QUELQUES GRANDES FIGURES DE MARCHANDS DE SOIE
On a souvent prétendu que, dans l’histoire lyonnaise, les noms qui se détachaient étaient rares. « Lyon a montré souvent un grand peuple, rarement de grands hommes », a dit Lamartine, D’après Edouard Aynard, © il semble que la grandeur véritable de Lyon soit une œuvre anonyme, collective et non individuelle », où chacun travaille « obscurément pour la gloire de la communauté ». Il est également vrai que Lyon, ville de commerce, carrefour de routes internationales, fut très accueillante aux étrangers et que ces enfants d'adoption furent souvent de brillants serviteurs de leur nouvelle cité.
Dans le commerce lyonnais de la soie, nous trouverons,
au premier plan, quelques figures étrangères, et parmi les éléments locaux, se relayant à la présidence de l’Union, comme autrefois au consulat municipal, des familles plutôt que des individualités. Une génération surtout attire les regards, celle qui a fait le marché de Lyon, tel qu’il est aujourd’hui, et qui a dépossédé Londres.
Arlès Dufour, né à Cette, d’une famille de protestants rentrés en France à la Révolution, non seulement n’était pas lvonnais d’origine, mais ne ressemblait guère au type que nous avons défini. C’est pourquoi sa personnalité, qui domine le commerce de la soie sous le second empire et qui se détachait avec tant d’éclat sur le fond un peu terne du caractère lyonnais, fut àâprement discutée. Sa grande générosité de cœur et d'intelligence, sa soif immodérée de l’innovation, firent de lui un ardent protagoniste de l’Eglise Saint-Simonienne et d’autres chimères, comme celle de la paix universelle, qui lui valut, à la fin de sa vie, de si cruels déboires. On l'avait surnommé, avec quelque ironie « le tambourmajor de l’humanité ».
Mais tout ne fut pas chimérique dans son existence. De même que la plupart des Saint-Simoniens, il était dévoré par « le feu sacré des grandes choses » (1). Non seulement il développa le commerce lyonnais de la soie, en fondant partout des comptoirs, mais rien ne se fit pendant 40 ans, à Lyon, en France ou à l'étranger, sans qu’il y prît part : enseignement professionnel et technique, banques, chemins de fer, mutualité, participation aux bénéfices, liberté commerciale. « Il était partout, à Lyon, à Paris, à Londres, poussant tout le monde à l’action. » Un tableau, que ses successeurs conservent, le représente en bonne compagnie, parmi les auteurs des traités libre-échangistes de 1860, c’est-à-dire avec les Anglais : Cobden, Gladstone, Palmerston ; les Français : Rouher, de Persigny, Michel Chevalier, Pereire, Dollfus, Fould,. Il fut l’ami personnel de tous ces chefs du mouvement politique et économique (2).
(1) Salut Public, 30 janvier 1872. Notice publiée lors des obsèques d’Arlès-Dufour.
(2) Lettre de Cobden à Arlès-Dufour. (Communiquée par la maison Chabrières-Morel.) « Paris, 23 janvier 1860. (Personnelle.) « Mon cher ami, ; « Je vous.écris à la table du Ministère des Affaires Etrangéres,
Of LES MARCHANDS DÉ SÔOIË DE LYON
Un autre nom, complètement étranger, symbolise le caractère international du commerce de la soie. Sigismond Lilienthal (1834-1919), attiré par l’activité commerciale de Lyon, comme autrefois Jean Kléberg, les Médicis, les Gadagne, fut commissionnaire en soieries, avant d’être marchand de soie, et cumula divers négoces. Il joua un rôle décisif dans le commerce d’Extrême-Orient. Ce rôle commence au lendemain de la grande révolution japonaise de 1868. Lilienthal fut chargé d’équiper la nouvelle armée du Mikado. Il reçut, en échange, des soies, dont il vulgarisa l’empiloi et transforma la filature. Ce fut lui, en effet, qui désigna au gouvernement japonais Paul Brunat, le célèbre organisateur de la filature impériale de Tomiouka. Sa grande intelligence commerciale et sa grande loyauté en affaires avaient fait oublier ses origines. En 1877-1878, il était président de l’Union des Marchands.
Ulysse Pila (1), dont le nom est beaucoup plus connu du grand public, symbolise mieux encore les entreprises lointaines du marché de Lyon. C’était un méridional, devenu lyonnais d'adoption. Né à Avignon, mais venu de bonne-heure à Lyon, il fit son apprentissage de la soie à la Croix-Rousse et entra au service d’une maison d’importation. « Fils de ses œuvres, rencontre qui n’est d’ailleurs pas rare dans cette aristocratique industrie de la soie » (2), il unissait en lui « l’ardeur entraînante d’un enfant du midi et la réflexion britannique, qui a plus d’un point de ressemblance avec le caractère lyonnais » (3). Il avait du Midi l’optimisme contagieux et le don de la persuasion. Il tenait de Lyon une extraordinaire puissance de travail, Il fut toute sa vie en mouvement.
où je viens de signer le traité de commerce entre la France et l’Angleterre, traité qui, je l'espère, fera beaucoup dans quelques années pour augmenter le commerce et la prospérité des deux pays et nous procurera une garantie (peut-être la seule garantie possible) pour une paix durable.
« Notre cher ami Ghevalier était présent au moment où la signature fut apposée à ce bon travail. Il doit être content, et moi aussi. Et de votre côté vous devez partager cette satisfaction.
« Ma femme et moi irons, dans deux ou trois jours, à Cannes, où je dois rester un mois. Serez-vous à Lyon ?
« Sincèrement vôtre. x
« R. Co SD
(1) Décédé en 1909. x à
(2) D’après le Bulletin des soies et soieries, 13 mars 1909.
(3) La Quinzaine coloniale, 10 avril 1909,
De 1864 à 1866, on le trouve à Shanghaï comme inspecteur des soies. Devenu chef d'une maison de commerce à Marseille, il entreprend encore, de 1866 à 1870, trois grands voyages en Extrême-Orient, malgré la difficulté et la lenteur des communications. En 1873, quand le percement du canal de Suez eut fait du marché lyonnais le grand marché mondial de la soie, il se fixe définitivement à Lyon. Il sera, en 1892, l’un des défenseurs du libre-échange et de la franchise des grèges étrangères. Représentant de la soie à la Chambre de Commerce, à partir de 1889, il est président de l’Union des Marchands, de 1892 à 1895.
D'ailleurs, le commerce de la soie ne suffisait pas à absorber toute son énergie, Il était entré dans les Conseils d’administration de plusieurs grandes entreprises financières ou industrielles, et surtout, il se faisait, avec passion, le promoteur d'entreprises coloniales. Membre du Conseil supérieur des colonies, il sut, avec une habileté et une souplesse toutes méridionales, mettre à profit l’amitié de certains hommes d'Etat : Paul Bert et de Lanessan. Une colonie surtout attirait son attention, à cause de sa proximité avec la Chine, c'était le Tonkin. Au cours de nouveaux voyages, Ulysse Pila mit sur pied les premières grandes organisations administratives et économiques du pays : la Société des Docks d’Haïphong et la Compagnie Lyonnaise Indo-Chinoise. Pour la pénétration de la Chine, il risqua des capitaux importants et fut l’un des promoteurs de la grande mission lyonnaise de 1895.
Cette mission est l’événement capital de la propagande du marché de Lyon dans les régions lointaines. Elle se place au lendemain de la guerre sino-japonaise et du traité de Shimonoseki (1895). La Chine, vaincue par un adversaire minuscule, semblait un empire en décomposition, et diverses puissances, en particulier l’Allemagne, se disposaient à la démembrer. Une mission commerciale arrivait à son heure. Il était urgent de connaître les possibilités économiques d’un territoire, dont le Tonkin et le Fleuve Rouge étaient l’une des principales portes.
En 1843, alors que la Chine venait à peine de s'ouvrir Aux étrangers et que la xénophobie des populations rendait toute pénétration dangereuse, M. de Lagrenée avait dirigé une première entreprise de ce genre.
La Chambre de Commerce de Lyon, à l’instigation du commerce de la soie, prit l'initiative d’une mission nouvelle. Procédant avec la grande largeur d’esprit, qui caractérisait son président Aynard, et faisant passer avant toutes choses les intérêts généraux du commerce français, elle pressentit les autres Chambres de Commerce.
Elle obtint le concours des régions maritimes et des régions textiles, plus directement intéressées à la découverte de débouchés nouveaux : Marseille, Bordeaux, Lille, Roubaix, Roanne. A côté des spécialistes lyonnais, chargés d’étudier les questions soyeuses, d’autres spécialistes devaient s’occuper des textiles communs, des ressources minières et commerciales. Divers ministères (affaires étrangères, marine, colonies) accordèrent leur concours à l’entreprise, qui d’ailleurs ne fut pas officielle et resta une mission d’initiative privée. Ulysse Pila fut le commissaire général de ce grand voyage et Henri Brenier le principal chef.
Partis de Marseille en septembre 1895, les explorateurs ne rentrèrent que deux ans après, à la suite de pérégrinations, qui s’étaient déroulées sur une distance de 20.000 km. Le volumineux compte rendu de la mission a donné de ces voyages à travers la Chine du Sud une description pittoresque. Des rapports régionaux, annexés à cette relation précisent les ressources de certains pays, Tonkin, Yunnan, Kouitchéou, Seu tchouan, ou de certaines villes, Hong-Kong, Canton, Hankéou. Des rapports techniques étudient la soie, les cotonnades, les mines, la monnaie.
Cette œuvre énorme fut la révélation d’une civilisation mal connue. Elle posait une foule de problèmes, que la génération suivante devait chercher à résoudre. Elle provoqua à l'étranger l'organisation d’entreprises analogues, qui furent loin d’avoir. la même envergure : missions japonaise, anglaise, américaine, allemande...
A côté de ces figures, qui ont attiré l'attention, peut-être justement parce qu’elles n'étaient pas strictement lyonnaises, les vieilles familles de Lyon sont volontairement plus effacées. Elles se tiennent plus à l’écart des sphères politiques. Elles énoncent moins haut les résultats d’une activité qui
(i) La Mission lyonnaise d’exploration commerciale en Chine (1895-1897).
FIGURES DE MARCHANDS oh
n’est pas moindre. Certains de ces noms caractérisent plutôt la soie, sous sa forme industrielle, filature et moulinage, tandis que ceux qui précèdent représentent davantage la forme commerciale.
Les Payen ont été surtout des filateurs. Charles . Payen (1816-1910) est l’une des figures les plus caractéristiques de la famille. À 17 ans il s’embarque à bord d’un voilier pour les’ Etats-Unis, dans un temps où la traversée de l’Atlantique était presque un acte de courage. Il fait son apprentissage de la vie des affaires au milieu de ces business men américains, véritables professeurs d’énergie et de confiance dans Pavenir. Rentré en France, il conservera au cours de sa longue carrière, jusqu’à l’aurore de sa 95° année, l’activité et l’optimisme qu’il avait puisés dans le nouveau monde. Passé du commerce des soieries au commerce de la soie, il fondait au Bengale, à partir de l’année 1853, un groupe industriel, qui devait comprendre jusqu’à 18 filatures. Des installations analogues existaient ou furent créées en France, au Piémont, en Espagne (Murcie) et contribuèrent à la rénovation des procédés de filature.
Les Armandy ont travaillé surtout aux progrès du moulinage. David Armandy père était en 1850 un modeste moulinier de Taulignan (Drôme), qui s’éleva au rang de marchand de soie et dont l’œuvre fut continuée par ses fils David et Gratien. C’est surtout Gratien (1) qui a développé à partir de 1868 les groupes industriels français et italiens de la maison. Non seulement il modernisa l’outillage, maïs il imagina dans le recrutement de la main-d'œuvre des procédés qui font le plus grand honneur à son esprit d'initiative et d'humanité. La population rurale de la Drôme étant trop peu nombreuse pour assurer un personnel régulier, il reçut des jeunes filles du dehors, que plaçaient leurs familles, les administrations hospitalières et les œuvres de bienfaisance. Depuis un demi-siècle 3.000 jeunes filles sont ainsi passées par les usines de Taulignan. Non seulement elles ont, avec leur salaire journalier, amassé un pécule, mais elles se sont confectionné des trousseaux dans des écoles de. couture, elles ont complété leur instruction dans des cours d'adultes, elles
(1) Décédé en 1897. en ;
ont appris dans des écoles ménagères à conduire une maison, de telle sorte que Taulignan fut pour elles une pension autant qu'un atelier.
Avec le reste du personnel même esprit de philanthropie. Des œuvres ouvrières nombreuses ont attaché à la maison une main-d'œuvre plus fidèle et plus expérimentée : gratifications et primes, participation aux bénéfices, caisses de secours, logements et soins médicaux, médailles de collaborateurs, médailles trentenaires.
Gratien Armandy eut aussi le mérite d’être l’un des premiers à mettre en rapports directs la production des fils de soie et la fabrication des tissus, de manière à mieux adapter l’une à l’autre. De même, en dépit de toutes les difficultés d'exécution, il entreprit l’ouvraison des soies asiatiques et des soies tussah, qui ont ouvert un champ d’action beaucoup plus vaste à la fabrique, trop limitée jusque-là aux soies ouvrées, d’origine occidentale.
Ferdinand Guérin (1847-1921), qui fut presque un contemporain, est cependant une figure un peu patriarcale, qui personnifie le commerce lyonnais dans sa forme la plus ancienne, en union intime avec la Banque. D'ailleurs cette persistance de formes antiques ne signifiait pas routine et manque d’initiative. Ferdinand Guérin donna une vive impulsion à sa maison, la plus ancienne de la place. Il créa de nombreuses succursales à l’étranger, en Italie, en Russie, en Amérique, acheta et réorganisa des filatures. Président de l’Union des Marchands à deux reprises, en 1876, en 1886-87, il représenta la soie à la Chambre de Commerce pendant 17 ans.
La soie n’était du reste qu’une des formes de son activité. Durant sa longue carrière, le financier qu’il était aussi, inspira à l’épargne lyonnaise une confiance illimitée. Il apporta le concours de son expérience à des entreprises commerciales et industrielles variées, dont quelques-unes étaient lointaines, comme les Aciéries de St-Pétersbourg, et d’autres au contraire locales, comme la Société de la rue Impériale, qui aménagea la rue de la République actuelle. Admirateur du passé, il aimait la terre et dans son château de Sérézin (Isère), s’occupait d'agriculture. Il était commandeur de St-Grégoirele-Grand et président de la Commission de Fourvière.
Enfin il serait injuste de ne pas rappeler la mémoire d’un homme, dont le rôle fut un peu différent, publiciste et écri-
vain plutôt qu'homme d’action. Natalis Rondot (1821-1900) (1) n'était pas originaire de Lyon. Né à Saint-Quentin, d’une famille dont le berceau était à Troyes et comptait toute une lignée d’orfèvres et d'artistes, il s’occupa d’abord du textile champenois par excellence, la laine, De 1844 à 1846, bien qu’il eût à peine une vingtaine d’années, il fit partie de la première mission française en Chine, comme délégué de la Chambre de Commerce de Reims pour les laines.
C’est alors que commencent les premières relations de Rondot avec le commerce de la soie. Il entrevit au cours de cette mission la possibilité d'utiliser les soies chinoises et d'établir un courant d’affaires entre Shanghaï et Lyon. 1] représenta à Paris des maisons lyonnaises et même il fut, comme certains délégués de l’ancien régime, désigné par la Chambre de Commerce de Lyon, pour suivre auprès des ministères et des administrations centrales toutes les affaires lyonnaises.
Chargé de missions à l’étranger, membre des jurys à toutes les grandes expositions françaises ou étrangères, membre de la Commission permanente des valeurs de douane, Natalis Rondot fut un écrivain d’une incroyable fécondité, qui écrivit sur tous les sujets, et surtout sur la soie, car la soie l’intéressait non seulement comme textile, mais à cause de son caractère artistique. Cette passion pour toutes les choses de l’art, qu’il puisait sans doute dans son ascendance, fit de lui l'organisateur du Musée historique des tissus et l’historien des anciennes corporations de graveurs, médailleurs, imagiers.… à Lyon et à Troyes. « Il était de la bonne manière, un louangeur du temps passé ». Sa prodigieuse facilité d’écrivain n’avait d’égale que son incomparalile puissance de travail. On a pu dire de lui que « la paresse et l’inaction lui étaient odieuses. Le travail, qui müûrit les jeunes hommes, prolonge, quand il répond si bien à leurs goûts et à leurs aptitudes, la jeunesse des vieillards » (2). Cétaient là des qualités, qui faisaient de Natalis Rondot un autre Lyonnais d'adoption, dans cette ville où il devait mourir.
Ainsi définie, l’action de tous ces soyeux apparait immense. Elle dépasse même le cadre du marché de Lyon et du com-
(1) Cf. Léon Galle : Natalis Rondot, sa vie et ses travaux. (2) Marius Morand : Bulletin des soies et soieries.
merce de la soie, car tout en cherchant dans des régions lointaines les matières premières, dont la fabrique avait besoin et qu’elle ne trouvait plus en France, ils furent partout les premiers pionniers des influences françaises. De même leur intervention a été féconde dans la filature et le moulinage. La transformation et l’amélioration de ces industries fut en partie leur œuvre. Ils ne furent pas à l’égard de la fabrique lyonnaise des intermédiaires inutiles. Ils avaient conscience du rôle qu’ils avaient à remplir. S’initier à tous les besoins des employeurs pour y adapter sans cesse leur activité, et d'autre part les faire bénéficier de tous les perfectionnements et de tous les progrès, dont ils pouvaient avoir l’idée première, tel fut le double programme qu’ils se tracèrent et qui fut bien réalisé.
La génération actuelle ne leur est pas inférieure. La plupart des hommes d’aujourd’hui se rendent compte qu’ils ont des noms glorieux, qui sont lourds à porter et qui leur imposent des devoirs.
SÉRICICULTURE 101