FILATURE
la tavelette, le battage à la main au battage mécanique, i’ancien rattachage aux jette-bouts automatiques, la vieille roue hydraulique à la vapeur et à l’électricité, avec des bassines à 6 et même 8 bouts et une division du travail plus rigoureuse. Ailleurs, les anciens usages persistèrent. Filateurs et fileuses des campagnes rhodaniennes refusaient de changer leurs méthodes. Ils accueillaient avec défiance et même avec colère les bassines à bouts multiples, grosses mangeuses de cocons. Ces résistances, singulières en apparence, trouvent leur explication dans l’état de la production. Les récoltes francaises fléchissaient en effet chaque année, au lieu de prendre un nouvel essor comme en Italie. Les cocons du Levant allaient à Milan, au lieu de se diriger sur Marseille. Le manque d’approvisionnement faisait croire que l’outillage perfectionné était contraire aux intérêts des filateurs. On tournait en somme dans un cercle vicieux. Il aurait fallu un matériel moderne pour attirer les cocons étrangers, et d’autre part, faute de matières premières locales, on n’osait pas transformer les installations. D'ailleurs, l'influence de certaines mesures législatives s'exerçait plutôt, comme on le verra, dans un sens rétrograde, et l’avilissement général des prix, dont souffrait tout le commerce français, ne favorisait guère les initiatives. C’est pourquoi les quantités de soie filée diminuèrent encore au lieu d'augmenter.
Les dernières statistiques annuelles du ministère du Commerce et de l’Industrie datent de 1913. Elles indiquent 166 filatures avec 8.167 bassines principales, dont 2.908 à plus de 5 bouts, 3.118 bassines accessoires, dont 1.837 également à plus de 5 bouts, 430 services de noueuses ou rattacheuses, et une production de 654.013 kilos de soie grège, dont 511.832 kilos dérivant de cocons français. Le Gard est au premier rang avec 81 filatures, 250.000 kilos environ de soie grège ; ensuite l'Ardèche avec 33 filatures et 168.000 kilos. La Drôme et les Bouches-du-Rhône se disputent le troisième rang avec respectivement 14 filatures et 63.000 kilos de grège, 7 filatures et 71.000 kilos. Ensuite l’Hérault accuse 12 filatures et 45.000 kilos ;- la Vaucluse également 12 filatures, mais seulement 25.000 kilos. Avec la Lozère, le Var, le Tarn et la Garonne, les chiffres deviennent insignifiants.
Si l’on rapproche ces quantités de ce qui est nécessaire à l’approvisionnement de la fabrique lyonnaise, on perçoit tout
le déficit. Si on les rapproche de la production mondiale de soie grège, on voit encore mieux à quelles proportions infimes est réduite cette branche de l’industrie française, qui, il ÿ a un demi-siècle, fournissait la dixième partie des grèges mises dans le commerce international.
Depuis la guerre, les renseignements d'ensemble font défaut, mais on sait fort bien que la décadence continue, parallèle à celle de la sériciculture. [I 'existe un certain nombre de belles usines qui n’ont rien à envier aux installations italiennes, pour cette excellente raison qu’elles appartiennent parfois aux mêmes propriétaires. Mais ces usines sont trop peu nombreuses et en face d’elles, les vieilles filatures en retard de cent ans et plus, comme on l’a dit dans certains débats parlementaires, achèvent de mourir. Ce n’est pas uniquemént leur faute. La sériciculture française ne donne plus rien. La guerre a désorganisé tous les pays du Levant. A lPheure où l'Italie elle-même doit réduire son organisation industrielle, comment s’étorner que la filature française ne soit pas prospère ?
De 1913 à 1920, dans la seule région du Vivarais (1), les chiffres sont tombés de 33 à 18 filatures, de 2.796 à.960 bassines, avec un rendement moindre, car la production intensive des bassines à bouts multiples est souvent enrayée par le manque de matière première et ne suffit plus à compenser la disparition des installations familiales, autrefois si nombreuses. Le Gard et l’Ardèche viennent toujours en tête, puis, loin en arrière, la Drôme, les Bouches-du-Rhône, l’Hérault et la Vaucluse. C’est dans l’Ardèche et les Bouches-du- Rhône que l’outillage est le plus modernisé. C’est, au contraire, dans le Gard, à côté des éducations familiales, que - subsistent le plus grand nombre de petites installations
L'influence de Marseille est très sensible dans les départements du Midi, mais ailleurs, c’est Lyon qui domine. Bien qu'il n’y ait pas une seule filature dans le département du Rhône, c’est Lyon qui tend de plus en plus à diriger cette branche de l’industrie française, A l’issue de la guerre, en 1919, dans le but d’amorcer un programme de réformes, un Syndicat général de la filature de la soie en France a été constitué à Lyon par dessus les Syndicats locaux (2).
(1) D’après E. Reynier, la Soie en Vivarais.
(2) D’Alais et de Valence par exemple,
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Le moulinage (1), bien que très apparenté à la filature, a une situation différente. Il dépend moins des sériciculteurs que des marchands de soie et surtout des fabricants de soieries. Le travail à façon, pour le compte des marçehands et fabricents, est un procédé très employé. Les soies ouvrées ne conviennent qu’à des tissus déterminés, dont la vogue est instable. Seuls, les employeurs peuvent connaître les quantités qui leur seront nécessaires ou fournir les indications techniques utiles, sur les genrés de torsions, qu’ils préfèrent. Dans ces marchés avec Lyon, les contrats sont « à grande ou à pctite façon », selon que le moulinier est responsable ou non du déchet, quand il rend un poids d’ouvrée, inférieur au poids de grège qu’il a reçu. Le contrat à grande façon est le plus ordinaire, tempéré par la tolérance de charge, c’est-àdire que le moulinier est autorisé à employer, pour faciliter son dévidage, des huiles et savons, dont le poids s'ajoute à la grège, de telle sorte que la soie ouvrée, pesant plus que la soie grège, peut donner un excédent au lieu d’un déchet.
Cette dépendance du moulinage à l’égard du commerce de la soie et des industries de la soierie est d’ailleurs plus ou moins sensible suivant les circonstances. Dans toute la période qui a précédé la guerre, le moulinage, comme la filature, se trouvait atteint dans ses moyens financiers. La plupart des mouliniers avaient cessé d’être des industriels indépendants et travaillaient à façon. Une partie des installations était tombée aux mains ou dans la clientèle pécuniaire des marchands de Lyon. Les fabricants s’étaient lancés dans la voie de l’intégration. Ils annexaient des moulinages à leurs tissages, ce qui leur permettait non seulement d’être servis quand et comme ils voulaient, mais de contrôler plus facilement des opérations en elles-mêmes très embrouillées et de vérification difficile. Enfin, les tisseurs mécaniques à façon devenaient également entrepreneurs d’ouvraisons.
Depuis la guerre, le moulinage s’efforce d’être plus indépendant. Il s’est enrichi, comme toutes les industries. Certains mouliniers vendent directement leur production ou n’acceptent les services des marchands de soie qu'à titre de simples intermédiaires.
A d’autres points de vue encore, le problème de l’existence
(1) Cf. Beauquis : Histoire économique de la soie.
FL
ne se pose pas dans les mêmes termes que chez les filateurs Jusqu'à présent, les soies asiatiques n’arrivant des centres de production que sous la forme de grèges, en raison même de la liberté d’action, qu’il est préférable de laisser aux employeurs, il est clair que les mouliniers français ont la possibilité de travailler ces soies asiatiques, et toutes les grèges : étrangères en général, aussi bien que les soies des Cévennes. et que la crise de nos régions séricicoles ne les atteint pas directement.
Toutefois, le moulinage a d’autres ennuis, car il dépend de la mode. Quand celle-ci est favorable à des tissus qui exigent des chaînes très tordues, les mouliniers sont très occupés et peuvent réclamer des prix élevés de façon. Au contraire, si les tissus en vogue n’exigent que peu ou pas d’ouvraisons, c’est le chômage ou le travail au rabais. Il en est des mouliniers comme des ouvriers tisseurs, travaillant aussi à façon pour le compte de la fabrique ; les tarifs et les conventions n’ont qu'une valeur théorique. La loi de loffre et de la demande domine tout. Suivant les circonstances, l’une ou l’autre des deux parties impose ses volontés. Avant la guerre, les prix étaient tombés à des chiffres très bas : 3 francs pour certaines trames, 5 francs pour certains organsins. Après la guerre, les organsins Japon 2 bouts 13/15 sont montés à 19 et 20 francs à la fin de l’année 1919, puis une baisse rapide les a ramenés à 6 et 8 francs en 1921. Ils sont revenus à 13 et 14 francs en 1922. Les crêpes de Chine ont eu des variations identiques. |
Le moulinage est ainsi passé par des alternatives pénibles de surproduction et d’arrêt. Avant la guerre et pendant la guerre, ralentissement du travail et avilissement des prix. En 1919, au contraire, période de surmenage, D’après une enquête lyonnaise, les mouliniers, travaillant à plein avec des prix d’ouvraisons, qui étaient 5 ou 6 fois plus élevés qu’en 1914, ne suffisaient même plus à la demande, car les principaux articles du jour, les crêpes de tous genres, exigeaient des apprêts forcés. Enfin, en 1920, crise et marasme, arrêt de nombreux moulins, Mais comme les conditions sont les mêmes à l’étranger, le moulinage français a beaucoup moins d’excuses que la filature, La question de l'outillage doit être au premier plan.
Ici encore, on a laissé prendre aux Italiens une avance
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fâcheuse, et l’on s’est plus préoccupé de leur opposer des barrières de douanes que de rivaliser avec eux, Il est possible d’ailleurs que les conditions économiques et sociales soient plus favorables en Italie qu’en France et que la loi de 8 heures soit une institution trop rigide pour une industrie aussi instable. Dans le moulinage, comme dans la filature, les deux extrêmes se rencontrent chez nous. Les grandes installations de la Drôme et de l’Ardèche sont aussi belles que celles d'Italie, On les dit même supérieures. Mais l’ancien moulinage semi-agricole disperse encore ses moulins archaï- * ques le long des torrents du Massif central.
Dans l’ensemble, le moulinage français, sans être en décadence comme la filature, a tout de même sensiblement fléchi. En 1889, les statistiques accusaient 708 moulins et plus de 2.100.000 fuseaux avec une production de soie ouvrée, qui dépassait 3 millions de kilos (1). En 1909, il ne restait plus que 590 moulins et 1.100.000 fuseaux. On estime aujourd’hui le nombre des fuseaux à 750.000, dont 400.000 aux mains des mouliniers proprement dits et 350.000 aux mains des marchands, fabricants et tisseurs à façon, avec une production de soie ouvrée de 1 million et demi de kilos (2).
La répartition des moulinages est un peu différente de celle des filatures. Ils se dispersent non seulement dans la zone séricicole, mais encore bien en dehors de ses limites, On les rencontre dans les départements de l’Hérault, du Gard, de l’Ardèche, de la Haute-Loire, du Puy-de-Dôme, de la Corrèze, de la Loire, du Rhône, de l’Ain, de la Savoie; de la Drôme. D’autre part, ils forment à proximité des fabriques lyonnaise et stéphanoise, dont ils dépendent directement, des groupes compacts. L’Ardèche est toujours le département le plus actif. De 1889 à 1920, il y aurait même eu un iéger progrès. Le chiffre des moulins serait passé de 264 à 274 (3). Dans la Loire, il aurait également progressé de 113 à 141, avec 2.593 ouvriers, dont 2.352 femmes et enfants, 181.836 fuseaux et plus de 1 200 HP, dont 732 hydrauliques. TL y aurait aussi 130 ateliers de dévidage, avec 1.441 ouvriers, dont 1.331 femmes et enfants, et 50.000 tavelles, sans compter
(1) D’après Marius Morand : La fabrique lyonnaise de soieries et l’industrie de la soie en France, 1789-1889.
(2) D’après le Syndicat général français du moulinage de la soie,
(8) D’après E. Reynier, op. cit, p. 176.
les ateliers de familles, qui ne sont pas assujettis au contrôle de l'inspection du travail. Le département du Rhône ne compterait plus que 6 grands moulinages, avec 248 ouvriers, dont 211 femmes et enfants, 22.000 fuseaux, 17 HP bydrauliques et 158 HP électriques (1). Mais il existe toujours à Lyon une industrie mixte, très active, de dévidage et de moulinage.
Autrefois, la Croix-Rousse comptait non seulement des tisseurs, mais des mouliniers. Ceux-ci, comme ceux-là, ont généralement émigré à la campagne. Les ateliers qui subsistent ne sont pas tous restés groupés sur le € Plateau ». On les rencontre aussi dans les Brotteaux et les autres quartiers de Lyon. La plupart n’ont conservé que le dévidage, mais quelques-uns font aussi les ouvraisons à faibles apprêts, ne dépassant pas 500 tours. Ces ateliers, au nombre de 80 environ, oceupent un effectif de 1.500 personnes, surtout des femmes. Le moulinage proprement dit ne fait guère travailler que 200 personnes.
Toutes ces petites installations, malgré la faiblesse de leurs moyens, rendent des services. La fabrique est bien aise de les trouver sur place pour des tâches urgentes et de faible volume. C’est ce qui explique leur maintien. Cependant, les conditions matérielles sont plutôt dures. La force motrice qui ne peut être qu’électrique, n’est pas à bon marché comme la force hydraulique des montagnes. Les locaux industriels, trop coûteux, sont également trop restreints. La main-d’œuvre ne peut se contenter de salaires aussi faibles qu’à la campagne. Enfin, comme les tâches sont toujours très morcelées, es « retirages » fréquents occasionnent aux dévideurs des pertes de temps préjudiciables, dont ils devraient en bonne logique être dédommagés.
Enfin 200 ou 300 dévideuses à domicile, avec des machines mues par l’électricité ou tournant au pied, comme le tour des potiers, préparent aussi les soies pour le tissage, surtout les soies « cuites », c’est-à-dire teintes en flottes (2). Ces dévideuses sont surtout groupées à la Croix-Rousse, près des tissages mécaniques.
Dans les autres régions, le moulinage a vu diminuer à la
() D’après les statistiques de M. Berthiot, inspecteur divisionnaire du travail.
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(2) Teintes en écheveaux, par opposition aux soies teintes en pièces, c’est-à-dire après le tissage.
MOULINAGE APT
fois le nombre de ses usines et celui de ses fuseaux. Il conserve partout un esprit très particulariste. Dans les divers départements existent un certain nombre de Syndicats régionaux. De même les mouliniers-dévideurs de Lyon constituent un groupe indépendant. Par dessus ces petites associations existe, en principe, depuis longtemps, un Syndicat général du moulinage de la soie, dont le siège est à Lyon, mais qui est loin d’englober toutes les entreprises. Son activité fut, jusqu’à la guerre, plutôt faible. Il s’est réorganisé avec l’aprèsguerre, les mouliniers s’étant considérés comme sacrifiés dans la législation qui a suivi les traités de paix. Le but de ce Syndicat général est le même que celui des autres grandes associations de la soie, défendre les intérêts de ses adhérents auprès des pouvoirs publics ou même à l’égard de la Fabrique lyonnaise, dont il veut bien être le collaborateur et Pauxiliaire, mais non le subordonné. « Le moulinage est une industrie comme les autres et le travail à façon ne doit pas entrainer avec lui une idée de dépréciation » (1).
A cette action se rattache le Bulletin du Syndicat du moulinage et du tissage mécanique, qui, sous des formes diverses, parait depuis l’année 1891. C’est d’ailleurs une entreprise privée, comme le Bulletin des soies et soieries, avec lequel il fait un peu double emploi. La feuille des mouliniers tient ses abonnés au courant du marché de Lyon. Elle donne les cotes des soies et le mouvement de la Condition. Mais, malgré son titre, elle ne s’occupe plus guère de tissage. Elle cherche surtout à établir un cours des prix de façon et s’efforce de les maintenir à un taux raisonnable dans les périodes de crise, pour éviter l’exploitation des petits mouliniers.
L'une des principales personnalités locales du moulinage et de la filature en France fut Josué Chabert, de l'Ardèche, qui eut, de son temps, c’est-à-dire vers le milieu du siècle dernier, une grande popularité parmi les populations soyeuses. Il créa de véritables marques de soie filée et moulinée, qui portent encore aujourd’hui son nom et que fabricants et marchands préfèrent à beaucoup d’autres.
(1) Rapport du Syndicat, 1918-1920,
$ 2, __ L'ACTION DU MARCHE DE LYON. — TARIFS DOUANIERS FRANÇAIS. -— PRIMES A LA PRODUCTION
En face de la décadence qui a frappé depuis un demi-siècle la production française, soit dans sa forme agricole, soit dans sa forme industrielle, quelle a été l’attitude du marché Iyonnais de la soie ?
A l'influence de Lyon s'ajoute celle d’un autre marché. Marseille, centre de grainage, intervient plus directement que Lyon dans la sériciculture ; de même le marché marseillais, centre d'arrivée et de répartition des cocons du Levant, est sollicité par un grand nombre ,de filatures. Toutefois, on verra (1) que le rôle de Marseille dans ie commerce de la soie est de plus en plus subordonné à celui de Lyon. C’est en somme Lyon qui a les initiatives et par suite les responsabilités.
A vrai dire, le commerce lyonnais a une mauvaise presse dans nos régions séricicoles. On l’accuse volontiers de tout le mal. C’est lui qui aurait tué la sériciculture française en jetant sur le marché des stocks toujours plus considérables de soies asiatiques. C’est lui encore qui aurait écrasé la filature en créant dans tous les centres étrangers de production des usines à l’européenne, qui permettent d’amener des soies grèges à la place des cocons. C’est lui enfin qui aurait mis le moulinage dans le marasme, en prenant à son compte où en organisant ces moulins italiens, qui ouvrent les soies de la fabrique lyonnaise à la place de nos moulins. Le marché de Lyon aurait pratiqué une politique abusive d’internationalisme aux dépens des intérêts français.
Il est exact que, depuis la maladie du ver à soie, le marché de Lyon a négligé la production française, C’est avec sérénité qu'il Pa vue disparaître. I trouvait ailleurs des produits plus abondants et moins chers. Il à fallu la guerre et tous ses bouleversements, pour qu’il comprit le danger qu’il y avait
(1) Cf. chapitre 7, $ 1. Marchés français et marchés étrangers.