PERSONNAGES
PAUL M. Camille Dumeny
GOTTE Mœe Rosa Bruck.
Un cabinet de travail dans une garçonnière, au rez-dechaussée, rue Fortuny. Porte à gauche conduisant à la chambre à coucher. Porte au fond donnant sur l'antichambre dont on peut apercevoir la porte d'entrée. — Au lever du rideau, Paul est en train de lire, assis devant une table couverte de livres et de papiers. Enfin on sonne : il se lève précipitamment et va ouvrir. — Une femme entre, c'est Gotte.
Paul. — C'est toi... enfin!
Il l'embrasse.
gotte. — As-tu bien refermé la porte ?
paul. — Mais oui.
gotte. — A clé?
paul. — A clé... deux tours.
gotte. — Et le verrou ?
paul. — Le verrou est mis.
gotte. — Et la chaîne?
paul. — La chaîne aussi.
Gotte s'assied ou plutôt tombe accablée dans une bergère.
gotte. — Ah! mon Dieu ! que j'ai peur !
paul. — Voyons, veux-tu me dire ce qu'il y a ? Pourquoi cet affolé petit bleu que tu m'as envoyé ce matin?
gotte. — Ah! mon pauvre ami, j'ai une peur horrible d'avoir été suivie, en venant
paul. — C'est absurde.
Il l'embrasse.
gotte, se dégageant. — Non, non, prends garde, tiens-toi bien... J'ai peur... Ah! mon Dieu! que j'ai peur!... Où sommes-nous, ici?
paul. — Comment, où nous sommes?
Mais chez moi, chez toi, chez nous... chez ton amant qui t'adore.
II s'agenouille aux pieds de Gotte.
gotte. — Tu es sûr?
paul, d'un ton de doux reproche. ■ — Voyons, Gotte, voilà deux ans que tu y viens.
gotte. — C'est vrai... Je suis bouleversée, je suis folle, je suis certaine d'avoir été suivie en venant ici. Pourtant j'ai pris une voiture, je me suis fait conduire au Printemps ; je suis entrée par la porte des gants .et sortie par la porte des chapeaux... J'ai pris une autre voiture, je me suis fait conduire au Louvre, je suis entrée par la porte de la parfumerie et sortie par la porte des mouchoirs... Là, j'ai pris une autre voiture
La Vrille
et je me suis fait conduire ici : je pense qu'il n'y a pas de danger.
paul. — Il est difficile que l'on t'ait suivie, et puis, pourquoi?
gotte. — Mon cher, je crois que Gaston se doute de quelque chose.
paul. — Ton mari ? mais pas du tout.
gotte. — Parfaitement... il se doute de quelque chose, ou alors, je ne tais pas, il faudrait qu'il soit... après la gaffe que tu as faite.
paul. — J'ai fait une gaffe, moi ?
gotte. — Oui, toi, et qui peut compter.
paul. — Par exemple, je voudrais bien savoir laquelle ?
gotte. — Tu as de l'aplomb ! Avant-hier, pendant le dîner, quand Gaston t'a raconté l'histoire du cheval emporté par lequel il avait failli être écrasé.
paul. — Eh bien ?
gotte. — Eh bien! tu lui as dit : « Oui, oui, je sais. » Or tu le savais parce que c'est moi qui te l'avais raconté.
paul. — Est-ce ma faute si ton mari a la manie de me raconter le soir les histoires que tu m'as racontées dans la journée?
gotte. — Il n'en sait rien, ce pauvre homme.
paul. — Parbleu, c'est ton mari, tu le défends. Encore, s'il racontait l'anecdote avec élégance; mais il cherche ses mots, il n'en finit pas... il est filandreux.
gotte. — Je te défends...
paul, très monté. — - Oui, filandreux... alors ça m'agace, et, l'autre soir, j'ai dit : ■ — - Oui, oui, je sais — parce qu'il y avait déjà un grand quart d'heure qu'il m'assommait avec cette histoire de cheval emporté qui n'avait d'ailleurs aucun intérêt, du moment qu'il n'avait que failli être écrasé. D'ailleurs, je me suis rattrapé, puisque j'ai dit que c'était Bouchon qui m'avait raconté la chose.
gotte. — Tu appelles ça te rattraper?
paul, content de lui. — Mais ça n'était déjà pas si bête et pas invraisemblable du tout.
gotte. — Evidemment, à cela près que Bouchon était censé être parti pour Blois depuis deux jours.
paul. — Je n'en saviis rien.
gotte. — Mais si, tu sais bien que chaque fois qu'il doit voir Germaine, il annonce bruyamment qu'il part pour Blois... à cause de son mari.
paul. — Gustave n'est pas jaloux.
gotte. — C'est possible, mais il tique sur Bouchon. Alors comme, ce jo""-là, Germaine
avait justement dit qu'elle déjeunait avec moi chez Yvonne, Gustave est allé voir le mari d'Yvonne qui, naturellement, n'avait vu ni Germaine ni moi ; et comme, de mon côté, j'avais dit à Gaston que je déjeunais avec Germaine chez Yvonne, ça a fait un tas d'histoires.
paul, atterré. — Ah!... Est-ce que je savais, moi ?
gotte. — Est-ce que je savais?... Est-ce que je savais? Il faut toujours faire très attention.
paul. — Que veux-tu ? On ne pense pas toujours à tout. Si tu crois que c'est commode avec vous! Il faut se rappeler un tas de combinaisons; je t'assure qu'il faut une mémoire et une présence d'esprit pas ordinaires.
gotte. — Tu peux bien en avoir pour nos affaires... c'est bien le moins.
paul. — Si ça n'était que pour nos affaires, ça serait facile ; mais il faut encore penser aux affaires de tes amies et des amies de tes amies, et ne pas les compromettre, elles ni leurs amants... C'est tout un monde à connaître et quel monde ! Toute la bourgeoisie... c'est effrayant!
gotte. — Nous avons besoin les unes des autres...
paul. — Sans doute ; mais il m'est bien permis d'oublier l'heure exacte à laquelle Germaine et Bouchon... Enfin, comment ça s'est-il arrangé ?
gotte. — Très bien : il a bien fallu que je trouve quelque chose, n'est-ce pas?
paul. — Je m'en rapporte à toi.
gotte. — ■ J'ai dit que nous avions déjeuné ensemble, Germaine et moi, chez Colin, dans son atelier; mais que nous n'avions pas voulu le dire, parce que nous devions rencontrer là une ancienne amie de pension à nous qui a mal tourné, qui fait la fête...
paul, avec admiration. — Oh!
gotte. — Qui est la maîtresse de Colin...
paul. — Oh !
gotte. — Et que, naturellement, nos maris ne voulant pas que nous voyions des femmes comme ça, ils auraient fait de la musique. Alors, tu entends, si Gaston t'interroge, tu lui diras bien que Colin a pour maîtresse une ancienne femme du monde qui s'appelle Suzanne de Barancy.
paul. — Elle n'existe pas, cette Suzanne?
gotte. — Tu es bête ! Bien sûr qu'elle n'existe pas; mais elle est brune, teinte au
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.henné, elle a des yeux d'un violet foncé et un petit accent anglais.
paul. — Alors, pour ton mari, je la connais.
gotte. — Naturellement. A propos, n'oublie pas non plus que tu étais invité l'autre jour à ce déjeuner chez Colin; niais tu n'y es pas venu.
paul. — Ah ! je ne suis pas venu ?
gotte, brusque. — Non.
paul. — Bien... il suffit d'être prévenu.
gotte. — Maintenant, il faut absolument que tu dînes ce soir à la maison.
paul. — Tu ne crois pas qu'avec toutes ces histoires, il vaudrait mieux que je restasse quelque temps?...
gotte. — Ah! oui, c'est une riche idée... l'our confirmer tous les soupçons, on ne peut .pas trouver mieux. Il ne faut rien changer à nos habitudes, au contraire. Non, non, il faut que tu viennes. D'ailleurs, j'ai dit à Gaston que je t'avais écrit.
paul. — Alors, j'ai reçu une lettre où tu m'invites.
gotte, impatientée. — Oui! pas de gaffe, surtout.
paul. — Sois tranquille. Comment l'appelles-tu déjà, la bonne femme?
gotte. — Quelle bonne femme?
paul. — La maîtresse de Colin.
gotte. — Suzanne de Barancy.
paul. — Ah! oui... Suzanne de Barancy.
gotte. — Je suis sûre que tu vas encore...
paul. — Mais non, mais non : Suzanne de Barancy, amie de pension, noceuse, teinte au henné, léger accent anglais... reçu une lettre de toi... Bouchon parti pour Blois. Ah! mon Dieu. Que c'est donc compliqué ! Ça me fait l'effet de la guerre de Cent ans quand je préparais mon baccalauréat.
gotte. — Maintenant, dis-moi vite adieu, parce qu'il faut que j'aille chez ma vieille tante qui est malade... J'ai dit que je passerais la journée auprès d'elle.
paul. — Tu -ne vas pas t'en aller comme ça?... C'est absurde: il n'y a aucun danger. J'ai fait une gaffe, c'est vrai, mais tu l'as très habilement réparée et ça me paraît très bien comme ça, et si jamais ton mari a eu le moindre doute, à l'heure qu'il est, il est complètement rassuré.
gotte. — Non, non, il faut que j'aille chez ma vieille tante; Gaston n'aurait qu'à y aller. Il m'a regardée d'une si étrange façon, lorsque je lui ai dit au revoir.
) paul. — Ça t'a semblé...
gotte. — Et pendant le déjeuner, il n'a
cessé de me parler de ce drame de la rue de la Fidélité.
paul. — Quel drame?
<;otte. — Tu n'as donc pas lu les journaux?
paul. — Pas encore.
gotte. — Eh bien ! voilà : c'est une femme mariée, Mme Dunouveau, qui avait un amant très jaloux.
PAUL. — C'est qu'il l'aimait.
gotte. — Et cette Mme Dunouveau avait dit à son amant que son mari la négligeait, que d'ailleurs il lui faisait horreur, qu'elle
PAUL. — Alors, pour ton mari, je la connais.
avait sa chambre à elle, et que jamais, jamais, tu entends bien...
paul. — Oui, enfin, ce que vous dites toutes en pareil cas...
gotte. — Dis donc...
paul. — Je ne parle pas pour toi... toi, je sais que c'est vrai !
gotte. — Laisse-moi te raconter... Avanthier, l'amant est parti en voyage.
paul. — L'amant? Le mari?
gotte. — Non, non, je dis bien, l'amant... Attends, tu vas voir ; l'amant part donc en voyage, ou du moins il fait semblant ; il annonce qu'il sera probablement absent huit jours. Le lendemain il se présente rue de la Fidélité, à neuf heures du soir: il va 6ans
La Vriile
le dire que l'amant était très bien reçu dans la maison, qu'il était devenu l'ami intime du mari, qu'il pouvait venir à n'importe quelle heure. Bref, il arrive à neuf heures et la femme d^ chambre lui dit que monsieur et madame sont déjà couchés, et elle ajoute avec un cligneinent d'yeux : « comme de nouveaux mariés ».
paul. — Diable !
gotte. — Alors, furieux, il se précipite dans la chambre de Mme Dunouveau; il la trouve à côté de son mari et pan! pan! il
60TTE — J'ai moixs peur.
lui colle deux balles dans la tête. Qu'est-ce que tu dis de ça ?
paul. — Et toi?... Et elle?
gotte. — Elle n'a eu le temps d^ rien dire : elle est morte.
paul. — En somme, c'est un amant qui a surpris sa maîtresse en flagrant délit avec son mari. Et le mari, dans tout ça, qu'est-il devenu ?
gotte. — Il n'a rien eu : il en a été quitte pour la peur. L'autre lui a dit : » Mon cher, j'ai tué ta femme parce qu'elle nous trompait, car elle était ma maîtresse et
m'avait juré qu'elle n'avait plus de relations avec toi. »
paul. — C'était un noble langage. Et alors?...
gotte. — Les deux hommes se sont serré la main, et l'amant est allé se constituer prisonnier. Eh bien! Gust«A*e n'a cessé de me parler de cette histoire-là pendant tout le temps du déjeuner.
paul. — Ah ! que disait-il ?
gotte. — Il flétrissait Mme Dunouveau; il exaltait la conduite de l'amant atteint dans son honneur et, à un moment, il m'a regardée fixement dans les yeux en disant : « Si seulement ça pouvait leur servir d'exemple, à toutes ces... » Je ne te répéterai pas le mot qu'il a prononcé.
Paul. — Ça commençait par un V?
gotte. — Non, par un p.
paul. — Péronnelles?
gotte. — Non, ce n'est pas un nom comme ça.
paul. — Pimbêches?
gotte. — Non plus.
paul. — Ah! j'y suis... (Bêveur.) L'exemple ! S'il croit que ce qui est arrivé à Mme Dunouveau empêchera une seule des dix mille femmes mariées qui, à Paris, entre cinq et sept, ôtent un corset quotidien... car, as-tu remarqué que c'est toujours entre cinq et sept?
gotte. — Oui, c'est pour ça que l'on dîne si tard dans les familles.
paul. — Et toi-même, toi qui es une sensitive et une pressentimentale, traqueuse au delà de toute expression, n'es-tu pas venue aujourd'hui même toute frissonnante d'émotion et glacée d'effroi ?
gotte. — Oui, c'est étrange, et c'est pour moi une sorte de volupté douloureuse de venir ici avec le cœur qui bat à se rompre et La pensée du danger... Car, je te le répète, en disant ces mots : « Si ça pouvait leur servir d'exemple », Gaston m'a regardée d'une singulière façon.
paul. — Ça te semble ainsi parce que tu es coupable... et puis, je ne le crois pas bien dangereux, Gaston.
gotte. — Il ne faudrait pa6 6'y fier.
paul. — S'il savait, qu'est-ce qu'il ferait?
gotte. — Il me tuerait, mon trésor; mais ça ne fait rien.
paul, ému. — 0 Gotte, meine Gotte, c'est sublime ce que tu viens de dire là ! Mais sois sans crainte, il n'y a pas de danger, et si ton mari voulait nous surprendre, il ne t'aurait pas parlé de ce drame pour t'alarmer et te mettre en défiance.
PAUL. — Mignonne, voici la vrille,
Le soleil revient d'exille.
La Vrille
gotte. — C'est vrai.
paul. — Alors, ùtc ton chapeau, tu as l'air d'être en visite.
Il l'aide à enlever son chapeau.
gotte. — Tu as dû trouver un petit peigne en écaille que j'ai laissé ici l'autre jour.
paul. — Oui... je te le donnerai tout à l'heure.
gotte. — Où était-il ? Je l'ai assez cherché.
paul. — Il était sous la bergère.
cotte. — Ah ! oui, je me rappelle.
paul. — Maintenant, il faut être très gentille.
gotte. — Il faut d'abord que je sache si tous m'aimez.
paul. — Mais tu le sais bien.
gotte. — Alors, vous l'aimez bien, votre fée?
paul. — Je l'adore; quand je pense que tu ne m'as pas seulement dit bonjour ?
gotte. — C'est vrai... j'avais si peur!
lis s'étreignent longuement.
paul. — Et maintenant ?
gotte, se serrant contre lui. — J'ai moins peur. Dis donc, mon chéri, as-tu pensé à acheter ce que je t'ai dit?.,. T'es-tu procuré une vrille ?
paul. — Mais oui, ô Gotte, meine Gotte, j'en ai acheté une.
gotte. — C'est vrai? Montre-la, montrela.
paul, prenant une petite vrille, dans un tiroir de sa table. — La voici.
Il chante.
Mignonne, voici la vrille, Le soleil revient d'exille.
Elle m'a coûté treize sous; tu vois, on -peut mettre l'article en main : c'est curieux et bien fait.
gotte. — Tu n'es pas sérieux; mais ça n'est pas tout; maintenant il faut percer deux trous dans la porte d'entrée, afin que, si l'on sonne, nous puissions voir...
paul. — Sans être vus.
gotte. — J'allais te le dire.
Ils vont dans l'antichambre et s'apprêtent à percer des trous dans la porte.