‹ Lyon et le Commerce de la SoieChapitre 13 sur 55 · J L'UNION. DES MARCHANDS · texte numérisé non relu

J L'UNION. DES MARCHANDS

plus puissants Au commerce lyonnais. Elle est étroitement liée au Syndicat des Fabricants et l’on ne peut qu’admirer cette entente, qui laisse supposer que le commerce de la soie s’acquitte le mieux possible de son rôle de pourvoyeur de la fabrique. Marchands et fabricants forment à Lyon une même classe sociale, avec des intérêts identiques. C’est pourquoi, dès l’année 1873, ils fondaient en commun une caisse générale de secours des Fabricants de soieries et des Marchands de scie. On sait que les risques sont plus grands qu'ailleurs ‘ dans ce commerce et cette industrie, et les crises économiques plus dangereuses. [esprit de charité, qui est si caractéristique de la mentalité lyonnaise, n’a pas voulu laisser dans la gène des familles qui avaient connu l’opulence et qui avaient contribué à la prospérité locale.

L'Union a suivi la Fabrique dans l’organisation d’autres œuvres économiques et sociales, dont plusieurs sont nées de la guerre, coopérative de consommation, groupement charbonnier, assurances collectives. Elle a adhéré à la Société immobilière de la soie, qui se propose d'acquérir certains immeubles de la place Tolozan, dans le quartier soyeux, pour y édifier le Palais de la soie, siège de la Fédération de tous les groupes se rattachant à ce textile, avec installation commune de tous les services, exposition permanente de soies et de soieries, salles d’études et salles de conférences, grande pensée, dont la guerre a retardé la réalisation.

De même, l’activité économique de Saint-Etienne étant inséparable de celle de Lyon, l’Union est en relations constantes avec les groupements stéphanois, qui représentent les mêmes intérêts. Le Syndicat des marchands de soies, schappes et cotons de Saint-Etienne est l’équivalent de l’Union lyonnaise, On peut remarquer que son titre est plus moderne et qu’il fait, à côté de la soie proprement dite, une place importante aux déchets et aux textiles communs, qui entrent aujourd’hui pour une si grande part dans les soieries. La Chambre syndicale des tissus et matières textiles est l’équivalent du Syndicat lyonnais de la soierie.

En dehors de ces groupements locaux, l’Union des Marchands est affiliée à l’Union des Syndicats patronaux des industries textiles de France, dite Union Textile, Cette organisation, très forte, puisqu'elle réunit à peu près tous les groupes textiles de France, soie, coton, laine, lin, jute, et

dont le comité central siège à Paris, évite au commerce lyonnais bien des démarches et des déplacements.

En dehors de sa sphère professionnelle, l'Union des Marchands n'est pas davantage isolée à Lyon au milieu des autres groupements industriels et commerciaux. Elle est une unité importante de l'Union des Chambres syndicales lyonnaises. Cette Union, créée d’abord en vue des élections au Tribunal de Commerce, a établi entre les Syndicats patronaux adhérents un centre de relations permettant d’étudier en commun les questions générales et spéciales, locales ou nationales, qui peuvent intéresser le commerce et l’industrie. Cette puissante association, qui groupe 65 Syndicats avec 10.000 adhérents, est actuellement sous la présidence d’un marchand de soie, qui fut président de l’Union des Marchands et qui est en même temps membre de la Chambre de Commerce. Ce cumul est en effet de tradition, afin que toutes les initiatives économiques soient coordonnées au lieu d’aller en ordre dispersé.

La Chambre de Commerce est l’aboutissement logique et hiérarchique. Dans l’une de ses quatre sections, figurent la soie, les soieries et les industries annexes. Depuis longtemps la présidence a échappé à la soie et même à la soierie, au profit des industries chimiqués. Mais il n’est pas d’usage qu'un marchand de soie ne figure pas au bureau. La Chambre de Commerce de Lyon a une réputation qui est très méritée. Elle intervient activement auprès des pouvoirs publics dans l'intérêt des organisations locales. Depuis 1914 surtout elle a dû faire des démarches incessantes en faveur du commerce de la soie et des industries de la soierie, qui en raison même de leur caractère international, avaient plus que d’autres à souffrir des complications de la guerre mondiale.

De même on ne saurait passer sous silence l’action des autorités municipales, ni les interventions constantes de M. Herriot, comme député, sénateur et ministre, en faveur du marché lyonnais de la soie.

fs $ 2. = LES MAISONS DE COMMERCE

Parmi les 79 adhérents, que comptait en 1920 l’Union des

Marchands, on peut être surpris de voir ous er une douzaine de grandes banques.

En réalité, comme on le verra plus loin, les banques sont étroitement liées au commerce de la soie et même font acte de commerce. D’autre part elles ont intérêt à s’affilier à l’Union, pour puiser dans ses fiches de renseignements des indications sur les garanties, que présentent les principaux clients du commerce de la soie, français et étrangers. On peut citer ainsi les principales banques lyonnaises ou françaises, comme le Crédit du Rhône, la Société Lyonnaise, le Crédit Lyonnais, le Crédit Commercial de France, la Société Générale, le Comptoir National d’Escompte, la Banque Nationale de Crédit, la Banque Industrielle de Chine. Les banques étrangères n’ont pas un rôle moins important. Si les maisons allemandes ont disparu, des banques anglaises sont restées très actives comme la banque Cox, la London County Westminster et la Hong- Kong and Shanghaï Corporation et même une banque japonaise, la Yokohama Specie Bank. Au premier coup d’œil, le caractère international de la soie apparaît, Comme au temps des foires du xvr° siècle et de la Loge du Change, Lyon est une grande place financière.

Les maisons de commerce proprement dites sont au nombre d’une soixantaine environ. La plupart sont non seulement françaises, mais lyonnaises, car elles ont eu avantage, même quand elles n’étaient pas d’origine locale, à s’installer d’une manière complète et définitive dans la capitale de la soie. Une seule a son siège social à Paris. D’autres ont leurs principales installations dans des centres souvent lointains de production séricicole. Enfin certains comptoirs sont des succursales de maisons étrangères, italiennes, suisses, japonaises. Le caractère international n’est pas moins net que dans l’organisation bancaire.

Avec des allures extérieures un peu identiques, les maisons françaises sont loin de pratiquer les mêmes opérations. Quelques-unes étendent leurs investigations à toutes les soies grèges et ouvrées du monde entier. De leur siège, ‘social rayonnent partout des succursales et des agences pour Vichat et la vente de tous les produits soyeux. L'une d’elles était ainsi représentée non seulement en France à Saint-Etienne, à Marseille, à Roubaix, dans les Cévennes ou en Alsace, mais aussi en Algérie, en Tunisie, en Italie, en Suisse, dans les

provinces rhénanes, en Saxe, en Autriche, en Turquie, à New-York, à Shanghaï, à Canton, à Yokohama. Une autre avait des succursales à Lyon, Calais, Roubaix, Turin, Milan, Crefeld, Moscou, Brousse, des agences à Saint-Etienne, Bâle, Chemnitz, Berlin, Lodz, Varsovie, Manchester, Barcelone, Beyrouth. L’une réunit toutes les spécialités pour tissages, tulles, dentelles, bonneterie, et fait la vente des soies artificielles. L'autre rassemble n’importe quel genre de soies, de déchets et de cocons. Elle vend aux fabricants les cotons filés nécessaires aux tissus mélangés, et même elle pratique l'importation et l'exportation de toutes marchandises. Le commerce de la soie devient ainsi du grand commerce en général, dans les régions séricicoles ou ailleurs. Les maisons se divisent alors en « sections » et en « départements », qui correspondent aux divers pays étrangers et aux différents genres d’affaires.

La guerre a provoqué des perturbations importantes. Des comptoirs, situés en pays ennemi ou dans des régions dévastées ont disparu, mais d’autres ont été créés ou développés, si bien qu’en définitive la guerre a été plutôt un stimulant.

D’autres marchands sont plus spécialisés. Leurs opérations se limitent soit à l’Europe occidentale, soit à la Turquie, à la Perse, au Turkestan, soit encore et plutôt à l’'Extrême-Orient. On appelle à Lyon « importeurs », de l’anglais « importer », ceux qui se spécialisent ainsi dans l’importation des soies asiatiques de Chine et du Japon. Toutefois, comme cette matière première est devenue le principal élément de fourniture du marché de Lyon, les relations avec Canton, Shanghaï, Yokohama sont à peu près générales.

Tout ne se borne pas, comme on sait, aux opérations d'achat. Il faut encore préparer la matière première et la mettre en état de servir au tissage. La plupart des marchands sont restés simplement « ouvreurs », c’est-à-dire qu’ils font transformer cocons ou soies grèges par des filateurs et des mouliniers à façon, ou en compte à demi, ce qui est peut-être plus conforme au principe de la division du travail, mais ce qui met les uns et les autres dans une dépendance réciproque. Depuis un demi-siècle les méthodes d'intégration ont fait des progrès sensibles. Certains marchands, au lieu d’être seulement acheteurs de cocons ou de

grèges, sont devenus filateurs et mouliniers. Ils sont propriétaires de filatures et de moulins, ou du moins leur part de capitaux dans ces entreprises est prépondérante. Inversement certains filateurs ou mouliniers, en possession de gros capitaux, sont devenus marchands de soie,

Dans ia préparation industrielle, comme dans la production agricole de la soie, le rôle du marché de Lyon est volontiers international. On sait que la filature est étroitement liée à la sériciculture et qu’il y a intérêt à procéder sur place à ce genre d'opérations. De même pour le moulinage, les marchands n’ont pas hésité à prendre à leur compte ou à créer des entreprises dans des régions étrangères comme l'Italie, où les conditions économiques et sociales permettaient de fournir aux fabriques des ouvrées moins chères ou de meilleure présentation.

Telle maison, sans compter les nombreuses usines, dont elle achète la production, ou qu’elle fait travailler à facon, exploite elle-même 21 filatures de soie, dont 7 en France, 9 en Italie, 4 en Syrie, 1 en Espagne, soit au total 1900 bassines, produisant environ 224.000 kg. de soie grège. Telle autre maison est plutôt spécialisée dans le moulinage. Elle possède deux groupes industriels importants, l’un en France, spécialement organisé pour l'alimentation de sa clientèle française, l’autre en Italie, établi surtout en vue de la clientèle étrangère. En France, le centre de la production est Taulignan dans la Drôme, avec les usines annexes du Béal, créée en 1850, de Fauÿas-Saint-Fond, transformée en 1869, du Pont-du-Lez, construite en 1880, de Brézem-Livron, Ce groupe représente une production annuelle, supérieure à 200.000 kg d’ouvrées. La production italienne n’est pas moins importante. Elle remonte à l’année 1878. Elle s’est développée surtout à partir du jour où des barrières de douanes se sont élevées entre France et Italie. Les principales usines sont celles de Senago, de Bergame ct surtout de Castelletto Ticino, en Lombardie et Piémont. La dernière compte à elle seule 26.000 fuseaux.

Ici encore la guerre n’a pas été sans causer de graves perturbations. Le commerce lyonnais a vu détruire où accaparer les installations qu’il avait fondées, par exemple dans les pays musulmans. De même la politique de protectionnisme féroce, qui a marqué l’après-guerre, complique

singulièrement l’existence de ce négoce international, obligé de se diviser en plusieurs tronçons.

Parmi les maisons étrangères, les établissements japonais surtout attirent l’attention. L’un d’eux est un consortium colossal, au capital de 388 millions de vens. Ses spécialités sont aussi multiples qu’inattendues. La soie y voisine avec les fabriques de conserves, les raffineries d’huiles ou graisses et les mines d’or. Il y a là des formes ultra-modernes de la vie économique, formes vraiment germaniques ou américaines et qui contrastent fort avec les habitudes lyonnaises. D’autres maisons japonaises, avec une façade moins extraordinaire, ont plus d'importance encore dans lé commerce de la soie. L’une d’elles, au capital de 100 millions de yens, possède plus de 60 succursales, qui se répartissent dans le monde entier et qui offrent directement aux consommateurs les soies grèges du Japon ou de Chine, les soies tussah, et même les étoffes d’Extrême-Orient, pongées ou habutaï, crêpes ou mousselines. L’un de ces comptoirs orientaux de Lyon fonctionne avec un personnel français, mais les autres ont maintenant un personnel à peu près exclusivement japonais.

Si l’on met de côté la main-d’œuvre ouvrière, occupée dans les usines des marchands industriels, les opérations commerciales proprement dites n’occupent en dépit de leur variété et de leur ampleur, qu’un personnel très restreint, moins de 600 personnes pour l’ensemble de la place de Lyon, les banques exceptées. Comme dars toutes les maisons de commerce, ce personnel comprend des comptables et des caissiers. De même la correspondance est assurée par des employés, au courant des langues étrangères. La connaissance de l’italien est très répandue, en raison de la parenté, qui depuis tant de siècles unit les. deux nations dans les questions soyeuses. L’enseignement de la langue italienne s’est propagé dans toutes les écoles de la région lyonnaise, de même que les éléments de population d’origine transalpine. Mais il faut ajouter que tous les Italiens, qui s’occupént de soies et de soieries, parlent et écrivent en français. La place de l’espagnol tend à grandir, à. mesure que la vie économique de l'Espagne semble se réveiller et qu’elle envoie, même à Lyon, des émigrants plus nombreux. Quant à l’allemand, il n’a jamais eu beaucoup d’importance, ce qui est au

premier abord surprenant dans une ville si proche aes régions germaniques, et qui entretient avec la Suisse allemande des relations économiques très suivies. De Suisse ou d'Allemagne viennent beaucoup d’hommes d’affaires, mais qui parlent le français mieux que nous ne parlons l’allemand. L’anglais, au contraire, a toujours été considéré comme beaucoup plus nécessaire. La connaissance de cette langue facilite aux fabricants la vente de leurs soieries chez les Anglo-Saxons, leurs principaux clients. Elle n’est pas moins utile aux marchands de soie dans leurs opérations d’achat en Extrème-Orient, les plus importantes de toutes aujourd’hui. Dans les bibliothèques, par exemple à la Chambre de Commerce, les textes anglais sont singulièrement plus nombreux que les textes germaniques. Même avant la guerre, la vie économique, pourtant si intense, de l'Allemagne n’intéressait que médiocrement les milieux d’affaires lyonnais. Au contraire, les moindres palpitations de la vie anglaise ou américaine les tenaient en éveil (1).

Ce personnel de secrétaires et d’employés n’a rien de spécial au commerce de la soie. Il en est tout autrement des magasiniers, hommes de confiance, chargés de toutes les manipulations des matières soyeuses, ainsi que des vendeurs, qui visitent la clientèle des fabricants et jouent le rôle de placiers. Enfin il ne faut pas oublier les directeurs, administrateurs ou fondés de pouvoir, qui dans certains cas doivent compter comme de véritables marchands. Quand une maison pratique les opérations de banque, ou bien quand elle s’est annexée des filatures et des moulinages, sa comptabilité devient compliquée et son personnel financier nombreux. Au contraire, chez les simples « importeurs » la simplification est grande.

Le commerce lyonnais de la soie atteint des chiffres annuels énormes, et d’ailleurs très variables, comme les quantités et les prix de la soie elle-même. En 1920, année qui commença bien et finit mal, on l’évaluait à 1 milliard 600 millions. Comme ces chiffres se divisent seulement entre un nombre assez restreint de maisons, il ne faut pas s'étonner que certaines d'entre elles atteignent ou dépassent 100 millions d’affaires par an.

{1) Zimmermann. In Lyon et la région lyonnaise. (Société des Etudes locales.) Lyon, 1913.

Pour soutenir une pareille activité, des capitaux considérables sont nécessaires, et déjà avant la guerre on ne comptait que par millions. La carrière n’a donc rien de démocratique. Ceux qui entreprennent ce commerce, sans avoir des fonds importants, se trouvent à la merci des banques qui les soutiennent de leur crédit. Ils risquent fort d’être emportés à la première crise. Seuls quelques heureux triomphent. Il est vrai que les marchands de soie n’hésitent pas à gratifier de situations brillantes les collaborateurs dont ils apprécient les qualités commerciales, et même à les prendre comme associés. On connaît ainsi des parvenus, qui, après les débuts les plus modestes, ont gravi tous les éche- Jons. Ces méthodes intelligentes corrigent cette prédominance, un peu choquante, de l'argent. Il n’en est pas moins ‘ vrai que, par la force même des choses, le commerce de la soie est l’apanage d’une très petite minorité. On s’explique aussi que ces marchands constituent, à côté des fabricants et des commissionnaires en soieries, un élément essentiel de laristocratie lyonnaise des « soyeux ». Cette aristocratie est la seule qui compte dans une ville, qui a toujours été un centre d’affaires, qui n’a jamais eu de seigneurs en dehors de ses archevêques et de ses chanoines, qui n’a jamais connu « ni gens de robe, ni gens d’épée, ni parlement, ni chevaliers » (1). Toutefois certains grands fabricants, dont les locaux sont vastes et le personnel nombreux, sont des figures encore plus brillantes et plus connues du public.

Le commerce de la soie tient en effet peu de place à Lyon, de même que le textile qu’il traite. Les marchands sont étroitement rassemblés dans le quartier, qui va des pentes de la Croix-Rousse à la Bourse du Commerce, entre les quais du Rhône et les Terreaux. C’est là, dans un périmètre des plus restreints, que s’alignent leurs enseignes, que stationnent ou circulent les camions, chargés de balles de soie. L’étranger, non prévenu, pourrait parcourir Lyon sans trouver le quartier des soyeux et passer à côté des camions, sans se douter de la précieuse marchandise qu’ils portent.

L’étranger remarquerait d’autant moins ce quartier que la plupart des rues qui le composent sont antiques, fort laides

(1) Edouard Aynard, Lyon en 1889,

et peu dignes du commerce qu’elles abritent, Claude Farrère a parlé de la rue Terraille, qui « morne et terne, se serre entre d'immenses maisons laides, gluantes d'humidité ail ajoute que « ces casernes sont les entrepôts de la soie. Derrière les murs revêches, marbrés de salpêtre et de suie, elle se repose de ses voyages ». Toutes les rues des soyeux ne sont pas comme la rue Terraille, mais il est exact que la plupart sont des évocations du vieux Lyon.

Sauf d’heureuses exceptions, les maisons ont une apparence médiocre, qui contraste fort avec l'importance des transactions qu’elles abritent, et le caractère grandiose de certaines installations intérieures (1). Les bureaux des négociants, comme d'ailleurs ceux de l’Union, s’abritent tant bien que mal sous des voûtes basses, dans des salles obscures, quelquefois dans des cours. Cependant les écritures, ainsi que la manipulation d’une substance précieuse, auraient tout intérêt à se faire au grand jour. De même le camionnage n’est pas toujours facile dans ces rues étroites. Mais le caractère lyonnais, dont ces marchands sont l’une des incarnations les plus vivantes, avec les atténuations que comporte un commerce international, a le mépris de toutes les contingences extérieures. Plus les affaires sont prospères, et plus on néglige la façade. Quelques fabricants se sont décidés à passer le Rhône pour émigrer aux Brotteaux et aménager des installations spacieuses, claires et commodes. Les marchands sont plus conservateurs. Ils restent fidèles à leur vieux quartier, qui est plus central, plus rapproché de la Condition des Soies, plus lyonnais aussi, car ce qui est audelà du Rhône n’est plus Lyon. Toutefois, quand la Condition sera établie dans son nouveau terrain des Brotteaux, il est possible que les marchands de soie finissent eux-mêmes par émigrer. |

La plupart de ces maisons sont de fondation très ancienne. Elles appartiennent à de vieilles familles lyonnaises, dont le nom a traversé les siècles et qui forment de véritables dynaslies comme les imprimeurs du xvi* siècle. La maison GUSrin par exemple, peut remonter de EH en en génération jusqu’à Guillaume Guérin, qui en 1464 était notable bour-

(1) Léo Duran (Raw Silk) oppose l’aspect modeste et vieillot de ces immeubles aux véritables palais, que possèdent les soyeux de

New-York,

geois d’Annonay. Le premier soyeux de la famille semble avoir été Dominique I Guérin, qui à la date du 13 août 1661 est qualifié de « molinier en soie de la ville d’Annonay », dans un acte, où il loue pour un.an un « moulin à tirer la soye, garni de tours prêts à tourner, avec quatre cents roquets ». Dominique I devait ensuite s’établir à Saint-Chamond. En 1693 un acte le qualifie de marchand de soie. Son fils Dominique II est reçu bourgeois de Lyon en 1698. Il est choisi en 1703 comme recteur de la Charité.

Dans ces généalogies les femmes occupent souvent une place d’honneur. Il n’est pas rare de voir des veuves prendre la direction commerciale, à la suite de leurs maris. C’est ainsi que trois veuves apparaissent, en 1726, en 1756, en 1871, au cours de la longue histoire de la maison Guérin, qui aujourd’hui encore est connue sous la raison sociale Veuve Guérin et Fils.

Ca caractère familial explique l’organisation au point de vue du droit commercial. C’est la société en nom collectif qui est le mode le plus ordinaire, ou la commandite simple. La société anonyme est rare. Toutefois elle tend à se développer chez les fabricants. C’est en effet un moyen de diminuer les capitaux et les risques individuels.

De même, conformément à une habitude qui est très lyonnaise, les marehands de soie, ainsi que la plupart des autres négociants de la région, marchent avec un capital nominal aussi restreint que possible. A Lyon on ne cherche pas, comme dans certains pays étrangers, à éblouir la clientèle. À ce capital initial les comptes courants ajoutent sans cesse l’argent nécessaire aux achats. Les maisons se préoccupent de constituer de fortes réserves plutôt que de répartir de gros dividendes. C’est ce qu’on appelle quelquefois conduire une affaire à la lyonnaise.

Le commerce de la soie est encore très lyonnais à d’autres points de vue. De génération en génération les marchands se transmettent, comme un flambeau sacré, un certain nombre de qualités et de principes. Au premier rang de ces qualités traditionnelles, il faut mettre la probité, indispensable d’ailleurs dans un commerce qui met en jeu des intérêts si considérables. Le négociant lyonnais. a la religion de sa signature et le plus haut souci de sa réputation, Il est comme sa ville natale, un peu froid et d’abord un peu distant. La

première impression de l'étranger est souvent défavorable, mais il n’est pas exposé ici aux surprises désagréables qui lPattendent ailleurs dans des milieux d’affaires, qui ont l’élégance, le trait d’esprit et la carence de scrupules. Chez les marchands de soie le « pot de vin » paraît une indélicatesse aussi blâmable que le « piquage d’once ». Quiconque a donné prise à de simples soupçons est immédiatement tenu à l'écart.

Cette probité n’est pas seulement individuelle, De même que les générations sont solidaires à travers les siècles, toute la famille fait front en cas de danger, pour éviter le déshonneur des catastrophes commerciales. Cette solidarité existe encore entre maisons concurrentes. Les marchands de soie forment un cercle étroit, où chacun connaît et apprécie parfaitement son voisin, où les liens d’amitié se développent à travers les âges. Dans toutes les harangues, qui se prononcent au Syndicat, les paroles de solidarité sont les plus ordinaires (1). Ces sentiments rendent faciles la vie et la discipline de l’Union. Ils constituent pour le marché de la soie une grande force,

Cette honnêteté et cette solidarité sont volontiers à base religieuse. Lyon est toujours la grande métropole chrétienne, la ville du primat des Gaules. Le mysticisme oriental, que les disciples de saint Polycarpe apportèrent autrefois, n’est pas mort. Il a grandi au milieu de cette race de « travailleurs pensifs » (E. Aynard), qui, dans l’humble obscurité des rues de Lyon, devaient se créer « à défaut du monde un paradis moral de doux songes et de visions » (Michelet). Il revit chez ces négociants, qui fréquentent les pays du Levant et la Terre Sainte. La Société de la Basilique de Fourvière compte des marchands de soie parmi ses membres les plus actifs et ce monument de la piété lyonnaise est en grande partie le fruit de l’activité soyeuse. Mais ce mysticisme, atténué par le contact de tant de peuples étrangers, se double d'un libéralisme indulgent à l’égard des opinions

des autres.

(1) « Notre commerce est difficile et dangereux. Nous sommes tous exposés aux mêmes risques, aux mêmes vicissitudes. N WE blions pas que la prospérité de tous est le gage de la prospérité de chacun. » Rapport de l’année 1920, p. 39,

Les marchands de soie se transmettent aussi des qualités de labeur opiniâtre, de prudence et de pondération. « Rien sans peine », telle est la belle devise de l’une des principales maisons, et chacun sait que Lyon est une ville austère et travailleuse, De même ils ne comprennent le mot spéculation que dans son sens propre, qui ne signifie pas autre chose que tentative de prévision rationnelle du commerce. Tout ce qui se rapproche du jeu leur paraît non seulement dangereux, mais immoral. On a pu leur reprocher de manquer d'imagination et d’audace. Aynard lui-même déclarait que « l’ordre et la prévoyance, un bon sens un peu plat, sont les maîtres ordinaires des affaires lyonnaises ». Mais par une de ces contradictions, si habituelles au caractère local, ces marchands ont su pratiquer à certaines heures dans les régions les plus lointaines la politique la plus originale et la plus hardie., On oublie aussi que le trafic de la soie est aléatoire et incertain. Grâce à cette modération naturelle, le commerce lyonnais à pu maintenir sans peine, dans les circonstances les plus difficiles, l'honneur dul marché,

Le sens des affaires et l’esprit pratique n’excluent pas les considérations théoriques. Plusieurs maisons n’hésitent pas à faire, pour leur propre compte, le travail de documentation que le secrétariat de l’Union et le Bulletin des Soies et Soieries exécutent de leur côté. Par exemple l’une d’elles publie depuis plus de trente ans des tabieaux statistiques et graphiques, qui permettent de suivre année par année les ‘fluctuations du cours des soies, les apports des récoltes du monde entier, les progrès parallèles de la consommation dans les diverses fabriques de soieries, et en général tous les faits principaux, de nature à exercer une influence sur le commerce de la soie. Elle fait paraitre depuis 1848 une circulaire hebdomadaire sur le courant d’affaires du marché de Lyon, et depuis 1851 une revue annuelle. Tous ces documents sont traduits en anglais et consultés à l'étranger aussi bien qu’en France.

Les marchands de soie ont sur les questions soyeuses, et sur toutes les questions économiques en général, une doctrine, C’est, aujourd’hui comme hier, la théorie libérale, dont le lyonnais Jean-Baptiste Say fut l’un des premiers docteurs. L'expression de libre-échange revient constamment dans leur histoire, Tandis que la Fabrique lyonnaise a évolué

vers le protectionnisme, et réclamé des tarifs douaniers, qui ne sont en somme qu’une juste contrepartie des conditions rigoureuses, qu’elle trouve dans la plupart des pays étrangers, le commerce de la soie au contraire est resté fidèle au libre-échange et ne cesse pas de revendiquer le libre accès de toutes les matières premières soyeuses, sous quelque forme que ce soit. Les marchands de Lyon sont ainsi de plus en plus des isolés en France. Leur politique, survivance de l’école manchestérienne et des traités de 1860, est redevenue originale. Ils comptent parmi les promoteurs et les plus actifs soutiens de la Société lyonnaise d'économie politique, qui débuta il y a 30 ou 40 ans par de simples causeries au domicile de quelques négociants et industriels, et qui auiourd’hui, dans ses séances, passe en revue les principaux faits économiques de l’année, discute les grands problèmes de l’heure présente.

Les marchands de soie enfin suivent de très près tout ce qui est science, littérature et art. En raison même de leur profession, qui les conduit souvent en Italie et en Orient, c’est-à-dire dans des contrées qui conservent des trésors artistiques si nombreux, ils sont grands collectionneurs. Ils ont enrichi le Musée historique des tissus, qui ‘donne de si beaux modèles à la fabrique de soieries. Ils comptent parmi ceux qui organisent aujourd’hui le nouveau Musée lyonnais des Arts Décoratifs. C’est un marchand de soie qui a longtemps présidé la Société des Amis de l’Université. Ils constituent vraiment une élite, aussi bien intellectuelle que financière et marchande. Ils ne ménagent pas leur concours pécuniaire à toutes les créations qui intéressent la région et ce rôle de Mécène, qui leur est très habituel, honore au plus haut point la corporation.

Cette philanthropie prend également une forme charitable, conformément aux traditions locales, et se concilie parfaitement avec des habitudes, non moins lyonnaises, d’ordre et d'économie. Les souscriptions sont incessantes dans les bureaux des marchands, pour des œuvres soit religieuses, soit laïques. Elles sont toujours bien accueillies. Pendant la guerre on ne saurait passer sous silence que marchands et fabricants ont organisé et entièrement subventionné l'Hôpital de la Soie, installé dans un local de la Croix-Rousse, appartenant à un fabricant, En 1918, les cinq souscriptions

successives, lancées parmi les marchands de soie, avaient produit 250.000 francs, avec participation de groupes lointains, comme la Chambre de Commerce française de Shanghaï et l’Association des marchands étrangers de Vokohama. A la même date, ils avaient donné près de 20.000 francs aux hôpitaux italiens de la région. Mais sur toutes ces questions ils « n’aiment pas à faire connaître leurs affaires et surtout à montrer le bien qu’ils font » (Aynard) et cette modestie excessive est très lyonnaise.

L'action des marchands de soie n’est pas seulement locale. En raison des relations qu’ils entretiennent avec l'étranger et de la connaissance qu’ils ont de toutes les questions mondiales, ils rendent de précieux services comme conseillers du commerce extérieur. On les a vu figurer à la Chambre de Commerce internationale, à la Conférence parlementaire internationale du Commerce, à l’Association nationale d’expansion économique, à la Société d'encouragement pour le commerce français d'exportation, ainsi que dans les divers groupements destinés à favoriser nos intérêts chez les puissances étrangères.

‘Comment les marchands de soie se préparent-ils à ce grand rôle économique et social ? Leur profession comporte d’abord un certain nombre de questions techniques : connaissance approfondie des diverses catégories de soies et de cocons ; ensuite et surtout des connaissances générales à différents points de vue : géographique, juridique, commercial, avec étude des langues et des nations étrangères.

La mode est aujourd’hui aux divers enseignements techniques. Depuis longtemps, d’ailleurs, les Lyonnais avaient manifesté une certaine défiance à l’égard des études ordinaires qui, à leur gré, n’étaient pas une préparation suffisante au commerce et à l’industrie (1). Lyon est ainsi devenu l’un des centres français les mieux outillés au point de vue de l’enseignement technique. Les marchands de soie ne sont pas restés étrangers à ce mouvement, Toutefois, rien n’a été spécialement organisé à leur usage. On a souvent parlé d’un Institut de la Soie. Ce projet n’a jamais abouti,

(1) Cf. Les pages assez dures qu'Ed. Aynard consacrait en 1889 à l’enseignement secondaire classique, Op. cit., p. 838,

LES MAISONS DE COMMERCE gi

et les marchands eux-mêmes ne semblent pas en avoir ardemment souhaité la réalisation (1).

L'Ecole Supérieure de Commerce, fondée en 1872, et qui vient de fêter son cinquantenaire, donne à la fois des connaissances techniques et des connaissances générales, Cette école, organisée sous la forme d'une société par actions, reconnue par l'Etat et placée sous le patronage de la Chambre de Commerce, comprend deux sections : la soierie, avec une technologie des textiles et des cours de tissage ; le commerce général et la banque, avec tous les enseignements nécessaires au commerce.

Les marchands de soie ont toujours témoigné à cette école, contemporaine de leur Union, le plus grand intérêt. Ils ont contribué à sa fondation et c’est un marchand de soie qui, depuis longtemps, préside avec un inlassable dévouement le Conseil d'administration. Entre ces administrateurs et le corps enseignant, qui a compris des hommes tels que Valérien Groffier, auteur d’études sur la soie et d’une grande carte séricicole de la France, une collaboration constante s’est établie, pour le plus grand profit des études. Celles-ci s'efforcent d’être pratiques et d’habituer les élèves à des recherches personnelles, en leur imposant tour à tour des exposés oraux, suivis de discussion, et des mémoires écrits ou véritables thèses.

Marchands et fabricants sont passés en grand nombre par cette école. Les futurs fabricants de soieries entrent dans la première section, les futurs marchands négligent au contraire la technologie de la soie et préfèrent la seconde. C’est ainsi qu'Albert Rondot, sorti avec une bourse de voyage, rédigea, en 1883, à la suite de ses observations, son Essai sur le Commerce de la soie en France.

Cependant, on peut dire que les marchands se forment surtout eux-mêmes, Contrairement à des idées très répandues aujourd’hui, ils tiennent à honneur de faire de solides études classiques dans les lycées de Lyon ou dans les collèges

(1) La Chambre de Commerce a suppléé dans une certaine mesure à cet Institut en organisant les cours de sériciculture et de séricologie de MM. Pelosse et Vaney à la Faculté des Sciences et à l’Institut colonial. Le cours technique de la soie du docteur Levrat, fondé en 1917, est surtout destiné au personnel du commerce de la soie et de la fabrique de soieries,

libres, et, bien que ces « humanités » n'aient qu’un rapport lointain avec la soie, il est aisé de comprendre que dans une élite elles conservent non seulement leur charme, mais leur utilité. Après le baccalauréat, ils entrent à l'Ecole de Commerce ou dans les Facultés. En dehors de cette préparation intellectuelle générale, ils commencent leur instruction professionnelle dans la maison familiale. En manipulant sans cesse les écheveaux de soie grège et ouvrée, ils apprennent à distinguer les qualités et les défauts de la matière-première, aussi bien et mieux que dans un cours théorique. Des séjours .dans les régions séricicoles, dans des filatures et des moulinages, complètent admirablement cette éducation technique. Les voyages à l'étranger les familiarisent avec les langues vivantes et les habitudes commerciales des autres pays. L'Italie fut d’abord le principal terrain d'initiation. Puis, à mesure que les horizons du commerce de la soie s’étendaient, l'habitude s’est propagée de parcourir les pays du Levant. Enfin, avant la guerre, quelques jeunes « soyeux » avaient fait des stages en Extrême-Orient, à Canton ou à Shanghaï. Les marchands de soie s’instruisent donc comme ils se recrutent, surtout dans leur propre milieu, ce qui accentue encore leur caractère de classe sociale un peu à part,

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