformes à la loi du 12 mars 1920, en interdisant, au cas de dissolution, la dévolution et le partage des biens entre les membres adhérents (art. 25).
D’après ces statuts, une association, intitulée « Union des marchands de soie de Lyon », a été constituée (art. 1) et son siège social établi rue Puits-Gaillot, où il est encore aujourd’hui, c’est-à-dire en plein centre du quartier soyeux de Lyon. « L'Association a pour but : 1° de resserrer entre ses membres les liens de confraternité ; 2° de concentrer leurs efforts pour obtenir la réalisation de toutes les mesures utiles à leur proféssion ; 3° d’aplanir amiablement, lorsque les intéressés lui en font la demande, toutes les contestations dérivant d'opérations sur la soie ; 4° de rechercher et de communiquer à tous les sociétaires les renseignements propres à augmenter la sécurité de leurs transactions, à les éclairer sur les ressources des pays producteurs ou consommateurs de soie, en un mot d’aider le plus possible au développement et à la prospérité du marché lyonnais. » (Art. 3) (2).
(1) Dans les assemblées générales du 19 janvier 1886, du 11 avril 1911, du 17 septembre 1913 et du 16 mars 1921. Cf. édition de ces statuts : Lyon, Rey, 1921. : ;
(2) Le Syndicat des Fabricants de soieries, constitué en 1916-17 par la fusion de l’ancienne Association de la Fabrique lyonnaise et d’une autre organisation dissidente, créée en 1893, PAssociation de la Soierie lyonnaise, s'exprime à peu près dans les mêmes termes,
Tout marchand de soie, patenté à Lyon, peut, même s’il est de nationalité étrangère, faire partie de l'Association (art. 4). L'Union des marchands est ainsi plus libérale que le Syndicat des Fabricants, rigoureusement fermé aux étrangers. Mais cette différence se conçoit, les marchands n’ayant pas comme les fabricants, même pour ce qui est de la préparation de la soie, de véritables secrets à sauvegarder. Toutefois les étrangers sont exclus de la Chambre syndicale. On suppose en effet qu’ils seraient mal à l’aise pour discuter des questions douanières ou arbitrer des difficultés commerciales avec leurs pays d’origine.
Malgré cet appoint du dehors, les effectifs de l’Union sont très inférieurs à ceux de la Fabrique. Ils étaient en 1920 de 79 adhérents. Il y a donc eu diminution depuis 1870, mais si des maisons peu importantes ont disparu, les autres sont devenues plus puissantes et le commerce lyonnais dans l’ensemble n’y a rien perdu (1). En raison de ces effectifs peu considérables, les marchands, bien qu’ils soient loin d’avoir, comme nous le verrons, le même rôle et les mêmes spécialités, n’ont jamais cru nécessaire de subdiviser leur association, comme cela se passe à la Fabrique ou dans certains marchés étrangers, à Zurich par exemple, où les importateurs de soies asiatiques constituent un groupe séparé.
La cotisation, qui était primitivement de 150 fr. a été portée à 300, puis à 500 fr. Ces chiffres élevés sont nécessaires pour permettre à l'Union de faire face aux lourdes charges qu’elle s'impose (2). ù
Durant les cinquante années, qui ont passé depuis sa création, l’association des marchands a réalisé une œuvre féconde. Elle s’est efforcée d’organiser le commerce lyonnais de la soie, et ses principaux instruments techniques, tels que la Condition. Dès sa première assemblée générale du 27 juillet 1870, elle entrait en négociations avec la Chambre syndicale des soicries, pour améliorer les essais de soie, et maintenir ainsi accord entre les deux groupements de ven-
(1) Dans l’impossibilité où je suis de signaler toutes ces maisons, je préfère n’en citer aucune.
(2) Chez les fabricants, les taux sont encore bien plus élevés et s’échelonnent en cinq classes, de 200 à 1.200 fr., porportionnelles à l'importance des établissements,
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deurs et d'acheteurs (1). De même, à peine organisée, elle commençait son travail de documentation sur les diverses branches françaises de la production soyeuse : sériciculture, filature, moulinage,
Les investigations de l’Union se sont étendues à l’univers entier, comme le commerce de la soie lui-même. Elle a pris l'habitude d'établir chaque année la statistique de la production de la soie dans le monde. C’est une source commode, où les économistes ne manquent pas de puiser. Pour mener à bien ces études mondiales, elle reçoit toutes les principales publications françaises et étrangères, concernant les questions soyeuses. De même chaque année, au printemps, elle publie des bulletins hebdomadaires de récoltes, qui ont des allures de bulletins météorologiques ou de bulletins de santé. On peut y suivre la marche des éducations, plus ou moins favorable, suivant que le temps lui-même est plus ou moins beau, avec des détails sur le rendement des mûriers en feuilles et l'appétit des vers à soie, ce qui permet des prévisions sur la quantité ou la qualité des cocons et par suite sur la hausse ou la baisse des prix (2).
Enfin, presque au jour le jour, l’Union tient ses membres au courant de toutes les questions politiques, juridiques, sociales, économiques, qui peuvent de près ou de loin les intéresser. Le secrétariat leur adresse des bulletins hebdomadaires, qui sont résumés chaque année dans un rapport général. C’est d’ailleurs un procédé également employé au Syndicat des Fabricants de soieries.
Les marchands de soie peuvent aussi revendiquer pour une large part l’œuvre de Marius Morand, qui fut leur secrétaire, avant d’être secrétaire général de la Chambre de Commerce. « Personne ne connaissait mieux que lui les questions si complexes, dont l’ensemble pourrait s’appeler l’économique de la soie » (M. Isaac). La liberté commerciale n’avait pas de
() Pour ne citer qu’un exemple, l’Union a fait dresser le tableau, qui indique les tolérances de décreusage, admises pour les diverses catégories de soies. 4
(2) Dans le Bulletin du 7 janvier 1922 on lit par exemple : de Brousse, à la date du 27 mai. Les nouvelles de la récolte continuent à être satisfaisantes. Après quelques journées de pluie, ie temps semble maintenant s'être remis au beau et Jon ne signale aucune plainte. La feuille est abondante et magnifique. Les chambrées sont en général autour de la quatrième mue. Sur le littoral, à Moudania, Ghemlek et localités voisines, la montée des vers a la bruyère va commencer incessamment.
plus fidèle partisan, et « dans les débats provoqués par le retour de l’opinion aux idées protectionnistes, il fut de ceux qui ne voulurent jamais amener leur pavillon ». Dans un style précis et clair, avec une documentation minutieuse, qui n’exeluait pas les idées générales, il a étudié les tarifs douaniers, la soie et les soieries lyonnaises. Mais surtout il s’est consacré à une grande œuvre, le Bulletin des Soies et Soieries, qu'il fondait en 1877. li n’existait alors qu’une publication assez médiocre, le Moniteur des Soies. Le nouveau bulletin ne tarda pas à devenir l’organe et le guide du commerce et des industries de la soie. Il compta des abonnés dans toutes les régions soyeuses du monde. Il est d’ailleurs resté une propriété privée, contrairement à la plupart des publications étrangères du même genre, qui émanent des gouvernements, ou des organisations de la soie. Aujourd’hui encore il appartient à la famille de Marius Morand, qui a d’ailleurs racheté aussi et supprimé le Moniteur. On ne peut donc le considérer comme un organe officiel ni des Syndicats, ni de la Chambre de Commerce, et c’est une situation qui lui assure son indépendance.
Dans l'intérêt du commerce de la soie, l’Union possède aussi un service de renseignements sur les moyens financiers et les garanties de solvabilité de ceux qui fréquentent le marché de Lyon. En 1921 ces fiches étaient au nombre de 10.000, ainsi réparties : maisons lyonnaises, 17 % ; maisons de Paris et des départements, 39 % ; maisons étrangères, 44 % (1). L'Union, de même que la Fabrique, possède aussi un service du Contentieux. Mais comme les opérations des marchands ne soulèvent pas d'ordinaire de grandes difficultés, ce service est surtout appliqué à la vérification des feuilles d'impôts.
De l’avis même des étrangers (2), l'Union des marchands de Lyon est l’organisation la plus active du commerce mon-
dial de la soie. À plus forte raison est-elle l’un des groupes les
(1) En 1870, l’Union avait commencé avec 800 fiches. (Lyon, 360. Saint-Etienne, 218. Paris, 84. Milan, 111. Zurich, 38. Bâle, 29.)
Au Syndicat de la Fabrique lyonnaise le nombre des fiches de renseignements est encore plus considérable, car la clientèle est plus nombreuse. Au 31 décembre 1920 la Fabrique pouvait mettre à la disposition de ses adhérents plus de 63.000 fiches. (Lyon, 5.000, Paris, 17.000. Province, 19.000. Etranger, 22.000.)
(2) Léo Duran, Raw Silk. Cf. le chapitre consacré à Lyon, cité de la soie,