‹ Lyon et le Commerce de la SoieChapitre 16 sur 55 · FILATURE · texte numérisé non relu

FILATURE

plus aléatoire, du moins plus assujettissante. Elle exige des méthodes plus scientifiques. De l’aveu même de ses plus ardents champions, elle réclame, surtout dans la dernière période des éducations « une continuité absolue, non seulement pendant le jour, mais aussi, bien souvent, pendant la nuit ». Elle « ne souffre ni oubli ni indifférence » (Mozziconacci). C’est donc un véritable esclavage. Le paysan français n’est pas inaccessible aux méthodes scientifiques, mais les mœurs actuelles s’accommodent mal d’occupations qui exigent tant de précautions et portent une si grave atteinte à la liberté.

Enfin, la guerre, avec toutes les transformations économiques et sociales qu’elle a déchainées, a porté le dernier coup : familles agricoles décimées, exode vers les villes dans les régions pauvres, hausse formidable des produits de la terre dans les régions riches. Il y a bien, il est vrai, la hausse du prix des cocons. C’est un facteur important, car à prix d’argent, on peut tout obtenir, même ressusciter les éducations. Nous ne sommes plus au temps où il fallait faire de la sériciculture à 3 francs le kilo. Mais cette hausse est en partie neutralisée par l’augmentation générale des denrées agricoles et l’incertitude de l’avenir. Ainsi s’explique une désaffection complète, qui contraste avec les efforts opiniâtres de certains peuples pour prendre rang parmi les producteurs de soie.

Par suite de la division du travail, qui s’établit toujours dans les régions très avancées de production, les éducateurs français ne filent plus eux-mêmes leurs cocons. Ils préférent les vendre aux filateurs, et ceux-ci vendent leur soie aux marchands, quand ils ne sont pas marchands eux-mêmes.

La filature, en France, a traversé les mêmes vicissitudes que la sériciculture (1). D’abord largement alimentée par les éducations locales, elle fut prospère malgré les imperfections de son outillage : croisure à la Chambon, filature à un ou deux bouts, battage et rattachage des fils à la main. Vers 1850, on comptait plus de 600 filatures et de 30.009 bassines, avec une production de 2 millions de kilos de soie grège, entièrement française. La filature avait alors un caractère nettement familial et rural. C’était une très petite indus-

(1) Cf. Beauquis : Histoire économique de la Soie.

trie, intimement liée aux éducations et qui se dispersait à travers toutes les campagnes séricicoles. La zone de répartition coïncidait avec celle de la sériciculture et se trouvait donc assez éloignée de Lyon.

La maladie de ver à soie lui enleva toute sa matière première. Elle essaya bien de « tirer » dans ses bassines des cocons secs, venus d'Italie, du Levant ou même d’Extrême Orient. Mais ces cocons, de races étrangères, étaient d’un travail souvent difficile et surtout, avec le matériel rudimentaire et les rendements extraordinairement faibles dont on se contentait à cette époque, il était impossible de lutter contre l’afflux des grèges asiatiques, soies mal filées sans doute et de mauvaise qualité, mais dont le prix de revient était ‘beaucoup plus faible. Ainsi la production asiatique accablait les filatures aussi bien que les séricicultures occidentales. Dans la seconde moitié du xix° siècle, beaucoup de filateurs, n'ayant plus rien à filer, disparaissent. Vers 1885, on ne comptait plus en France que 400 installations, avec moins de 20.000 bassines et une production qui ne dépassait pas 750.000 kilos.

L'Italie réagit la première, pour des raisons que l’on verra plus loin, et prit sur la France une avance décisive. Elle organisa une grande industrie moderne de la filature, avec un outillage perfectionné. Le maximum de rendement permit d’abaisser au minimum le prix de revient et de produire la soie filée à des conditions de prix, qui n’étaient plus sensiblement supérieures à celles des soies d’Extrême Orient. Elle draina toute la production italienne, redevenue considérable, et attira vers elle, par suite des avantages qu’elle leur offrait, la plus grande partie des cocons du Levant,

En France, sauf exception (1), on se mit à l’œuvre un peu tard. La tâche était d’ailleurs plus malaisée. Le problème de la filature est devenu double, S’il est nécessaire d’avoir un outillage aussi moderne que possible, il n’est pas moins indispensable d’avoir des cocons à filer. En général, la transformation du matériel, le passage du travail familial à la véritable usine, se firent chez nous avec une extrême lenteur. Dans quelques localités seulement, la croisure française où à la Chambon fit place à la croisure italienne ou à

(1) Dans la Drôme, quelques filatures modernes, avec bassines à 6 bouts, apparaissent dès l’année 1841.

Page 1