Héraclès épitrapézios (Statuette en marbre
(Musée du Louvre.)
osselet de grandes dimensions, emblème «les chances hasardeuses et imprévues que l'occasion offre aux hommes, Or, dans une statue de Kairos exécutée pour Sicyone, sa ville natale, et sans doute au début de sa carrière, Lysippe s'était inspiré de la même conception; mais il avait rendu tout autrement, et avec plus de hardiesse, l'idée que l'occasion est fugitive, et échappe aussi rapidement qu'elle apparaît. Son Kairos était un adolescent, portant, comme Hermès, des ailettes aux talons, et debout sur une sphère qu'il touchait à peine de la pointe de ses pieds. Dans une épigramme de Y Anthologie, Posidippe le décrit en empruntant la forme piquante d'un dialogue entre la statue et un amateur qui la contemple. « Pourquoi as-tu des talonnières à chaque pied? — Je vole comme le vent. — Pourquoi tiens-tu de la main droite un rasoir? — Pour apprendre aux hommes que l'instant propice est plus aigu que la lame la mieux aiguisée. — Pourquoi la chevelure est-elle ramenée par devant? — Pour qu'elle soit saisie par celui qui vient au-devant de moi. — Bien, par Zeus; mais pourquoi es-tu chauve par derrière? — Afin que, une fois que mon vol rapide m'a emporté, personne ne puisse plus me saisir. »
Une autre coïncidence mérite encore d'être signalée. On voyait à Thespies, dans le sanctuaire d'Éros, une statue en marbre du dieu, œuvre de Praxitèle, consacrée par la courtisane Phryné. Dans le même temple, un Eros de bronze, signé de Lysippe, voisinait avec celui du maître athénien. Cet Eros lysippéen, on est eu droil de le reeon-
naître dans l'original d'où dérivent de nombreuses répli- (|iics. dont les plus connues sonl conservées au Vatican, au musée du Capitule et au Louvre. Une bonne copie du même original a appartenu à l'ancienne collection Somzée, à Bruxelles. Une autre t'ait partie delà collection Jacobsen et se trouve à Copenhague, dans la Glyptothèque de Ny- Carlsberg. Considérons la réplique du Vatican, qui est reproduite par notre gravure (fig. 14). Le dieu est un jeune garçon ailé, aux formes sveltes. Solidement campé sur la jambe gauche, mais assurant du pied droit l'équilibre de son corps, il s'applique à bander son arc. Ainsi la ligure n est pas au repos : elle se trouve dans cet étal d'instabilité que détermine un mouvement commencé : c'est bien là une de ces altitudes fugitives, un de ces moments que Lysippe aime à saisir et à Bxer, témoin Y Apoxyoménos . L'analogie avec cette statue se poursuit encore plus loin. Voyez connue le geste des deux bras portés en avant masque certaines parties de la poitrine, la comprime, et l'ait saillir les pectoraux; vous retrouverez les mêmes nuances de modelé dans l'athlète au strigile. Ajoutez enfin, comme un Irait bien caractéristique, la hardiesse de la silhouette, preuve certaine que l'original était un bronze; il ne restera guère de doute sur la possibilité' d'attribuer (à Lysippe celle élégante figure. Devons-nous prêter à l'artiste une intention de rivalité, et le désir d'opposer nettement son Ëros à celui de Praxitèle? Rien n'est plus tentant. L'Eros du niailre attique offrait toute la morbidesse que permet le travail du marbre, caressé par un ciseau savant. Si c'est
bien la statue de Centocelle, au Vatican, qui nous en .1 conserve l'image, il étail au repos, sans armes, el seule l'expression à la fois sournoise et languissante du visage attestait sa puissance. « Jl lançait des charmes, dil un poète de Y Anthologie^ non point avec ses flèches, mais avec son seul regard. » Lysippe avait fait de son Éros une sorte de petit athlète, attentif et résolu, occupé à déployer sa force physique; pour en accentuer la silhouette, il avait usé de toute la liberté qu'autorise la technique du bronze; à la grâce voluptueuse de l'œuvre attique, il opposait la ferme vigueur de son style. Entre les deux Éros, le contrasté était bien tranché. Ce n'est pas d'ailleurs la seule fois que Lysippe fait une incursion dans le domaine qui semble r,é serve à Praxitèle. Il exécute, lui aussi, pour Athènes une statue de Satyre dont nous ne savons malheureusement rien. Mais, sans doute, comme le célèbre Satyre versant à boire de Praxitèle, elle décorait un des monuments choragiques qui s'alignaient à Athènes, le long de la rue des Trépieds.
Il nous faut passer rapidement sur des œuvres que de courtes mentions d'écrivains anciens nous font seules connaître ; ainsi un Dionysos consacré sur l'Hélicon, el des statues de Zeus. Lysippe avait traité plusieurs fois le type de Zeus, pour Argos, pour Sic voue, pour Mégare, où limage du dieu étail groupée avec des statues de Muses. Il l'avait encore réalisé dans une statue colossale qui se trouvait sur l'agora de Tarente. Avec le colosse de Rhodes. (•/('tait l'œuvre statuaire la plus considérable par ses di-
mensions. Suivant des renseignements de source latine, dus à Lucilius et à Pline, elle mesurait en hauteur 40 coudées, un peu plus de 17 mètres. Le colosse de Rhodes, œuvre d'un élève de Lysippe, atteignait jusqu'à 70 coudées. On voit que, sur ce point, le disciple avait dépassé le maître. Mais les curieux ne s'arrêtaient pas seulement à considérer Ténormité de cette niasse de bronze. Des excrètes complaisants et bavards leur faisaient remarquer une particularité fort surprenante. La statue était équilibrée de telle sorte qu'on pouvait la faire remuer en la poussant avec la main. Par contre, elle résistait aux plus violents ouragans, Lysippe ayant pris la précaution de placer à peu de distance du bronze une colonne qui brisait la force du vent . Si les Tarentins l'avaient gardée, c'est que le Romain Fabius Verrucosus, qui pilla la ville, n'avait pu enlever de sa base le colosse de bronze.
Lucien raconte que les Corinthiens voulant élever une statue à Poséidon dans son sanctuaire de l'Isthme, durent, faute d'argent, renoncer à des matières aussi coûteuses que l'ivoire et l'or; ils se contentèrent d'une image de bronze, et c'est Lysippe qui la fondit. Grâce à des documents numismatiques, à des monnaies de Démétrios Poliorcète, nous pouvons identifier le Poséidon de Corinthe avec une statue duLatran, malheureusement fort restaurée (fig. 15). Le dieu de la mer a, dans l'art grec, quelques-uns des traits de Zeus. Mais Lysippe s'était attaché à accuser les différences. Pour rendre le caractère un peu inquiet de Poséidon, il lui avait prêté une altitude qui contraste avec
la tranquille majesté de Zeus. Le pied gauche posé sur un support, le buste penché en avant, tandis que la main droite s'appuie sur un trident, Poséidon a l'expression attentive du pilote qui surveille la marche du vaisseau. Et la pose convient bien au dieu dont le domaine est l'élément instable par excellence : ce n'est pas le tranquille repos du souverain de l'Olympe; c'est une sorte de halle. Ajoutez que le rythme est tout à fait lysippéen. Voilà l'attitude inclinée avec le pied relevé qui paraît avoir constitué une des inventions personnelles du maître sicyonien. Nous y reviendrons quand il y aura lieu de résumer les caractères généraux de son style.
La même attitude reparaît dans une statue qu'on ne peut identifier avec aucune des œuvres de Lysippe mentionnées par les textes anciens, mais dont il est permis, avec la plus grande vraisemblance, de lui attribuer l'original. Nous voulons parler de Y Hermès attachant sa sandale. C'était une statue fort célèbre, si l'on en juge par le nombre des copies qui sont parvenues jusqu'à nous. 11 y en a une au Louvre, une autre à la Glyptothèque de Munich, une troisième au Vatican. La collection Lansdowne, à Londres, en possède une bonne réplique. Enfin, en 1886, M. Studniczka en reconnaissait une nouvelle copie dans un torse conservé au musée de l'Acropole d'Athènes, et qui, malgré son état de mutilation, offre cel intérêt que la tête est encore en place. Le sujet présente un caractère réaliste qui s'accorde bien avec le tempérament de Lysippe. Hermès s'apprête, sur Tordre de Zeus, a
n LYSIPJPE.
remplir ses Jonclions de messager. Le pied droit pose sur un rocher, le buste penché en avant, il se hâte de nouer les courroies de la sandale qu'il vient de chausser. Il faut malheureusement, dans la réplique du Louvre, faire une assez large part aux restaurations modernes. Nous ne parlons pas du soc de charrue placé aux pieds d'Hermès ; c'est un souvenir du temps où l'on interprétait le personnage comme un Cincinnatus quittant sa charrue, en attendant qu'on y vil un Jason. Mais il est douteux que la restauration du bras droit soit exacte. Dans la réplique Lansdowne, ce bras est replié, enveloppé en partie par la chlamyde et posé sur le genou. 11 est possible qu'il en fût ainsi dans l'original, et dès lois le parallélisme trop accusé des bras se trouve rompu, en même temps que l'attitude devient plus compliquée. En tout cas, il faut supprimer le tronc d'arbre de soutien ajouté là pour assurer la solidité de la statue. L'original (Hait certainement en bronze, et l'emploi de cette matière permettait à l'artiste de découper hardiment la silhouette. Ces réserves faites, examinons la réplique du Louvre reproduite ici (lig. 16). On y reconnaît la même inspiration réaliste que dans X Apoxyoniénos. Même naturalisme aussi dans le rendu de la forme vivante, dans le dessin de la musculature. Mais le sculpteur s'est posé un problème plus ardu à résoudre, en raison de la complexité de l'attitude. La statue n'a plus le rythme simple d'une ligure debout : le buste se courbe; les bras compriment la poitrine: la pose du genou relevé fait que le ventre se ride de plis profonds. D'autre part, tout le corps est en