BOURSE DES SOIES
De ce fait qu'il existe des Bourses à l'usage des textiles communs, il ne s’ensuit pas forcément qu’une Bourse de la soie devienne nécessaire, Les conditions commerciales sont en effet très différentes, surtout si l’on envisage le coton. Les récoltes cotonnières sont très instables. Les filateurs, s'ils. veulent avoir une production régulière et continue, sont donc obligés d’assurer l’avenir par des commandes faites souvent fort à l’avance. Ils achètent à terme. Si la récolte est faible, la marchandise étant rare et d’un prix élevé, ils font une bonne affaire. Si, au contraire, la récolte est abondante, ils ont encore le moyen de se dégager ou d’atténuer leurs risques par d’autres opérations, qui constituent de véritables assurances, mais supposent une Bourse savamment organisée.
Une autre différence est à noter. Les Bourses de textiles communs ne traitent que le coton brut ou les laines brutes, et non pas les laines ou les cotons filés. Avec des produits bruts, sans caractéristiques multiples et variées, il est facile de déterminer un nombre très restreint de types standards, qui serviront de base à la spéculation. Or, la soie n’est pâs une matière brute, surtout quand elle est ouvrée. La seule matière brute est le cocon. Avec la multiplicité des provenances et des qualités de soie, que l’on rencontre à Lyon, il faudrait distinguer autant de types que d’origines, ce qui serait d'autant plus malaisé qu’il n’existe pas de rapport invariable entre les prix des diverses catégories de soie, puisque tout dépend de la mode.
Mais, dira-t-on, il existe une Bourse de la soie à Yokohama. Sans doute, mais ici encore les conditions ne sont pas identiques. La spéculation à Yokohama n’a pour objet que la production japonaise qui, malgré son extrême abondance, est dominée par un type fondamental de soie blanche. D'ailleurs, depuis quelques années, l’exemple du Japon démontre plutôt les inconvénients que les avantages d’une telle méthode. La guerre ayant ajouté au tempérament naturellement joueur de l’Oriental des causes nouvelles de déséquilibre, il s’est produit des variations prodigieuses, qui enlevaient au commerce toute sécurité. Des éléments étrangers au monde des affaires pratiquaient un jeu désordonné de hausse et de baisse. Il a fallu, fermer à diverses reprises la Bourse de Yokohama.
Enfin, dernier argument, une Bourse n’est utile que si l’on
a chance d’influer sur létablissement des prix, or nous verrons qu’à ce point de vue le rôle du marché de Lyon a sensiblement diminué (1).
Aujourd’hui, Fidée d’une Bourse est à peu près abandonnée, D’ailleurs, certains usages en tiennent lieu. Par exemple, il existe une cote officielle du marché de la soie, établie chaque vendredi à la Chambre de Commerce, par l’Union des Marchands, le Syndicat des Courtiers et celui de la Fabrique, cote qui distingue toutes les variétés de soies grèges et ouvrées, vendues sur le marché (2). D’autre part, le marché à terme est pratiqué dans une certaine mesure sous un autre nom, car on distingue les marchandises « disponibles » et les marchandises « à livrer ». Dans le commerce d'Europe, on vend très souvent d’avance la production à des dates plus ou moins éloignées de la récolte. Plus souvent encore, dans le commerce d'Extrême Orient, on achète des marchandises qui sont encore en mer ou qui même ne sont pas encore entrées dans les dépôts des comptoirs européens de Canton ou de Shanghaï, afin de s’assurer longtemps à l’avance des prix déterminés. Mais le marché est fortement discipliné. Tout marchand qui ferait de la spéculation un jeu serait très sévèrement jugé par ses confrères et sa situation à l'Union deviendrait très difficile.
Quant aux agioteurs étrangers, en l’absence d’une Bourse, ils sont à peu près exclus. Marchands et fabricants voient d’un mauvais œil tous ceux qui n’appartiennent pas à leurs corporations et refusent presque toujours de faire des affaires avec eux. C’est à peine si quelques intrus ont réussi, en 1919-1920, pendant la grande hausse des soies, à spéculer sur quelques balles, dont ils s’étaient assuré la possession. Aussitôt que la baisse est survenue, on s’est fait un plaisir de les étrangler. Ainsi le commerce lyonnais a les avantages d’une Bourse, sans en avoir les inconvénients.
Les usages de Lyon diffèrent sur bien des points de ceux des autres marchés soyeux : Milan, Canton, Shanghaï. Pour atténuer les sujets de contestations, soit entre nationaux, soit avec des étrangers, contestations d’autant plus fâcheuses, que les moindres divergences d'opinion se chiffrent par des
(1) Cf. Chapitre VII, $ 2 : Les Prix. La Physionomie du marché, (2) Cf. Chapitre VII, $ 1°": Marchés français et marchés étrangers.