SCENE III
PHIDON, CLYSTHENE, STRYMODORE, SACAS, STILBONIDE, LYCON, THEO- RUS, DERCYLE, CYNESIAS, ACESTOR ; puis SALABACCHA, PHILINNA, GLY- CERE, CYNNAH, MYRTALE.
clysthène. — Mes amis, vous pouvez éteindre ces résines... il va faire jour, les premières lueurs du matin font déjà pâlir les feux de nos torches.
strymodore. — Déjà l'aurore aux doigts de roses entr'ouvre les portes de l'Orient.
clysthène. — Moi qui fais ordinairement du jour la nuit et de la nuit le jour, je ne suis vraiment pas fâché de voir lever l'aurore une foi> en ma courtisane de vie ; c'est un beau spectacle! Regardez donc ce temple : les premiers rayons du soleil en le caressant semblent l'avoir fleuri de roses.
salabaccha, survenant. — Mes chers amis, pendant que vous passiez chez moi toute la nuit à courtiser mes compagnes, avez-vous réfléchi que les galants pouvaient fort bien en profiter pour s'introduire chez vos femmes?
cynésias. — Mais, par Hermès, ce serait bien possible. Pourtant, étant donné les di&positions dans lesquelles nous les avons laissées.
salabaccha. — Sans doute, mais il arrive souvent que la porte qui se ferme devant le mari s'ouvre devant l'amant.
cynésias. — Elle a raison... Courons nous en assurer.
Us s'en vont en courant vers leurs maisons... à l'exception de Lycon.
PHiLiNNA, riant.
comme des lièvres.
— Ah! ah! ils détalent
glycère. ■ — Seul Lycon n'a pas bougé.
salabaccha. — Cest le mari de Lysistrata !
lycon. — Oh ! par Castor, je suis bien tranquille... Les dieux me préservent jamais d'être jaloux et de donner la comédie aux voisins; Je trouve qu'il n'est rien au monde de plus ridicule et de plus odieux. Toutes les femmes ne sont pas des coquines et, par Pallas, il y en a qui méritent qu'on ait confiance en elles... Je ne serais pas fâché pourtant de constater moi-même que Lysistrata est bien de ces femmes-là et je vais de ce pas...
Il va à la porte de sa maison et la secoue.
UNE VOIX DANS LA MAISON. — Qui est là?
qui est là?
lycon. — Ouvre Syra, c'est moi, c'est ton bon maître.
La porte s'ouvre, il entre dans la maison. Cependant les maris reviennent avec leurs femmes.
cynésias. — J'ai trouvé ma belle Myrrhine dormant bien tranquille dans son grand lit et je tiens à lui rendre un public hommage.
acestor. — Ma femme était déjà levée et occupée à laver le linge de la maison. Brave créature! elle ne pouvait fermer les yeux et, pour calmer la fièvre de ses sens, elle faisait la lessive.
théorus. — Nous avons trouvé Hirondelle dormant avec Rosée... pas, Dercyle?
dercyle. — Oui, Théorus, telles deux nymphes. Ah! nous n'avons pas à craindre les galants. Quelle garantie pour l'avenir!
théorus. — Quelle certitude!
dercyle. — Cultivons-la, cette précieuse amitié.
théorcs. — Cultivons-la jalousement.
salabaccha. — Et Lampito, qu'a-t-elle fait toute la nuit?
taraxion. - — Elle a veillé sur mon sommeil, et ne m'a pas quitté un instant, pas un seul instant.
cynésias. — Repoussés par nos femmes et par les courtisanes, est-il une infortune plus grande que la nôtre?
myrrhine. — Crois-tu donc que notre sort 6oit préférable?... Nous souffrons autant que vous de cet état de choses.
acestor. — Cette situation ne peut durer davantage.
lampito. — Il est dur d'être privée des plaisirs de l'amour : quand il n*y a plus
d'hommes, on se fait encore une raison, à la guerre comme à la guerre; mais quand les hommes sont là, ne pas s'en servir ! C'est une chose effroyable et contre la nature même.
myrrhine. — Il faut que la guerre cesse.
cynésias. — Allons trouver le Sénat et les prytanes.
salabaccha. — Mais voici Lysistrata. (Lysistrata sort de sa maison, accompagnée de Lycon.) Salut, la plus vertueuse des femmes... c'est maintenant qu'il faut faire appel à toute ton habileté, car la cité est en rut et les Athéniens ont grand besoin de tes conseils.
lysistrata. — Je leur parlerai comme il convient.
des voix. • — Ecoutez... Ecoutez...
lysistrata. — 0 Athéniens, pendant tout le temps qu'a duré la dernière guerre, nous avons supporté en silence tout ce que vous faisiez... Il le fallait bien, car vous ne nous permettiez pas de donner notre avis.
Souvent, dans nos maisons, nous vous entendions raisonner, déraisonner plutôt, sur quelque affaire grave; alors le sourire sur les lèvres, mais avec quelle tristesse dans le cœur! nous vous demandions : « Eh bien, aujourd'hui, dans l'assemblée, a-t-on enfin voté la paix ?» — Mai6 en nous regardant de travers, on nous répondait : << Carde ta laine, ou tes joues te cuiront longtemps : la guerre est l'affaire des homnK'S. »
taraxion. — Bien dit, par les Divins Frères.
lampito. — 0 Taraxion... Je t'en prie.
lysistrata. — Oui, la guerre est l'affaire des hommes; mais elle ne fait pas l'affaire des femmes. C'est pourquoi nous nous sommes décidées, nous, les femmes, à faire toutes cause commune pour sauver la Grèce.
TOurES. — Io! Io? C'est vrai, c'est vrai!
lysistrata. — O Athéniens ! faites la paix avec Lacédémone, cessez cette guerre criminelle avec les Lacooiiens. C'est le sage Homère qui a dit : « Il n'a ni patrie, ni lois, ni foyer celui qui se plaît aux horreurs de la guerre intestine... »
tous. — Io! Io!
lysistrata. — Donc réconciliez-vous avec les Laconiens. Qui vous en empêche?
lycon. — Nous le voulons bien, s'ils nous rendent notre rempart.
lysistrata. — Quel rempart?
lycon. — Mais Pylos, que nous demandons depuis si longtemps.
cynésias. — Ils ne la rendront pas.
lysistrata. — Qui dit cela?
Lampito. — Mais quand les hommes
SONT LA, NE PAS s'en SERVIR !
cynésîas. — C'est" Cynésias, fils de Péon.
lysistrata. — S'ils ne veulent pas la rendre, abandonnez-la-leur.
Lycon. — Abandonner Pylos! mais c'est impossible, Lysistrata. Songe que nous l'assiégeons depuis sept grands mois et qu'elle
^^mmJÊt:0f.
LAMPITO. — Ah ! grands dieux, c'est hqrribi.k. Le désir me dévore comme une Ionienne.
nous a déjà coûté beaucoup d'hommes et beaucoup d'argent.
lysistrata. — Demandez-leur une autre place en échange
lycon. — Qu'ils nous donnent alors Echinos, le golfe Maliaque et les deux jambes de Mégare.
cynésîas. — ■ Ils n'abandonneront pas les deux jambes.
lysistrata. — Qui dit cela?
cynésîas. — C'est Cynésias, fils de Péon.
lycon. — Et il a raison. Tu vois bien qu'il faut que la guerre continue.
lysistrata. — Ah ! Athéniens, peuple entêté, je vous le dis, je vous le dis,, vous lasserez les dieux eux-mêmes par votre folie.
lycon. — Que les dieux nous ordonnent de cesser la guerre et nous leur obéirons.
lysistrata. — Nous continuerons donc à vous résister.
lampito. — Alors, on ne fait pas la paix. Ah! grands dieux, c'est horrible. Le désir me dévore comme une Ionienne. Qu'on m'enferme dans le temp'e avec Callyce, chère- Lysistrata, sans rela je ne réponds de rien. Je n'ai plus la force de tenir mon serment.
lysistrata. — Oh ! tiens, tu me dégoûtes.
salab\cjha. — Pauvre Lampito, c'est touchant !
lysistrata. — Conduisez-la donc auprès de Callyce.
philinna. — Enfermons-la- avec la viergeépouse.
myrtale. — Et nous, escortons-la en répétant : Pauvre Lampito.
Lampito et quelques femmes se dirigent vers le temple.
lampito. — 0 prodige; la porte est ouverte et le temple est désert !
salabaccha. — Le temple est désert?
philinna. — Et la porte est ouverte.
lampito. — La statue d'Artémis est renversée et ses débris jonchent le sol.
salabaccha. — Ils jonchent le sol !
philinna. — ■ Et la statue est renversée.
cynnah. ■ — Pulvérisée, en mille miettes, brisée :
lampito. — 0 prodige, une autre statue, la statue de Cypris se dresse toute blanche à la place de l'ancienne.
phidon. — ■ Cruelle énigme !
MYRRiiiNK. — Mais où est Callyce ?
nicodice. — Elle doit être auprès de Nicostrate, son époux.
salabaccha. — Allez la chercher, amenez-la ici et nous l'interrogerons.
agathos, survenant. — Qu'y a-t-il, mes amis?
clysthène. — Il y a un miracle.
agathos, sceptique. — Il .n'y a plus de miracle.
phidon. — Considère, Agathos, que nous sommes en Grèce et que rien n'est impossible aux dieux.
salabaccha. — Mais voici Callyce... interrogeons-la.
Les femmes entourent Callyce et Nicostrate.
- Pourquoi la porte est-elle
Et le temple désert ?
Qui a rem versé la statue
- D^nt les débris jonchent le
PHILINNA.
ouverte ?
CYNNAH. —
MYHIÎH1NE.
d'Art émis F