CHAPITRE VI
Les opérations d'achat des marchands de soie sont presque aussi variées que les régions, où ils opèrent, et dans chaque contrée les choses ne se passent pas de la même manière, suivant qu’ils achètent des cocons ou de la soie grège.
Autrefois, quand le marché de Lyon dépendait surtout de nos provinces méditerranéennes, le grand événement de l’année était la récolte française des cocons. C’était la base de tout le commerce lyonnais. C’est alors que s’établissaient les cours. C’est vraiment à cette époque que les années soyeuses commençaient. Aux approches des mois de juin et juillet, on suivait anxieusement à Lyon les variations de température, car les moindres perturbations de l’atmosphère pouvaient être fatales aux vers à soie. C’est aujourd’hui un événement insignifiant,
Les achats de cocons se faisaient autrefois dans les innombrables marchés des départements séricicoles. Les paysans producteurs apportaient leurs cocons ou tout au moins quelques bruyères à titre de spécimens. Aujourd’hui ils restent chez eux. Des courtiers, gens du pays, cabaretiers ou petits marchands, opérant pour le compte des filatures, rassemblent la matière première, en prélevant une légère commission. Le rôle des marchands lyonnais diffère, suivant qu’ils
sont filateurs ou ne le sont pas. Quand ils sont filateurs, ils interviennent dans l’achat des cocons. Sinon, ils se bornent à acheter la soie filée et à l’amener sur le marché, En Italie et en Espagne les choses se passent sensiblement de la même manière.
La consignation fut un procédé jadis très employé. Le marchand de soie se bornaïit à vendre pour le compte du producteur. Il devait faire l’opération au prix que ce dernier avait fixé ou sur consultation, et se conténter d’une commission de 1 ou 2 %. Le marchand était donc simplement un commissionnaire en soie, de même qu’il existe à Lyon une corporation importante de commissionnaires en soieries. L’expression, très répandue autrefois, a disparu aujourd’hui.
Le procédé est encore en usage avec l'Orient, mais il a changé de caractère. En Syrie, par exemple, les marchands, pour s’assurer la clientèle des filateurs, leur consentent des avances en vue des achats de cocons, et la soie est consignée à la sortie des filatures en remboursement de ces avances. En Perse, les négociants lyonnais ont établi a Rescht des « agences de consignation », qui font de semblables avances aux nombreux commerçants grecs, arméniens, persans, qui se chargent de ramasser les cocons.
Les opérations én Extrême Orient ont aujourd'hui beaucoup plus d'intérêt. La multiplicité des récoltes orientales tient le marché en haleine pendant toute l’année. En Chine la soie destinée à l’exportation est d’abord rassemblée par les marchands indigènes, groupés en deux puissantes associations, la Guilde de Canton, et la Guilde de Shanghaï. Très jaloux de leurs privilèges, très appuyés par leurs gouvernements, ces marchands sont les intermédiaires obligés du commerce de la soie.
. Sur les places de Canton et de Shanghaï apparaissent, formant une deuxième série d’intermédiaires, les maisons européennes d’exportation, groupées également en sociétés, qui ont gardé leurs appellations anglaises : «© Foreign Silk Association of Canton » et « F. $S. A. of Shanghaï ». Ces comptoirs sont spécialement organisés pour l’achat, le magasinage et surtout la vérification de la matière première. Des collaborateurs chinois, les compradores, agents financiers, assurent la liaison avec les marchands indigènes.
A Shanghaï, 37 grands comptoirs se sont partagés les
exportations pendant la campagne 1921-1922. On comptait 11 maisons françaises, 9 anglaises, 5 suisses, 3 italiennes, 3 hindoues (Parsis), 2 américaines, 2 japonaises. Sur une exportation totale de 67.000 balles environ, la part des maisons françaises était de 10.600 balles. Elle n’était dépassée que par les maisons anglaises et hindoues : 14.500 balles. Les Suisses venaient ensuite, puis les Japonais, les Américains, les Italiens. A Canton, sur 27 comptoirs, 9 étaient français, 9 anglais, 3 américains, 3 japonais, 2 suisses, 1 italien. Sur un total de 53.000 balles, la part de la France était de 15.000 balles et celle de l’Angleterre de 16.000 Les maisons françaises sont à la fois plus nombreuses et plus importantes qu’en 1914. Malgré la guerre, notre influence a fait des progrès en Chine (1).
C’est à ces exportateurs que s’adressent tous ceux de nos marchands lyonnais, qui sont, à titre exclusif ou à titre d'appoint, « importeurs » de soies asiatiques. Ces derniers forment ainsi un troisième échelon entre la production chinoise et la consommation européenne.
Les Japonais ont adopté les usages du grand commerce mondial. Ils ont créé à l’usage. de la soie, ce qui existe ailleurs pour le coton ou la laine, la Bourse des soies de Yokohama ou Raw Silk Exchange. A cette Bourse il existe une catégorie type ou standard, le n° 1 Shinshiu filature. Des marchés à terme y sont conclus couramment pour des délais de cinq mois, ce qui permet aux filateurs de vendre longtemps à l’avance et d’éviter des imprévus fâcheux. C’est là que s’établissent les cours, du moins quand la Bourse n’est pas fermée par ordre du gouvernement.
Mais à l’exportation les choses se passent à peu près comme en Chine. Bien qu’en principe les Européens puissent faire librement du commerce, en pratique ils sont obligés de recourir à des intermédiaires japonais, les « commission merchants » ou commissionnaires en soie, qui reçoivent des filateurs les grèges en consignation, soit limitée, quand des conditions précises de vente sont imposées, soit illimitée dans le cas contraire, Ces commissionnaires vendent aux exportateurs étrangers de l’Association of Foreign Raw and Waste Silk merchants of Yokohama. Dans les transactions, .
(1) D’après les statistiques des associations d’Extrême Orient.
le commissionnaire apporte d’abord des échantillons de sa soie et, si elle est jugée satisfaisante, un contrat provisoire fixe le prix et la quantité. Les deux parties se tapent dans la main, c’est ce qu’on appelle le te awase. Ensuite le commissionnaire envoie la marchandise au dépôt de l’exportateur, qui la compare avec l’échantillon. Alors seulement le contrat devient définitif (1).
Dans ce commerce avec le Japon, le rôle des intermédiaires français est beaucoup moins actif qu’à Shanghaï et à Canton. En 1921-1922, il y avait, à Yokohama, 8 maisons françaises d'exportation contre 10 maisons japonaises, 5 suisses, 3 italiennes, 2 anglaises et 1 américaine seulement, bien que ce commerce fût surtout dirigé vers l’Amérique. Mais leur trafic ne dépassait guère quelques milliers de balles sur un total de 300.000, alors que les Suisses atteignaient 42.000 balles et les Japonais 235.000. Ces grandes maisons japonaises d'exportation laissent ainsi peu de place aux étrangers. Ce sont elles qui ont installé à Lyon et dans les autres marchés de consommation ces comptoirs, dont nous avons déjà parlé. A Lyon elles vendent aux marchands de soie plus encore qu’aux fabricants de soieries. Si l’on songe à la puissance financière de ces entreprises et à l’activité de leur négoce mondial qui, en 1921-1922, approchait pour l’une d’elles 80.000 balles, on se rendra compte du rôle qu’elles jouent dans l’établissement des prix (2).
Cette soie, que les marchands de Lyon rassemblent ainsi par divers procédés, se répartit entre la fabrique lyonnaise et les fabriques étrangères. Les méthodes de vente sont aussi simples que les procédés d’achat sont compliqués. Bien que les échanges aient pour objet une substance d’une grande valeur, ils ne s’accompagnent jamais de signature. Le marchand qui vend, inscrit la commande sur un carnet à souche. Le bulletin ou carton, détaché, est remis avec la marchandise ou séparément, sans accusé de réception. L’honnêteté étant un trait dominant du caractère des vendeurs, ceux-ci ne jugent pas nécessaire de s’entourer de précautions multiples et jusqu’à présent leur loyauté en a toujours imposé aux acheteurs.
(1) Outlines of the raw silk industry in Japon. (2) Statistiques de l’Association de Yokohama,
Les marchands vendent directement aux fabricants au moyen de leurs placiers, ou bien indirectement par l’intermédiaire des courtiers. Ces courtiers en soie, groupés en un syndicat, sont devenus plus nombreux avec la prospérité d’après-guerre. Leur activité est d’ailleurs très ‘inégale. On distingue le courtage de la fabrique et celui de spéculation. Dans le premier cas, les courtiers achètent pour le compte des fabricants. Dans le second, ils s’interposent entre les marchands eux-mêmes. Il arrive en effet que des négociants se trouvent démunis de certaines catégories de soies ou désirent faire des achats ou des ventes de caractère spéculatif. Le taux de la commission est de % % avec les clients lyonnais, de 1 % avec les clients du dehors. Il est toujours à la charge du vendeur. Les courtiers peuvent aussi acheter et revendre pour leur propre compte et c’est ainsi que lon a vu certains d’entre eux devenir marchands de soie à leur tour. Ils sont à Lyon strictement spécialisés dans le commerce des soies, tandis que leurs collègues de Marseille participent aussi bien à la vente de toutes les marchandises à quai. La fonction de courtier était autrefois une fonction publique, comme celle des notaires et autres officiers ministériels. Mais elle à été rachetée vers 1866 et désormais elle est devenue libre. Il existe cependant aujourd’hui encore quelques courtiers assermentés, inscrits près la Chambre de Commerce, et qui jouissent de certains privilèges. lis interviennent obligatoirement, comme de vrais commissaires-priseurs, dans certains examens de marchandises, dans les ventes par licitation, les faillites et les séquestres. On les appelle courtiers inscrits.
Les foires et expositions ne présentent pas d'intérêt immédiat comme procédés de vente dans le commerce de la soie. Cependant l’Union des marchands collabore à l’œuvre de la Foire de Lyon et compte parmi les actionnaires de la Société. De même sa participation aux expositions locales, comme celle de 1914, ou aux grandes expositions universelles de Paris, a toujours eu un vif attrait de curiosité (1).
(A) Marchands de soie et fabricants de soieries participèrent à l'exposition lyonnaise de 1914. Les fabricants présentèrent une exposition rétrospective du tissu d'ameublement et du costume. Les marchands réunirent dans leurs vitrines des spécimens de cocons, de grèges et d’ouvrées de tous les pays du monde. La Con-