SCENE
Les Mêmes, LYCON, ACESTOP, SOSIAS, NICOSTRATE, CYNESIAS, THEORUS, DEHCYLE.
lycon. — Salâbaccha, nous te saluons.
salâbaccha. — Soyez les bienvenus dansma maison, beaux étrangers
lycon. — Nous ne sommes pas des étrangers, mais de bons Athéniens ; moi-même je suis un capitaine et je reviens des combats. Ainsi qu'Odysseus suivi de ses compagnons, je me présente chez toi suivi de mes soldats qui, comme moi, ont l'infortune d'être mariés. Nous nous sommes permis de franchir ton seuil, confiants dans le bon renom d'hospitalité que t'ont fait un grand nombre de jeunes hommes et aussi de vieillards.
Lycon. — Les beaux bras, par cvpris, la belle gorge...
phidon. — Il aime à rire.
lycon. — Mais ne vois pas en nous de vulgaires débauchés qui trouvent plaisant de briser les chaînes sacrées de l'hymen et pour lesquels une nuit d'orgie n'est qu'un jeu. Si nous venons ici, ce sont nos femmes qui nous y ont envoyés en quelque sorte, puisqu'elles se sont refusées à nos légitimes transports, en invoquant je ne sais quel serment ridicule : nous avons été mis à la porte de nos propres maisons et nous venons chez toi, Salabaccha, animés d'un esprit de justes représailles et aussi pour ne pas errer toute la nuit sous les regards froids des étoiles.
cynnah. — Il s'exprime bien.
myrtale. — Il aura préparé son discours en route.
philinna. — Alors, ça ne va pas comme vous voulez?
salabaccha. — Vous semblez avoir bu le vin aigri de la colère. Soyez les bienvenus, mes amis, dans ma maison. Vous arrivez au milieu du festin, les hommes sont tous fort aimables et les femmes d'un commerce plutôt encourageant : elles ne négligeront rien pour vous rendre légères les heures que vous passerez auprès d'elles.
phili.nna. — Eh bien, pourquoi i estez-vous ainsi sans bouger ? Nous vous faisons peux ?
lyco.n. — H faut les excuser : ce sont des soldats, des époux et des pères, ils n'ont pas l'habitude.
philinna. — Nous ne sommes pas intimidantes pourtant... je crois que nous serons obligées de faire les premiers pas. (Elle s'approche de Cynésias.) Tu es gentil, toi... comment t'appelles-tu?
cynésias. — Je m'appelle Cynésias, fils de Péon.
pniLiNNA. — C'est un joli nom.
cynésias. — Il n'a rien d'extraordinaire.
philinna. — Après tout, je sais bien que ce n'est pas ta faute, si tu t'appelles Cynésias; peu importe, ton nom me plaît infiniment; il faut te dire que j'attache une grande importance aux noms.
cynésias. — En vérité ?
philinna. — C'est comme je te le dis. Et toi ? Non ?
cynésias. — Evidemment, j'aime mieux un joli nom qu'un vilain... quoique j'aie connu de très braves gens...
philinna. — Sans doute, mais enfin on ne sait pourquoi un nom vous plaît ou vous déplaît et rend dès le premier abord un homme sympathique... ça ne s'explique pas... Je veux, à ce propos, te raconter une anecdote qui m'est arrivée il n'y a pas bien long-
temps... Mais viens t' asseoir près de moi., je te raconterai cela plus à l'aise.
Cependant, les courtisanes se sont emparées chacune d'un compagnon, Philinna de Cynésias, Myrtale de 'ihéorus, Glycère de Dercyle, Cynnah d'Acestor, Salabaccha de Lycon.
salabaccha. — Et toi, mon beau capitaine, prends place auprès de moi sur ce lit qui était réservé à Agathos.
lycon. — Je ne m'ennuie pas.
salabaccha. — Et maintenant, soyons gais. Evohé ! Evohé ! étendez-vous sur ces lits avec vos compagnes. Les amphores sont pleines et les coupes béantes : videz les unes dans les autres et les autres dans vousmêmes !
Tous se disposent, les uns couchés, les autres debout, autour de la table.
lycon. — Ah ! quelle différence avec la vie de famille. (Il caresse Salabaccha.) Les beaux bras, par Cypris, la belle gorge et quels beaux yeux!
salabaccha. — ■ Us ne sont pas dans un sac à vivres, comme vous dites dans l'armée.
lycon. — C'est égal, lorsque je revenais la nuit dernière, marchant pesamment sous> mon harnais de bataille, celui qui m'eût dit que je ne serais pas, la nuit suivante, étendu auprès de mon épouse, la sage Lysistrata..
salabaccha. — Lysistrata ! c'est ta femme, Lysistrata?
lycon. — C'est ma femme.
salabaccha. — Par Cérès, tu deviens tout à fait intéressant. Le mari de Lysistrata, tu es quelqu'un. Sais-tu que Lysistrata est la femme du jour, tout simplement ?
lycon. — Du jour, je ne dis pas, mais ce n'est pas la femme de la nuit, à coup sûr.
salabaccha. — Charmant, très drôle. J'ai bien vu, lorsque tu es entré, que tu n'étais pas tout le monde : il y a quelque chose dans ton regard, dans ton allure, quelque chose de dominateur... j'étais attirée vers toi, mais sans pouvoir préciser pourquoi. Maintenant, je comprends : c'est que tu es le mari d'une femme supérieure.
clysthène. — Et tu la reflètes : c'est le reflet qui t'avait attirée, Salabaccha.
lycon. — Vraiment, je vous en prie.
salabaccha. — Oui, par Pallas, c'est une grande citoyenne, une patriote véritable. Si tu l'avais entendue ce matin, tu aurais été ému et convaincu, comme nous l'avons été nous-mêmes, et tu aurais été fier. C'est une femme de génie.
Lysislrata
Si
clysthène. — Prends ma couronne, cher ami.
lycon. — Que fais-tu là?
clysthène. — Je ne peux pas voir le mari de Lysistrata boire la tête nue, lorsque moi, un débauché, un inutile, je .suis couronné de roses.
lycon. — Mais je ne souffrirai pas.
plusieurs voix. — Si, si, il faut qu'il la garde.
salabaccha. — Alors, raconte-nous comment ça s'est passé.
lycon. — C'est bien simple. Je rentre à la maison, ce matin : naturellement je veux prouver à Lysistrata ma tendresse et la joie profonde que j'ai de la revoir, mais elle me fait observer que je suis couvert de poussière, que j'ai marché longtemps sous le soleil cuisant et qu'elle m'a préparé la baignoire.
salabaccha. — Ça doit être une femme très soignée, cette chère Lysistrata.
lycon. — Je me plonge dans l'eau bienfaisante et tiède; le bain m'avait donné une faim terrible. Heureusement ma femme avait apprêté un repas extraordinaire : je mange comme Héraclès, je bois comme Dionysos ; bientôt je me sens tout enflammé des fureurs de Cypris et je m'ébroue comme un petit âne bien repu d'orge ; mais Lysistrata remarque que je suis très rouge, que j'ai le sang à la tête et qu'après avoir mangé, comme ça, tout de suite, c'est très dangereux.
cynnah. — La congestion !
philinna. — L'apoplexie !
myetale. — La mort peut-être !
lycon. — Je reconnais qu'elle a raison, d'autant plus qu'un sommeil pesant commence à me gagner. En campagne on est habitué à manger du pain frotté d'oignon, et puis, tout à coup, on vous fourre des huîtres, du turbot, du lièvre, des pâtisseries, que sais-je? L'estomac n'est pas habitué à toutes ces nourritures... il y avait surtout un certain sylphium au miel qui ne voulait pas passer.
myrtale. — Rien n'est plus lourd... j'en ai mangé l'autre soir à souper chez Glycère... et la nuit j'ai eu un de ces cauchemars ! J'aurais eu sur l'estomac un hoplite avec toutes ses armes et pour trois jours de vivres dans son sac que ça ne m'aurait pas incommodée davantage.
salabaccha. — A poids égal, j'aime mieux l'hoplite; mais continue, petit Lycon, tu nous intéresses.
lycon. — Bref, je m'endors et je me réveille dans les meilleures dispositions. J'ap-
pelle Lysistrata; elle apparaît fardée de céruse; elle a répandu sur son corps des parfums enivrants et elle est drapée dans une transparente tunique do pourpre.
sosias. — C'est comme Nicodice.
acestoh. — C'est comme Calonice.
lycon. — Je pense que c'est pour moi qu'elle s'est ainsi parée, mais au lieu de venir près de moi,, ma femme se met à danser comme une Dardanieane.
cynésias. — C'est comme Myrrhine.
lycon. — Et en dansant elle chantait des chansons dont les paroles t'eussent fait rougir, Salabaccha.
salabaccha. — Pas possible?
lycon. — Je veux la poursuivre, elle m'échappe : elle imite les cris de la passion et de la volupté.
salabaccha. — C'est joindre l'ironie à l'insulte, comme disait ce tigre auquel on voulait apprendre le béotien, après l'avoir arraché du désert natal.
lycon. — En vain je veux la fléchir, autant vouloir cuire une pierre... je la supplie d'être à moi, je me roule à ses genoux, je la menace même, rien n'y fait... Enfin à bout de patience et d'attente, dans un état facile à saisir, je veux employer la force et vicier ma propre femme.
les hommes. — lo! Io! hardi Lycon.
lycon. — Mais alors elle me fait jeter à la porte par ses esclaves eu me criant : Faites la paix! faites la paix!
les femmes. — Io ! Io ! Gloire à Lysistrata.
salabaccha. ■ — En vérité tout cela est fort triste. Infortunés époux! N'est-ce pas ton avis, Phidon ?
phidon. — Sans doute, je plains leur sort, mais je ne partage pas leur douleur. Toutes les femmes seront toujours à moi, car je ne prends de leur beauté que ce qui appartient à tout le monde, c'est-à-dire le spectacle. Je me contente de ce qu'elles ne peuvent me refuser, l'éclat de leurs yeux, l'harmonie de leur costume, la musique de leur voix, le parfum qui les escorte : nulle femme ne peut se plaindre d'être écoutée, regardée, admirée. Je reste dans le sillage des séductions qu'elles laissent derrière elles, et les soldats peuvent faire la paix ou la guerre, les femmes peuvent tenir leur serment ou se parjurer, peu importe ce qui arrivera pourvu que je ne devienne pas sourd et que, comme dit le sage, je puisse jouir de mes yeux!
dracès. — Regarde? donc Glycère : elle ouvre des yeux larges comme des boucliers.
clysthène. — Ta comparaison n'est pas juste, bon Dracès, car les yeux de Glycère sont plutôt faite pour l'attaque que pour la défense. La chère enfant est étonnée d'entendre un philosophe parler des femmes avec cette éloquence désintéressée et fleurie. C'est la nouvelle école : il y a vingt ans, Phidon aurait porté un long manteau d'étoffe grossière, un long bâton et une longue barbe, et il eût fait de longs discours. Aujourd'hui, il a une élégante tunique en laine de Phrygie, il est couronné de roses et il n'a pas plus de barbe qu'un éphèbe.
salabaccha. — ■ Oui, mais il fait toujours de longs discours. Qu'en penses-tu, Lycon ?
lycon. — Ce philosophe, qui n'aime pas faire l'amour, me semble bouffon.
phidon. — Le geste de l'amour est rarement beau et je le dédaigne.
lycon. — Nous le connaissons, ton dédain : c'est le dépit d'un eunuque!
phidon. — Ou le mépris d'un dieu.
lycon. — Mais les dieux eux-mêmes font l'amour là-haut; par Cypris, ils ne s'en privent pas... ils descendent môme sur la terre pour prendre nos femmes. Zeus a eu pour maîtresses des mortelles.
— Philon l'a nié.
Te ne l'ai pas nié, car nier
c'est encore affirmer. Comment peut-on dire entre deux choses, c'est l'une qui est vraie et non l'autre? Tandis que moi je dis que ce sont les deux et peut-être une troisi;'ine.
— Tu n'as pas nié, tu as
CLYSTHENE.
PHIDON. —
CLYSTHENE
ironie.
phidon. — C'est-à-dire que j'ai cherché à débarrasser le Zeus éternel et tout-puissant de légendes puériles, d'amours terrestres et de transformations animales qui l'amoindrissaient. Je ne l'ai pas discuté comme dieu, tant qu'il restait dans son olympe, je l'ai seulement jugé comme homme, lorsqu'il venait chez nous, ou comme animal, cygne ou taureau ; c'était mon droit. C'était mon droit, mais quant à diminuer sa divinité, loin de moi cette pensée ! Au contraire, car tandis que vous admettez, dans les hauteurs de l'éther, un Zeus souverain, trônant dans sa majesté, et en même temps, en bas, une puissance aveugle et sourde, mais sous laquelle tous, mortels, dieux et Zeus lui-même courbent la tête et que vous appelez le destin, moi, le premier, j'ai démontré que Zeus et le destin étaient un
même principe, une même force et se confondaient. De sorte que si j'ai un peu plaisanté le maître das dieux, je l'ai singulièrement élevé en revanche, et c'est encore lui mon obligé.
dracès. — En vérité, j'admire comme tu sais te retourner toujours à propos.
phidon. — Je dois cela, cher Dracès, à mon éducation; je fus initié de bonne heure aux mystères d'Agra, de Samothrace et d Eleusis... j'ai fait partie du collège des prêtres qui interprétaient à Delphes les paroles de la Pythie... c'est une bonne école. Oui, je sais me retourner en ce sens que si je vois des oiseaux s'envoler à ma gauche, mauvais présage, alors vite je me retourne et les vois à ma droite... excellent présage : de sorte que si les événements deviennent malheureux, je me dis : C'était à gauche, et s'ils deviennent heureux, je me dis : C'était à droite, et de cette façon je peux croire encore à l'intervention des dieux. Deux augures ne peuvent se regarder sans rire... or, je cultive soigneusement en moimême non pas deux, mais plusieurs augures, et vous comprenez que plus on est d'augures, plus on rit.
strymodoke. — C'est évident.
salabaccha. — Tu as fini de parler, Phidon. (A l'esclave qui est derrière elle.) Apportez les bassins et les cratères pour les ablutions.
Les convives se lavent les mains qu'ils tendent au-dessus des bassins que leur' présentent des esclaves, tandis que d'autres esclaves portant des cratères leur versent de l'eau.
dracès. — Maintenant que les ablutions sont terminées, il convient de faire des libations aux dieux.
clysthène. — Ne trouvez-vous pas, mes chers amisp qu'il est inutile de faire intervenir à chaque instant les Immortels dans les moindres actes de notre existence ! Nous les fatiguons à la fin, et les fatiguer n'est pas les prier. Ne nous occupons donc pas plus d'eux qu'ils ne s'occupent de nous et contentons-nous d'aimer les choses de la nature pour elles-mêmes, lorsqu'elles sont douces et bonnes, de même que nous aimons Salabaccha pour sa forme pure et ses lignes impeccables, sans nous inquiéter si une déesse habite en elle. (Il se lève.) C'est pourquoi je fais des libations à la seule Beauté dont la recherche constante élève l'âme et dont la possession, même rapide, nous fait semblables aux dieux, et je répands ce vin parfumé en l'honneur du rythme et de l'harmonie dont les lois éternelles président au
chœur des astres, comme à la majesté îles vers et à la forme des formes qui est la femme !
Lycon bâille bruyamment.
salabaccha. — Est-ce que tu ne t'amuses pas, cher Lycon, avec nous?
lycon. — C'est ce damné philosophe qui m'a assommé avec ses discours.
salabaccha. — Que veux-tu ? A présent c'est une mode, une manie, une rage. Il ne se passe pas de festin sans qu'on y discute philosophie à perte de vue.
lycon. — Par Apollon, disons des fables et chantons des chansons. Qui sait quelque bon mot, qu'il le sorte! Voulez-vous que je vous dise un conte dans le genre d'Esope ou dans la manière de Sybaris?... Tenez, je vais vous chanter lecharpe d'Iris.
clysthÈNE. — Non, mon vieux, reste donc tranquille : si tu n'as que ça en fait do nouveauté.
lycon. — Ça m'est égal, moi, je ne tiens pas à chanter... je n'y mets pas d'amourpropre; mais, par Dionysos, qu'on fasse quelque chose ! Voulez-vous que je vous propose une énigme?
glycère. — Il a raison... plus de philosophie. Allons, Salabaccha, ordonne à Myrtale de nous dire quelque poétique légende.
clysthène. — Peut-être n'a-t-elle pas apporté sa musique?
salabaccha. — Myrtale est la complaisance même; qu'on lui donne la lyre d'ivoire aux cordes d'airain, elle ne se fera pas prier.
Une esclave apporte la lyre.
myrtale, tirant quelques accords. — Je vous dirai donc pourquoi la blonde Cypris est sortie des eaux violettes de la mer.
Elle chante en s'accompagnant sur la lyre.
Ainsi que les flots que l'écume argenté. Qu'ils soient noirs ou bleus, gris ou violets, Ou bien rerts avec de pervers reflets, Les yeux sont pareils à la mer changeante.
Et pareils à la vague paresseuse Qui suit son chemin rythmé sous le vent, Les seins se baissant et se soulevant Ont le rythme lent de la mer berceuse.
Tout à tour câline et grave et captante, Et sachant trouver de subtils accents Pour dire les mots d'amour caressants, La voix est semblable à la mer chantante.
Et, de même que l'onde ensoleillée Béfand dans les airs sa fine saveur, La Chair que l'Amant baise avec ferveur, Joyeuse, a le goût de la mer salée.
Or voilà pourquoi Cypris, notre mire, Tordant l'or <!<■ ses cheveux éclatants Sortit, un matin <lu jt un, Printemps, 0 flots argentés, de votre onde amére.
salabaccha. — Nous te remercions, charmante Myrtale : tu as la voix des sirènes comme tu en as la grâce et la blondeur. Vraiment il était grand temps que tu nous cliantasses ces choses eurythmique.s, pour
MYRTALE^ — Je vous dirai donc pourquoi la blonde Cypris est sortie des eaux violettes