CHAPITRE IV
$ 1°, — SERICICULTURE. —— FILATURE. — MOULINAGE
La production française de soie passe à peu près entière. sur le marché de Lyon, dont elle était, il y a 75 ans, l’élément essentiel. Aujourd’hui elle est presque devenue quantité négligeable. On est obligé cependant de lui consacrer des développements, qui sont hors de proportion avec ce qu’elle donne.
En raison de la multiplicité des renseignements (1) qui la concernent, il est possible de préciser assez exactement : 1° la répartition géographique des éducations ; 2° le nombre des sériciculteurs ; 3° les quantités de graines mises en incubation ; 4° les quantités de cocons récoltés, ainsi que le rendement par once et les prix de vente ; 5° la soie grège obtenue.
Un tableau préliminaire et partiel de comparaison entre l’année 1908, relativement bonne, et l’année 1919, franchement mauvaise, donnera une idée aussi nette que possible du caractère de l’évolution actuelle :
1908 Onces de graines Cocons récoltés Départements Sériciculteurs mises en incubation en kg. PR LT ARMOR ES 559 414 20.614 Basses-Alpes ...... 001 3.309 Fret Hautes-Alpes r "7" 606 450 25.376
Alpes-Maritimes ... 278 384 20.603
(1) Empruntés surtout aux statistiques de l’Union des Marchands,
Départements Sériciculteurs AreChEMerr ere 22.900 AU OLGA ME Panne à 3 AVE VT ONE lee 123 B.-du-Rhône ..... 4 5.049 COTS CEE re 958 DOME AME RENE 25.940 Car ae er CE re 25.239 Hte-Garonne ...... 4 HÉTAULEMEENT 2.190 ISÈRE RES RER 8.354 PORN MR AL SE 62 LORS Eee 1 OZÉTE LEA cenrurare 1.848 Pyr.-Orientales ..... 321 Rhone RER ÿ!
S'AVOTE SE ET CRT 779 MATOS EI MERE 272 Lot-et-Garonne 125 NAT EVE TE RSR RE 8.279 VAUCITIS EEE RARE 16.550
Départements Sériciculteurs ALI re PAR DRE EE 47 Basses-Alpes "#7. 1.162 BITES SAÏD ESS 276 Alpes-Maritimes ... 76 ANAeChEMErME UNS. 12.181 AUTONET 1 AVC VDO PEER CAE 2 P-AURhOone rie 1 625 (CODS PERS TE 148 D'ROMENMEUE RCE 9.683 CAL dE CRE RENRS 13.689 Haute-Garonne ..... Néant. Hérault tree 762
Onces de graines mises en incubation
Qnces de graines mises en ineubation
Cocons récoltés en kg.
Cocons récoltés en kg.
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(nces de graines Goeons récoltés Départements Néricieulteurs mises en incubation en kg.
CROATIE Pete 1.080 971 46.911 ÉOITÉSES dans me 1l 2 79 PORTA SRE nier Néant OSCAR RE VER 1.246 1.686 59 607 Pyr.-Orientales .... 73 69 5.307 RHONE Three Néant.
SAVOIR EE RP. TSe 34 25 1 183 AE DEN EE ee Néant.
Tarn-et-Garonne .... -: Néant.
MAR MR ms 4.405 4.048 166 290 MauCluSe UE 5.910 4,557 166.927
Après 1919, la décadence a continué, sauf dans quelques départements, où le chiffre des récoltes, sinon celui des sériculteurs, a quelque peu augmenté.
Alpes-Maritimes ... 72 sériciculteurs 4.204 k. de cocons AVEYTONErS ACL 2 — 192 — HÉorérene ne fn 1.274 RATE GC) Basses-Alpes "1:97. 1 611 — 64.407 — COOPER MANN Ne 333 —— 21.324 —
Par contre le département de l’Aude est à rayer en 1922.
Au point de vue géographique (1) la zone séricicole forme un triangle, dont le sommet se localise dans le département de l’Aïn, tout en laissant Lyon en dehors, et dont les côtés se prolongent à l'Est et à l’Ouest du Rhône en bordure du Massif central et des Alpes, jusqu'aux Pyrénées-Orientales d’une part, les Alpes-Maritimes et la Corse de l’autre. Elle coïncide donc avec les pays méditerranéens et rhodaniens. Elle comprend des localités nombreuses, qui sont à la fois de petits centres de production et de petits marchés régionaux de vente. Dans le seul département du Gard, le plus important de tous, il faut citer Alais, Saint-Ambroix, Anduze, Le Vigan, Saint-Hippolyte-du-Fort, Sumène, Lasalle, Valleraugue, Man-
(1) Cf, en annexe, la Carte Séricicole de la France. Carte I.
dagout, Uzès, Bagnols-sur-Cèze, Pont-Saint-Esprit. Ailleurs on peut se borner à citer Privas, Aubenas, Largentière, Joyeuse, dans l’Ardèche ; Morestel, Rives, Saint-Marcellin, dans l'Isère ; Romans, Die, Nyons, dans la Drôme ; Avignon, Cavaillon, Vaison, Pertuis, dans la Vaucluse ; Saint-Rémy, Salon, dans les Bouches-du-Rhône ; Manosque, dans les Basses-Alpes ; Vidauban, Draguignan, dans le Var ; Ganges, Gorniès, Saint-Bauzille-de-Putois, dans l’Hérault. En dehors de cette zone, la sériciculture disparaît ou a disparu des départements aquitains, Lot, Aveyron, Tarn, Tarn-et-Garonne, Haute-Garonne, Aude. Elle se meurt, même à proximité de Lyon et de Saint-Etienne, dans les départements du Rhône et de la Loire.
Dans la zone séricicole elle-même la décadence est partout.
: Le nombre des sérici<ulteurs n’est plus aujourd’hui que la moitié ou même le tiers de ce qu’il était en 1908, car après s'être relevé à 65.592 en 1920. il est retombé à 48.924 en 1921, et 48.052 en 1922. Les éducations s’affaiblissent dans les riches plaines qui bordent le Rhône et se retirent de part et d’autre vers les montagnes. Il ne subsiste plus que deux groupes importants, l’un relativement compact, dernière citadelle de la sériciculture française, sur les pentes des Cévennes, dans l’Ardèche, la Lozère et le Gard, l’autre formant plutôt une chaîne discontinue au débouché des vallées alpestres et jurassiennes, avec certains cantons de la Drôme, de la Vaucluse et du Var, comme centres principaux.
PDiminution encore plus sensible dans les graines mises en incubation. Le nombre des boites de 25 gr. (une once) est passé de 187.073 en 1908 à 57.075 en 1919, 72.826 en 1920, et seulement 54.153 en 1921, 56.256 en 1922.
Le poids des cocons frais est tombé de 8 millions et demi de kilos en 1908 à 2.321.547 en 1919. Il est remonté à 3.202.904 en 1920, pour retomber à 2 524,149 en 1921, et 2.571.915 en 1922. Par contre le rendement à l’once de graines a fait de sérieux progrès depuis un demi-siècle, De 15 à 20 kilos vers 1870, il s’est élevé à 40 kg. vers 1900, et il n’est pas rare aujourd’hui de rencontrer des rendements de 60 kg. C’est une conséquence des progrès scientifiques et du développement des méthodes pasteuriennes, Cela tient peut-être aussi à ce fait que les sériciculteurs, qui persistent à faire des éducations, sont justement les plus habiles et les plus soigneux.
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Quant aux prix de vente de ces cocons, ils n’avaient pas cessé de s’avilir depuis un demi-siècle, passant de 8 francs le kg. en 1872 à 3 fr 20 pour les espèces les meilleures en 1908. Le minimum a été atteint en 1915, au milieu des perturbations produites par l’entrée en guerre, avec des prix dérisoires de 2 fr. 25 à 2 fr. 60. Mais depuis, l’ascension a été rapide et inespérée. Dès l’année suivante, les cours se relevaient à 4 et 5 francs, pour atteindre 7 et 9 francs en 1919, 12 et 15 francs en 1920 et même 15 ou 17 francs en 1922. De toute cette statistique, c’est le seul élément qui soit en progrès. Mais il n’a pas réussi, comme on l’espérait, à entraîner les autres.
La soie produite en France est d’excellente qualité, surtout dans les districts montagneux des Cévennes. C’est une soie jaune, provenant soit de races pures, soit plutôt de croisements chinoïs à base de races françaises. Les chiffres de la production de la soie: grège résument en quelque sorte toute histoire actuelle de notre sériciculture :
1908 656.000 kilos 1917 205.000 kilos 1913 350.000 — 1918 245.000 — 1914 405.000 — ‘1919 180.000 —.
11 y a, dans cette histoire, deux points particulièrement critiques. Ils correspondent au début et à la fin de la guerre. En 1915, avec la désorganisation des campagnes, la dernière heure de la sériciculture semble arrivée. En 1919, on se remet au travail, mais à d’autres travaux que lPélevage du ver à soie. Quant à la réaction favorable, qui semblait se dessiner à la suite du relèvement très sensible des prix et de la grande prospérité de la fabrique lyonnaise, elle n’a été que passagère.
. Une seule branche de sériciculture française a conservé une grande activité, c’est le grainage. Les sériciculteursgraineurs, travaillant d’après les méthodes de Pasteur et sous le contrôle de l'Etat français, dirigent des éducations qui se dispersent dans un certain nombre de départements : au premier rang, le Var, puis les Alpes-Maritimes, les Basses et les Hautes-Alpes, les Pyrénées-Orientales, où la plupart des chambrées sont réservées au grainage. Ils forment des associations prospères, à Marseille, à Vidauban (Var). Ils four-
nissent tous les genres de graines : races indigènes et exotiques, pures et croisées.
Le grainage rencontre dans nos régions méditerranéennes des conditions très favorables à tous égards. D’abord, il faut signaler le climat et le sol, qui donnent une feuille de müûrier excellente et sont aussi propices aux éducations, qu’ils peuvent l’être aux pépinières et aux semences végétales ; ensuite la conscience et l’habileté professionnelle des graineurs, secondés par l’intelligente discipline des éducateurs, qu’ils savent choisir. Toutes ces circonstances expliquent pourquoi les produits français sont rigoureusement garantis contre toute nfaladie héréditaire et d’un fort rendement.
L’action de nos graineurs dépasse de beaucoup les limites de la sériciculture française. Ils ont dû chercher au dehors la clientèle qui leur échappait en France. Dans l’année, qui a précédé la guerre, le nombre des boîtes (d’une once ou de 25 grammes) banderolées par le Service de Conttôle et de Surveillance a dépassé 500.000 à l’exportation. L’Italie était de beaucoup le principal client, car elle absorbait à elle seule 250.000 boîtes. Le reste se partageait entre les autres états de l’Europe occidentale et orientale, du Proche, du Moyen et même de l’Extrême Orient, plus spécialement la Grèce, la. Bulgarie, la Serbie, la Roumanie, la Russie, la Turquie, la Syrie, la Perse et le Turkestan. La guerre n’a fermé que temporairement une partie de ces débouchés.
Le commerce international de ces graines présente diverses modalités. D’abord absence de toute convention spéciale, et application pure et simple des règlements locaux, en usage dans les régions de sériciculture. C’est le cas le plus habituel, Mais les graineurs trouvent plus de garantie dans les conventions internationales officielles. Des statuts de ce genre existent avec l’Espagne, l’Italie, la Bulgarie par exemple.
A vrai dire, quelques difficultés se sont produites avec l'Italie. Non seulement il y a toujours eu une forte exportation de graines françaises au delà des Alpes, mais des graineurs italiens sont venus s'établir en Provence pour profiter des conditions si favorables de climat et du sol. C’est en somme une situation inverse de celle que l’on verra dans la filature et le moulinage. Mais cette solidarité franco-italienne a provoqué les jalousies des graineurs, établis exclusivement
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dans la péninsule. Un décret italien du 19 mai 1918, sous prétexte de réglementer la vente des graines, a entravé l’importation. A'la suite des réclamations du gouvernement français, une conférence s’est réunie à Nice et une convention a été signée le 27 août 1920, autorisant l’entrée en Italie des graines françaises égrenées ou en cellules. Mais cet accord n’est que temporaire. II a été très attaqué en Lombardie et Piémont, ce qui rend l’avenir très incertain. On peut espérer toutefois. que le gouvernement italien, dans l'intérêt même de sa production séricicole, continuera à favoriser le grainage français, très supérieur à celui de la péninsule.
La convention, conclue en 1906 entre la France et la Bulgarie, est particulièrement intéressante. Elle a constitué une nouveauté dans ce commerce international. D’ordinaire les clients étrangers des graineurs français se réservent le droit de confier à des experts nationaux la vérification des fournitures qui leur sont faites, avec recours à leurs propres tribunaux en cas de fraudes. La Bulgarie a dérogé à cet usage et considéré comme probante et définitive l’attestation du Contrôle de l'Etat français. En conséquence, elle a privé ses ressortissants du droit de revendiquer des expertises à l’arrivée et de faire appel à la justice bulgare. C’est un acte de foi qui fait le plus grand honneur au grainage français et dont la sériciculture bulgare n’a pas eu à se plaindre.
Il n’est pas exagéré de dire que la banderole officielle de notre grainage est comme un véhicule des influencès françaises en Orient et qu’elle y montre nos couleurs, comme notre flotte les déploie le long des côtes. Elle touche de très près au commerce de la soie et favorise l’action de:nos marchands, car dans certaines régions, si l’on veut avoir des cocons, il faut commencer par fournir des graines aux indigènes.
Quant aux sériciculteurs proprement dits, ils se désintéressent de plus en plus d’une tradition pourtant lointaine et glorieuse. On a beaucoup écrit sur les causes de cette décadence (1). Le point de départ doit évidemment être cherché dans les maladies qui ravagèrent toutes les éducations, au siècle dernier, et provoquèrent dans notre production sérici-
(1) Cf. surtout les publications de M. Mozziconacci, directeur de la Station séricicole d’Alais, et de M. Lambert, directeur de la Station de Montpellier, é
cole des ravages qu’il n’est pas exagéré d’évaluer à deux milliards. « I1 faut avoir assisté, dit Pasteur, à ces désastres, pour comprendre leur étendue et les misères qui en sont la conséquence. Après avoir donné son temps et sa peine à son cher bétail (expression d'Olivier de Serres), dépensé sa feuille, payé ses ouvriers, le malheureux éducateur ne recueille que des cadavres en putréfaction. »
A la même époque, le prix des cocons, après avoir atteint 7 à 8 francs, diminuait de moitié, par suite de la coneurrence des soies asiatiques, qui se vendaient à des prix très inférieurs à ceux des soies occidentales et que la fabrique lyonnaise avait donc avantage à employer pour la confection des tissus à bon marché, devenus nécessaires avec la démocratisation des modes. Découragés, les paysans des régions rhodaniennes cherchèrent d’autres ressources, partout où le sol le permettait. La première idée qui venait à l’esprit était d’arracher les mûriers pour planter des vignobles, müûrier et vigne s’accommodant à peu près du même sol et du même climat. À vrai dire, les malheureux paysans n’échappaient à la pébrine que pour aller au devant du phylloxera. Un deuxième fléau, plus terrible encore que le premier, les attendait. Puis, quand cette maladie fut à son tour vaincue, il fallut compter avec les crises de surproduction comme celle de 1907 et l’avilissement des prix. On peut se demander quel bénéfice la vigne a pu donner aux anciens éducateurs. II est vrai que, depuis 1907, le cours des vins est devenu beaucoup plus avantageux.
Mais d’autres cultures étaient d’un rendement plus assuré. Précisément l’accélération des transports, le développement des voies ferrées ouvraient des débouchés nouveaux et de plus en plus lointains à certains produits de l’agriculture, fruits et primeurs, Avec ses irrigations, la vallée du Rhône devenait un immense jardin, un immense verger. Toutes ces plantations donnaient de gros revenus et ne laissaient plus de loisirs pour l’éducation des vers à soie.
Dans les montagnes, la sériciculture n’avait pas ces concurrences à craindre, mais on lui trouvait des inconvénients plus sensibles qu’autrefois. À défaut de la pébrine, les autres maladies du ver guettent aujourd’hui les magnaneries, profitant des moindres troubles météorologiques, des moindres négligences des éleveurs. La sériciculture est devenue, sinon