‹ M. Ambroise Rendu et l'Université de FranceChapitre 11 sur 38 · I. Estai sur V instruction publiqu»^ t. I, p · texte numérisé non relu

I. Estai sur V instruction publiqu»^ t. I, p

OrgaDiaaiion da personnel. — M. de Bonald. — Lettres de H. de Bonald A M. Rendu. — M. Poinsot el M. Ampère. — M. Royer-Collard. — M. Ronsselle. — Question des rectorats. — Discussion à ce sujet entre l'Empereur et M. de Fontanes. — Vicerecteurs de rAcadémie de Paris. — Composition du conseil impérial. — Ses premiers travaux. — Conseillers ordinaires. — Division en sections. — Prise de possession de VinslrucUon publique. — M. Rendu et M. Fauchât.— Mort de Fourcroy.

Les principes qui soutiennent une institution nouvelle ne valent que ce que valent les hommes appelés à les appliquer. Lorsque rUniversité fut créée, la grande affaire fut donc, avant tout, Torganisation du personnel.

« Vous êtes responsable , avait dit l'Empereur au premier grand maître. Je vous fais chef d'ordre; choisissez vos hommes, cela vous regarde. » Pour cette œuvre délicate, Âmbroise Rendu fut Yalter ego de M. de Fonlanes.

Le premier acte universitaire du grand maître et d' Ambroise Rendu est ce billet, écrit en commun à M. Philibert Gueneau de Mussy, trois jours après la signature du célèbre décret :

a Paris, le 20 mars 1808.

« Venez, mon ami. Je vous aimais; je puis vous le prouver. Venez, venez avec abandon , confiance et courage. Je vous attends tous les jours.

c Fontanes. »

•> Puis vient le post-scriptum y de la main de M. Rendu :

« Ambroise embrasse son bon ami. Bis amor unus erat,.. Communi portam statione tenebant, »

Jamais amitié intellectuelle ne justifia mieux un tel rapprochement.

Un jour que le grand maître prépavait la liste des conseillers

titulaires (août 1808) : « Et notre ami M. de Bonald? lui dit Ambroise Rendu, n'est-ce pas là sa place? — Vous avez raison, répondit M. de Fontanes, je vais en parler k l'Empereur. » Dès le len()emain, la proposition était faite. L'Empereur avait manifesté du goût pour l'auteur de la Théorie du pouvoir, et M. de Fontanes avait cherché plusieurs fois à mettre ces dispositions à profit dans \ l'intérêt de l'ancien et déjà illustre collaborateur du Mercure*.

Quand M. dd Bonald fut proposé pour la place de conseiller titulaire : « Je le veux bien, dit l'Empereur, mais il refusera. » Sans refuser, M. de Bonald, qui vivait dans sa terre du Monna (Rouergue), hésita fort longtemps k venir occuper son poste. Dans l'intervalle , le vainqueur de Wagram , impatient de cette hésitation de l'écrivain, interpellait fréquemment le grand maître k son sujet : « Eh bien! et votre M. de Bonald? — Sire, je l'attends, » était obligé de répondre M. de Fontanes, avec les variantes que suggérait l'amitié. Deux années s'écoulèrent; M. de Fontanes avait mis en campagne Tabbé Émery, qui avait usé de son influence sur M. de Bonald; mais M. de Bonald était toujours au Monna; ne sachant plus trop quelle contenance garder vis-k-vis du maître, M. de Fontanes écrivit enfin au philosophe retardataire le billet que voici :

« Je désire votre apparition à Paris pour votre avantage et pour celui de votre famille, j'ose dire pour votre gloire, et surtout pour celle de l'établissement qui m'est confié. Je crois, avec tous vos amis, que le temps des incertitudes est passé. Je vous donne ma parole qu'il suffira de paraitrCj et qu'il n'est point question de rester. M. de Bausset, l'ancien évoque d'Alais, assiste à deux ou trois séances par an; Use réfugie à la campagne pendant dix ou onze mois, et personne ne le trouve mauvais. Il dépend de vous d'être fort utile; et dans vos déserts , avec tout le talent de Têtre , vous n*êtes pas toujours placé au point favorable. »

M. Rendu écrivait de son côté :

' a Pour l'amour du ciel, montrez-vous; nous sommes au supplice. Nous avons^ votre nom, c'est beaucoup; mais donnez-nous au plus tôt votre personne. Vos amis à part, vous savez qui vous attend. »

4 , M. de Fontanes écrivait à M. de Bonald , le 4 7 septembre i 806 : « A l'audience , on est venu à moi avec Tair de la plus sincère bienveillance : « Que votre ami vienne à Paris; à deux cents lieues, il est difficile de se bien entendre. » Voilà les propres mots de celui qui peut tout. J'ai répété ce que je savais des devoirs qui vous enchaînent dans vos montagnes. On ne m'a répondu que par ces mots : « Qu*il vienne! •

Enfin M. Mole, alors directeur des poqts et chauMéefi» 8e mit de la partie :

« Permettez -moi de former un vœu, disait-il (20 mai 1810), celui que forment tons ceux qui vous connaissent : c'est de vous voir venir prendre votre place dans le conseil de l'Université. Vous y ôtes appelé à la fois par le choix du prince et par la voix de l'opinion. Je ferais bien vite réparer vos routes, ajoutait-il gracieusement, s'il ne fallait que cela pour vous engager à les parcourir dans cette direction. Je voudrais avoir le droit de vous exprimer à ce sujet toute ma pensée, et d'y joindre mes instances. »

Certes, M. de Bonald pratiquait dans toute son étendue la maxime des anciens sages : Rogari et non rogare^. On peut trouver qu'il la pratiquait trop. Le philosophe 5e montra enfin. Mais il semble bien que le nouveau titulaire prit à la lettre Tinvitation de paraître , et qu'il s'arrangea au plus tôt pour ne conseiller l'Université que de loin; car j'ai sous les yeux deux billets écrits par lui aux mois de novembre et décembre 1811, et ces deux

i. M. de Bonald, à eette même époque, résistait à d'autres et plus hautes instances. Il déclinait l'offre qui lui était faite par le roi de Hollande de venir se charger de l'éducation de son second fils, alors âgé de cinq ans et demi. Cette particularité de la vie de M de Bonald est peu connue. Dans la lettre que lui écrivit le roi Louis (4*' juin 484 0), lettre aussi honorable pour celui qui l'écrivait que pour celui à qui elle était adressée, on remarque ces passages :

« .... Je roodrais qu'il (mon fils) fût homme avant de savoir qu'il est yeut-étre destiné i commander à ses semhiabies ; je voudrais que Texpérience des temps «t des hommes pût Un servir réellement, et qu'il reçût non l'éducation des mois, mais celle des choses.

« Après avoir cbercbé partout, j'ai réfléchi, monsieur, que sans vous connaître autrement, vous étiez un des hommes que j'estime le plus ; il m'a paru que vos principes étaient conformes à mes sei\liments^ Vous çie pardonnerez donc, monsieur, si ayant à choisir quelqu'un à qui je désire confier plus que ma vie, je m'adresse  vous. C'est le cas de bien choisir. Si donc le bonheur dont vous jouissez sans doute dans une modeste retraite ne vous a point rendu insensible au bien que vous pouvez âàre, je ne dis pas ii moi, à un individu, mais à toute une nation plus estimable encore que maiheorease, et c'est beaucoup dire.... Acceptez d'être le gouverneur de mon fils.... Si l'on vous parle de ce pays et de moi , nos malheurs nous donneront sans doute des loris que nous sommes loin de mériter. Remettez votre Jugement sur tout cela, je vous prie, jusqu'au moment où je pourrai me défendre. Vous verrez alors, monsieur, qu'attaché par devoir et par inclination à un pays dans lequel je suis venu d'abord malgré moi , j'ai tout bravé pour y remplir des devoirs bien difficiles; tout, jusqu'à passer pour avoir renié mon pays et n'être plus Français, tandis que mon cœur, depuis longtemps, ne palpite plus qu'à ce nom.... Adieu , monsieur, veuillez me répondre franchement. Ne craignez pas de me causer de chagrin si vous n» crof«z pas pouvoir aceepler. J'y sois accoutumé ! La seule chose à laquelle Je ne m'accoutumerais [amais , c'est de ne point mériler l'estime de personnes telles que vous.

« {«ouis-NABouiov. »

billets sont datés du Monna. Les billets en question sont, du reste, très-curieux. L'un donne le jugement de M. de Bonald sur le décret du 15 novembre, au sujet duquel, en vérité, V ermite du Rouergue n'avait guère le droit de s'étonner de n'avoir pas trop été consulté. L'autre fait connaître sa pensée sur le corps hiLique enseignant :

« ....Voilà, écrit M. de Bonald après avoir recommandé à M. Rendu la nomination d'un professeur, voilà une nouveUe organisation sous certains rapports donnée au corps enseignant par le dernier décret. Je crois que no\u rCacoM pas trop été consultés, et il y a bien par-ci par-là quelqi]^s dispositions auxquelles nous aurions , je pense , proposé des modifications et peut-être mieux que des modifications. Il me semblerait assez naturel que le corps enseignant fût entendu (le solitaire du Monna ignorait naturellement les délibérations du conseil de l'instruction publique qui avaient préparé le décret de 1811) sur les lois relatives à sa discipline et à sa juridiction, etc.; autrefois, c'eût été ainsi ; mais nous avùns changé tout cela. Il faut espérer que la puissance qui crée imprimera la vie à son ouvrage, et nous dira aussi de vivre, après nous avoir dit dVtre.

<c Nous avons vraiment besoin de le penser ainsi; car, en lisant attentivement ce décret, et en regardant autour de soi, on peut craindre de grandes difficultés d'exécution. Quoi qu'il en soit, le conseil aura de la besogne, et sera souvent transformé en tribunal judiciaire, surtout s'il faut faire droit aux plaintes des inférieurs contre les supérieurs, auxquelles il me semble qu'on ouvre une porte bien large. Espérons pourtant que la prévoyance de la loi sera frustrée, et qu'on ne verra pas, entre les membres du corps enseignant, les scandales, les quereUes, les injures sur lesquelles elle a si sagement statué à l'avance. Pour moi , je vous déclare que je veux vivre en paix avec tous mes coUègues, et surtout avec vous; et que, si je suis provoqué, je renonce au bénéfice de la loi.

a Adieu. Vous me ferez plaisir de me parler de votre opinion, et en général de l'opinion du conseil sur ce décret, que je n'ai pas encore étudié, attendu que je ne l'ai lu que dans un journal, où peut-être il n'était pas en entier. Je me suis plus attaché, en le lisant, aux choses de discipline qu'à celles d'instruction ; on est toujours asse% instruit ^ jamais assez bien discipliné! » ^

La seconde lettre est plus piquante peut-être; on y saisit bien l'esprit qu'apportait et la nuance que représentait M. de Bonald au sein du conseil de l'Université impériale :

« Au Monna, 29 novembre 1811.

a Je profite, mon cher collègue, du départ de mon fils pour le séminaire Saint-Sulpice, pour répondre à votre aimable lettre.... Notre chère Université m'occupe comme vous. Elle vient même de m'occuper comme un inspecteur général, puisque je suis allé à Rodez réorganiser le lycée, d'après un arrêté du grand maître; ce lycée, je crois, ira mieux; il ira à peu près comme ceux qui vont bien. Mais, mon Dieu! pourquoi ne vont-ils pas tous bien? Pourquoi l'institution ne fait-elle pas aller les hommes? Pourquoi le succès de ces éta-

blissements dépend- il presque exclusivement du caractère de celui qui est à la tête? Et comme pour un homme qui sait gouverner, il y en a trois qui n'y entendent rien, il y a donc toujours trois à parier contre un que l'établissement n'ira pas.

« C'est, mon cher ami, qu'il n'y a et ne peut y avoir dans un corps laïque que des individus, que des vues personnelles d'ambition et de fortune; c'est que tous veulent avancer; et que, par conséquent, personne ne se regarde comme placé définitivement, à moins que la volonté du chef n'en dispose autrement; c'est que le professeur de première année de grammaire est jaloux du professeur de deuxième; celui-ci du suivant, et ainsi de suite jusqu'au censeur, qui travaille à devenir proviseur, et ce dernier à se reposer dans une place moins active. On croirait peut-être qu'il doit naître quelque chose de bien de ce concert d'émulation. Non.... l'émulation est bonne entre des enfants ou des élèves, parce qu'elle ne peut être à cet âge, et dans cet état, que concurrence d'esprit, d'application, de conduite; mais entre hommes et hommes faits, occupés du présent, et surtout de l'avenir, qui ont ou veulent avoir une famille, une existence, des honneurs et de la fortune, cette émulation, ou plutôt cette rivalité, est de l'intrigue, de la jalousie, etc., etc. ; qui, bien loin d'aider à remplir des devoirs réguliers et modestes, empêchent de s'en occuper, et sont cause que chaque professeur aime mieux faire un livre que sa classe. Enfin les choses sont ainsi, et il faut en tirer le meilleur parti possible. »

Cette dernière phrase indique assez exactement la situation de M. de Bonald vis-à-vis de l'Université : mariage de raison plutôt que d'inclination. Bien qu'il y ait séparation de corps à peu près complète, au moins désire-t-il , — et sa curiosité est légitime, — être instruit en gros de ce qui se passe chez lui. Il dit donc à M. Rendu, en terminant sa lettre :

« Que devenez-vous à Paris? Fait-on ou ne fait-on pas de nouveaux lycées? Et où les place-t-on ? Êtablit-on enfin cette École normale qui est encore sous des tentes? Je suis accablé de questions à ce sujet. Il y a une foule de jeunes gens qui attendent, et qui, en attendant, ne prennent aucun parti, et pour lesquels il sera peut-être trop tard de songer à un autre état.

« Adieu, mon cher collègue; croyez aux sentiments d'estime et d'attachement bien tendres et bien sincères que je vous ai voués.

c De Bonald. »

M. Rendu donnait au grand maître des collaborateurs non plus illustres, mais plus actifs, quand il faisait inscrire sur la liste des inspecteurs généraux MM. Poinsot et Ampère.

M. Poinsot n'avait pas été compris au nombre des inspecteurs généraux de première désignation, qui prêtèrent serment entre les mains du grand maître, k la seconde séance du conseil impérial de l'instruction publique (2 octobre 1808); ce ne fut qu'une année plus tard (25 novembre 1809) qu'Ambroise Rendu obtint la nomination de son ancien camarade de TÉcole polytechnique. Je trouve

— sole billyt suivant de M. Poinsot, daté du jour môme de cette nomination :

« Je vous écris aujourd'hui lundi, mon cher Rendu, en pensant à ce qui se fait dMntéressant pour moi à Fontainebleau. Vous ne sauriez croire combien j'ai à cœur de pouvoir coopérer un peu à la grande machine. L'Université n'est encore qu'un enfant; mais cet enfant a déjà les pieds si forts et les jointures si solides qu'on peut bien y entrevoir un Hercule.

« Yale et me amà. »

M. Poinsot entrait dans l'inspection générale avec MM. Gastel, Dupuytren et d'Andrezel.

M. Rendu ne cessa depuis lors d'entretenir avec le célèbre mathématicien les plus franches relations de camaraderie. Je trouve, à quarante années de distance, de la main de M. Poinsot, ce billet, qui reflète les pensées d'un autre âge et des impressions enfantées par les désenchantements d'une longue vie; il vaut la peine d'être cité :

« Je vous remercié bien, moii cher ami, de vos nobles et excellentes i?^flexions. Je les ai lues hier avec beaucoup de plaisir. Ce que vous dites de ce grand principe, qui est l'âme de notre religion et de notre monarchie, est trèsjuste et bien mis au jour. Vous remplissez votre devise : Que l'obéissance soit raisonnable. Mais, mon cher ami, où en sommes-nous? où allons-nous? J'ai le cœur et l'âme découragés. J'envie votre fermeté , votre confiance , votre espoir tiré d'en haut. Beaucoup de belles choses pourront encore arriver ; mais je ne crois pas que nous les voyions. Les hommes de ce jour n'ont pas de boussole, point de maxime forte qui les dirige, qui mène les masses. Il y a quelques années, ils étaient du moins liés entre eux par la crainte commune d'un violent despotisme; ils savaient de quel côté faire effort. Aujourd'hui la société est disloquée. Bonaparte a manqué tout à coup sous l'Europe, et l'Europe est tombée à plat, ou se relèvera peut-être à la fin; mais il faudra qu'il se reforme dans toutes les têtes quelque grande idée commune qui de nouveau enchante le monde , ou quelque despotisme qui ramène les hommes à la simple raison. »

Je ne connais pas la réponse que lit mon père à cette lettre ; mais je crois le voir jetant à son vieux camarade quelques-unes de ces forles maximes par lesquelles il savait relever les âmes.

Quant à M. Ampère, des circonstances spéciales l'avaient uni à M. Rendu par les liens de l'amitié la plus intime et lui avaient fait de cette amitié un besoin, et comme un refuge au milieu de ses peines. Cet esprit créateur, ce savant universel , était d'une simplicité et, Ton peut dire, d'une candeur d'enfanl. N'ayant qu'un défaut, une vivacité d'impressionâ qui, dans les discussions scien-

tifiques, allait jusqu'à la violence des paroles, cet excellent cœur, quand la passion de la controverse l'avait poussé au delà des bornes, ne pouvait porter le poids de sa faute; et il lui fallait conquérir son propre pardon par un aveu ; sa correspondance témoigne de cet empressement à s'accuser lui-même , qui est pour ce génie le plus touchant des éloges :

« J'ai inspecté le collège, écrit-il un jour à M. Rendu; le proviseur porte au fanatisme son admiration pour Gondillac. Je dois vous confesser que nous avons eu une discussion beaucoup trop vive , sur ce quMl m'a dit que Descartes , Leibnitz, etc., n'avaient rien compris à la métaphysique; et que Gondillac était le génie le plus profond , créateur de la science. C'est alors que j'ai eu le malheur de me laisser einporter à ma vivacité, en lui répondant qu'il n'y entendait rien. Gela en est resté là; et le lendemain nous nous sommes revus aiiec autant de plaisir et d'afifection qu'avant cette malheureuse dispute ; j'en ai à présent un vif regret. Le recteur et lui m'ont accompagné à la voiture, et nous nous sommes embrassés en nous quittant. »

La confiance de M. de Fontanes concentrait les rapports de Tinspeclion générale entre les mains de M. Rendu. Ce fut lui qui, assisté par M. Gueneau de Mussy, organisa tout le personnel des Facultés et des lycées. La tâche était lourde; car un immense travail d'épuration avait été reconnu nécessaire; et du milieu de quelles ruines morales il fallait tirer les établissements placés désormais sous le contrôle de l'Université! On peut apprécier par le passage suivant d'une sorte de rapport de M. Joubert à M. Rendu le genre de difficultés qui se rencontraient à chaque pas :

« .... Après ce professeur, vient un M. R***, P. M., quelle note! Ce Prêtre Marié a satisfait à tout ce que le Clergé a exigé de lui pour expiation de sa faute. Le scandale n'en subsiste pas moins.

« M. G***, autre P. M., peu scandaleux, parce qu'il a soixante-dix ans, et sa femme autant. Il parait doué d'un talent particulier, et le collège qui en a profité demande qu'on le laisse subsister en paix. On m'a seulement prié de lui re* commander d'aller plus souvent à l'église.

a Je dois vous dire, continue M. Joubert, que le principal curé de la ville, M. V***, homme d'esprit, ancien grand vicaire et excellent curé, est d'accord avec le directeur du collège dans la recommandation d'indulgence et de tolérance en faveur des sujets marqués du malheureux signe P. M. Le préfet aurait ôté plus rigoureux, et moi aussi, peut-être. Ce n'est pas la première fois que les moralistes sont plus sévères que les casuistes, parce que les premiers ne voient que la faute, et que les autres prennent garde à la puissance et au mérite du repentir. Happortoiis-nous-en aux casuistes, et laissons-les ensevelir leurs morts, v

J'ai sous les yeux bon nombre de loUres adressées à M. Rctidu,

à ce moment d'organisation générale , par ses collègues de l'Universilé et par des hommes éminenls à des litres divers : le duc de Plaisance, le cardinal de Belloy, Mathieu de Montmorency, La Fayette, l'abbé Èmery, le prince de Broglie, Mgr deBausset, Haùy, H. Mole, etc. Ces lettres témoignent du rôle que la confiance absolue du grand maître avait attribuée à son lieutenant; elles témoignent on même temps de la crainte religieuse avec laquelle M. Rendu portait le poids de la responsabilité.

Dans celte appréciation des titres de prétendants si nombreux, M. Rendu dut plus d'une fois déplaire à des personnages considérables, ou, ce qui était plus pour lui, à ses amis particuliers, et s'exposer k leurs plaintes : un homme illustre qui , dès cette époque , tenait beaucoup à l'influence lorsqu'il n'exerçait pas le pouvoir, un grand esprit de qui les mécontentements se traduisaient facilement en termes amers, M. Royer-Collard, avait recommandé une nomination à M. Rendu. Cette nomination n'eut pas lieu :

a JI m'est impossible de ne pas vous exprimer tout le chagrin que j'en ressens, écrit aussitôt le futur président de la chambre. Il est tel que je dois prendre la résolution de m'interdire à Tavenir toute relation qui ne sera pas prescrite par les statuts. Ce n'est pas ma voix, sans doute, que la raison doit emprunter pour se faire entendre; et dans l'Université comme ailleurs, le concert des honnêtes gens est une chimère dont il faut absolument se désabuser. Puisque je dois rester seul de toutes manières, je ne serai comptable que de la mesure de bien qu'on peut produire par ses propres forces, et sous l'action des circonstances les plus décourageantes. »

Quelques mois après, M. Royer-Collard était revenu à une appréciation plus calme des choses ; et assurant M. Rendu < de sa reconnaissance, » lui disail : « Je compterai dans toutes les situations sur votre sincère amitié; j'y ai droit par mes sentiments pour vous. »

C'était le moment où M. Royer-Collard se préparait à inaugurer, dans la chaire de laSorbonne, l'enseignement qui devait arracher à Condillacle sceptre philosophique. Dans une lettre du 17 juillet 1811 je trouve ces mots, qu'il est curieui de noter :

» On m'écrit que le cours de l'histoire de la philosophie a fini, faute de corn-' battants. Je ne sais si je dois me flatter d'être plus heureux que M. Millon. Comme je suis bien moins savant, si j'ennuie, ce sera bien plus ma faute. Je ne laisse pas de travailler sans relâche, et j'y perds mes pauvres yeux. J'espère

avoir amassé d'ici au mois de novembre les matériaux de trente ou quarante leçons. »

Simple et bien modeste annonce d'un cours qui allait commencer une révolution scientifique I

J'ai cité quelques lignes de M. Joubert, ce rêveur aux traits incisifs, de qui Mme de Chatenay disait « qu'il avait l'air d'une âme qui a rencontré par hasard un corps et qui s'en tire comme elle' peut. » Il est curieux de surprendre cette âme dans l'exercice de fonctions administratives, et, qu'on me passe le mot, eu flagrant délit d'inspection générale. Je trouve de M. Joubert, à la date de novembre 1809, une lettre -rapport adressée à M. Rendu sur l'état de l'enseignement dans la ville d'Auxerre. On ne lira pas ce document sans plaisir. La verve piquante du moraliste ne s'éteint pas sous les détails d'un rapport quasi officiel; et la pesante armure administrative n'enchaîne point la liberté de ses mouvements. J'ai d'ailleurs une autre raison de citer ce rapport; il témoigne de la nature du rôle que remplissait M. Rendu, à qui ses collègues, dans l'inspection générale, s'adressaient comme au grand maître, et à qui ils disaient : Soyez centre.

A M. Rendu, inspecteur générai, de l'Université impériale.

a Auxerre est une ville heureuse en éducation. Non-seulement son collège est très-bon, mais ses petites pensions, ses répétiteurs, ses maîtres d'école même (à l'exception d'un seul) sont excellents.

a Cinq Frères de son ancienne école de Saint-Charles, c'est-à-dire cinq Frères des anciennes écoles chrétiennes, se sont établis dans cette ville , qu'ils n'ont pas quittée un instant, même pendant la Révolution, et y instruisent les enfants du peuple, conformément à l'excellente méthode prescrite par leur instituteur.

« Le collège a pour chef dom Laporte, ancien directeur de l'école militaire de cette ville, et dom Ducastel, ancien professeur dans le même établissement; deux hommes amis de Tordre et des enfants, et plus semblables à deux jésuites qu'à deux bénédictins.

«c La rhétorique est enseignée par M. Bruchet, jeune homme vertueux, successeur de M. Legrand, honnête et aimable jeune homme que vous avez fait, très-mal à propos, ne vous en déplaise, censeur au lycée Bonaparte.

oc La physique, par M. Roux, homme et physicien irréprochable aux yeux des directeurs eux-mêmes, mais qui ne connaît pas le ciel, ignorance qu'il a soin de dissimuler; étudiant, il n'a pas l'impudence d'être fier, comme le sont ailleurs quelques-uns de ses pareils.

a Le conservateur et le propagateur de la langue grecque à Auxerre, est M. Paulvé, vénérable vieillard qui a été le seul maître qu'ait eu l'abbé Sicard, traducteur de Plutarque. Je vous parlerai beaucoup de M. Paulvé quand je vous verrai. Il a cinquante ans d'enseignement et soixante-dix ans de vertus, d*inno-

cepce, de bonheur, de bonnes œuvres. Son visage toujours riant rend contents et religieux ceux qui le regardent. Il tient, indépendamment de sa place de professeur, une petite pension où les enfants sont tous gais et studieux. Il faut lui laisser cette pension et lui donner sa retraite de professeur qu'il est loin de solliciter, car il peut f dit-il, travaillet encore. Il serait, en effet, encore capable d'enseigner, mais il ne peut plus se faire entendre. Sa voix lui suffira dans sa maison , mais ne peut plus remplir sa classe. Occupez-vous sérieusement de diminuer ses travaux et d'assurer le repos de ses derniers jours. Auxerre vous bénira....

K Le quatrième instituteur latin h Auxerre, est ||I. Trébuchet, dont vous mV viez adressé le frère. C'est un ancien élève de M. Paulvé, un jeune homme qui a été élevé dans des principes austères et cfui les suit. C'est un honnête garçon, mais d'un extérieur un peu ridicule, bégayant, ayant la voix sourde et voilée. On ne m'en a point dit de mal, on m'en a même dit du bien; et ceppendant (sic) il se croit des ennemis acharnés. Il est ardent et n'a pas toujours été prudent dans ses ardeurs, de son propre aveu. Il faut le laisser où il est et ne pas le placer où il aspirs^it être : il voulait être professeur. Je lui ai dit franchement que je ne croyais pas que ce fût la volonté de Dieu (a personae convenientia cuique ») ; que le peu de portée de sa voix était un indice qu^une pareille place n'entrait pa$ dans sa vocation, m aussitôt (ô prodige 1), me regardant comme son supérieur dans la hiérarchie littéraire, sa bouillante ambition s'est apaisée à mes paroles; il est rentré dans un calme parfait, et m'a dit avec une espèce de joie : a Si vous ne croyex pas^ monsieur, que je sois propre à ces fonctions ^ j'y renonce dès ce moment sans aucune espèce de peine. » Oh| que la vertu est puissante et belle quand elle vient du ciel , et par quelque point qu'elle s'y rattache!... Cet honnête Trébuchet est, au surplus, soupçonné d'un peu de jansénisme; mais il est plus près de Saint-Médard que de Port-Royal; il a lu les Nouvelles ecclésiastiques que je lui ai dit être un mauvais livre. Je lui ai conseillé Nicole. M. Paulvé, lui, est un homme de Port-Royal, plus aimable que Lancelot, moins haut de stature qu'Amauld d'Andilly. Il ressemble à M. Hamon; et je gagerais ma tête qu'ils seront à côté l'un de l'autre en paradis.

« Voilà Auxerre. Je continuerai mes visites une autre fois. L'heure de la poste qui sonne m'ordonne de finir ici.

a Donnez-moi de vos nouvelles et des nouvelles. J'attends Gueneau incessamment. J'ai tant à dire, tant à écrire, que la tête m'en tourne, mon estomach {sic) en est accablé , et ma santé est exécrable. Gardez la vôtre. Sans cet instrument, on ne fait rien qu'imparfaitement. J'écris à M. Martin: demandez-lui pourquoi. — Et soyez centra. ~ Bonjour.

JÔUBERT.

a JP. S. — J'ai écrit deux fois au grand maître. Il aurait pu, du moins, me faire dire qu'il m'avait lu. Je ne lui écrirai plus de ma vie , quoique la fantaisie m'en prenne de temps en temps. — Voilà qui est dit, je ne lui écrirai plus.

« 8 novembre, mercredi, 1809. »

Que dit^on de ces coups de plume*? Gomme Vhonnête Trébwhet et le respectable Paulvé, qui sera en paradis à côté de M. Hamon, prennent corps et vie dans cette peinture! Et quelle heureuse fortune , dans un rapport scolaire, de rencontrer de tels portraits!

Je ne saurais omettre ici la mention d'un service tout spécial dont le grand maître fut redevable à M. Rendu, et qui valut à rUniversité un de ses fonctionnaires les plus utiles. Au commencement de l'année 1809, M. de Fontanes avait prié M. Rendu de lui donner un secrétaire particulier. M. Rendu présenta quelques jours après un candidat dont il traçait le signalement ainsi qu'il suit :

a Un jeune homme ;

a Ayant fait de bonnes études, très-instruit; ^

a En état de rédiger également un rapport, une lettre, un arrêté;

a Laborieux ;

a Très-discret;

oc Accoutumé à la bonne compagnie;

« Pouvant venir à Paris par congé, et y être éprouvé pendant un mois. » '

Ce jeune homme qui méritait d'être présenté au grand maître en des termes si favorables, pour un poste de confiance, était M. Rousselle. D'abord maître d'études au collège de Bruxelles , puis chef du secrétariat du préfet du département de Jemmapes, M. Rousselle allait être associé au travail d'organisation de TUniversité naissante. Son zèle et sa rare intelligence des affaires devaient être récompensés plus tard par le titre d'inspecteur de l'Académie de Paris , et par celui d'inspecteur général , en attendant que l'exercice des importantes fonctions de vice-recteur vînt mettre dans tout leur relief les deux qualités qui le distinguaient singulièrement : une raison très-droite et un jugement plein de finesse. Le respect affectueux de l'Université a suivi cet homme excellent dans la retraite honorée où nous avons été nousmôme faire appel à ses riches souvenirs, et où sa mémpire se plaîl h remonter le cours de cette histoire universitaire, dont il reste aujourd'hui le dernier et fidèle témoin.

Une question très-importante, question d'administratiop générale en même temps que de personnel, occupa spécialement M. de Fontanes et M. Rendu, et donna lieu k une curieuse discussion entre l'Empereur et le grand maître, au commencement de 1809; je veux parler de l'organisation des rectorats.

Le 22 février de cette année , le grand maître présentait , dan€ une note à l'Empereur, le compte rendu des six premiè-

res semaines de son administration ^ La note était ainsi conçue :

c SlREf

« Le grand maître a pris le gouvernement de l'Université au 1*' janvier 1809.

«c Dans l'espace des six semaines qui se sont écoulées depuis cette époque , il a travaillé constamment avec le conseil à remplir les grandes intentions de Votre Majesté.

« Tous les règlements de détail se préparent, et ceux qui ont besoin de sanction seront bientôt soumis au conseil d'état.

« Le grand mattre aurait voulu organiser aussitôt toutes les Académies, et nommer les recteurs. Ce parti l'aurait soulagé personnellement; mais la création Sicile des Académies entraînait des dépenses considérables; on a dû établir les recettes avant les dépenses.

« Il eût été trop onéreux à l'Université d'avoir des agents particuliers pour la perception de ces revenus. Les frais auraient absorbé les recettes. On a dû préférer les moyens employés par le gouvernement lui-même. Le grand maître s'&st concerté avec le ministre du trésor public. Déjà les fonds arrivent et peuvent se distribuer dans tout l'Empire par la voie la plus sûre, la plus rapide et surtout la plus économique : je veux dire une simple correspondance avec les receveurs des contributions dans les départements et avec la caisse de service à Paris.

oc Toutefois, l'Académie de Paris devant être le modèle de toutes les autres, le grand maître s'est occupé de son organisation dès les premiers instants.

« Suivant le décret du 17 mars, le conseil de l'Université remplit, à Paris, les fonctions du conseil académique.

« La conséquence naturelle était que le grand maître, président-né du conseil de l'Université, devait être le recteur de cette première Académie.

a Mais en même temps, il a senti que les affaires générales de l'administration exigeraient tous ses soins, et il a délégué près de chaque Faculté un con- : eiller titulaire chargé d'exercer en son nom les fonctions rectorales.

« Le grand maître a fait visiter avec la plus grande attention, par les inspecteurs généraux, les lycées et tous les établissements d'instruction publique de Paris et de la banlieue. Les inspecteurs sont partis pour les départements; et dans quelques mois, il aura probablement rassemblé tous les matériaux néces- !:aires pour le tableau général qu'il doit soumettre à Votre Majesté.

c II ne peut avoir encore une idée suffisante de la situation morale et financière des diverses écoles de la France au moment où elles ont passé entre ses mains. 11 sait seulement que plusieurs lycées accusent un déficit assez considérable. Votre munificence et votre justice viendront sans doute au secours de ces établissements. Il ne peut être dans l'intention de Votre Majesté de faire supporter à l'Université naissante les dettes de l'administration qui l'a précédée.

« Je viens maintenant. Sire, à l'objet qui, dans ce moment, est le plus important pour l'Université.

a La correspondance est énorme : elle est surchargée de mille affaires qui se discuteraient beaucoup mieux sur les lieux mêmes qui les voient naître. Elle absorbe un temps précieux que réclament de plus grandes choses.

« Le besoin du service demande que les affaires s'éclaircissent et s'abrègent

i . La minule de cette note, écrite par M. Rendu , porte quelques corrections de la main de M. de Footanes.

en passant par les représentants du grand maître. Ce soRt les recteurs qui , destinés à former dans les diverses Académies de la France autant de centres particuliers aboutissant tous à un centre unique, rendront nécessairement plus prompte et plus sûre Faction du grand maître.

« En conséquence, j'ai Thonneur de présenter à Votre Majesté une liste des hommes que je crois le plus dignes de ma confiance et le plus propres à me seconder dans tout ce que je veux et dois faire pour accomplir toutes les obligations qui me sont imposées. >

Le génie de l'Empereur s'appliquait à tout. Aucun intérêt n'était en dehors de la sphère de sa prodigieuse activité. Le jour même où la note qu'on vient de lire était placée sous ses yeux, il y répondit en dictant les quelques lignes suivantes, où sa pensée sur le rôle du rectorat se trouvait condensée :

« Les recteurs sont ad honores. Ils ne doivent avoir que le traitement de la place qu'ils occupent au moment où ils sont nommés , et n'ont droit à aucun payement comme recteur.

« Il faut, si Ton nomme un proviseur recteur qu'il conserve sa place de proviseur. Celle de recteur donne peu d'occupations.

« Il y a à examiner si les recteurs sont à vie, et s'il ne conviendrait pas de limiter à cinq ans la durée des fonctions des recteurs de la première nomination. »

La nomination des recteurs fut ajournée.

M. de.Fontanes ne se tint pas pour battu. Il savait que l'Empereur, loin de redouter la contradiction dans les questions de détail, la provoquait. Celte discussion par notes si rapidement échangées est d'un grand intérêt. Elle donne une idée de la manière dont les affaires étaient conduites et menées à bonne fin sous le regard ardent du grand homme.

A l'heure même où la note ci-dessus était remise à M. de Fontanes, M. Rendu reprenait la plume et rédigeait la réplique suivante :

« Ce jeudi 28 février 1809.

« Sire,

« Votre Majesté m'a paru douter de l'importance et de l'utilité des recteurs dans le système actuel de Tinstruction publique. Elle me permettra à cet égard de lui soumettre quelques observations fondées sur le texte même des décrets impériaux. (Ici plusieurs articles cités.) Ainsi, aux termes du décret, le recteur est, à chaque portion de TUniversité, ce que le grand maître est à l'Uni* versité tout entière.

m. Chaque recteur est l'âme et le centre de son arrondissement académique. Par lui seul, tous les mouvements que le grand maître imprime peuvent être communiqués à tous les membres. C'est lui qui veille à l'exécution des décrets et des statuts ; c'est par lui que tous les besoins et toutes les ressources peuvent

être sûrement conntig et régulièrement manifestés à l'autorité chargée du gouvernement général.

« Puisque le recteur est gouvernant, il ne saurait être gouverné ; puisqu'il est surveillant, il ne saurait être surveillé; puisqu'il doit rendre le compte comme recteur, il ne doit point le rendre comme proviseur ou comme doyen.

« Les recteurs ne sont pas seulement nécessaires pour l'administration de chaque Académie, ils le sont encore pour décharger l'administration centrale.

a J'ajoute une autre observation : l'article 101 du décret du 17 mars assujettit au célibat les proviseurs et censeurs des lycées, les principaux et régents des collèges. En conséquence, aucune femme, d'après l'article 102, ne pourra être logée ni reçue dans l'intérieur de ces établissements. La loi ne soumet pas les recteurs aux mêmes dispositions, et c'est une nouvelle différence qu'elle établit entre les recteurs et les autres officiers d'Académie que je viens de nommer.

« Ces premières réflexions paraîtront sans doute suffisantes à Votre Majesté pour établir tout à la fois et la nécessité de nommer des recteurs et l'incompatibilité des fonctions rectorales avec celles des proviseurs, doyens ou professeurs.

a A la vérité , la nomination des recteurs entraînera de nouveaux frais pour l'Université. Mais d'abord, le premier aperçu de ses ressources medonne la juste confiance qu'elle peut dès à présent suffire à cette dépense; ensuite, chaque recteur spécialement chargé de la surveillance de son Académie, en même temps qu'il maintient partout l'ordre et la discipline, y exerce sous les rapports économiques, pour les recettes comme pour les dépenses, un contrôle perpétuel et nécessaire. Créer cette nouvelle charge est , au fond , ouvrir une nouvelle source de revenus.

a Une dernière objection serait peut-être la difficulté de loger les recteurs ; mais plusieurs villes qui ont demandé à être des chefs-lieux d'Académie ont ofiert d'elles-mêmes des bâtiments convenables; et j'ai lieu de croire que je trouverai partout la môme facilité et les mêmes dispositions pour un établissement regardé partout comme un bienfait.

« Je viens maintenant à une considération plus importante que les autres : je veux parler de la nécessité que Votre Majesté imposerait au grand maître de prendre exclusivement les recteurs parmi les agents actuels de l'instruction publique. Je suis loin de prétendre que l'administration précédente ne renfermait pas dans son sein plusieurs hommes dignes de confiance : la liste que j'ai eu l'honneur de soumettre à Votre Majesté en est la preuve. Je ne pourrai me plaindre de voir mettre à la liberté de mon choix des limites qui diminueraient ma responsabilité. Mais Votre Majesté elle-même, qui s'est réservé de confirmer les premières nominations du grand maître, ne bornerait-elle point par là sa propre liberté et les espérances de perfectionnement qu'elle semble avoir attachées à la création de son Université impériale.

c Au reste, je soumets toutes ces réfiexions aux vues supérieures de Votre Majesté. J'attendrai sa décision pour savoir :

« 1<> Si elle juge convenable d'établir dès ce moment des recteurs;

«2® Si les fonctions rectorales seront cumulées avec celles des proviseurs, doyens ou professeurs;

a Si les premières nominations du grand maître doivent être faites exclusivement parmi les agents actuels de l'instruction publique.

« Dans tous les cas, je dois faire observer ;\ Votre Majesté qu'à l'exception de deux recteurs (M. l'abbé Eliçagaray et M. Victor Desèze), que de^ qualités éminpntes et des circonstances particulières placeqt dans une exception favora-

ble , la liste que Votfe Majesté a sous les yeux n^ofire que des noms pris dans la classe des agents actuels de l'instruction publique, a Je suis, etc., etc. »

La question ainsi étudiée sous toutes les faces, l'Empereur maintint la pensée que les recteurs devaient étrQ pris parmi les hommes appartenant déjà au corps enseignant. Mais afin d'élargir, en fait, le cadre des choix du grand maître, tout en respectant le principe , on donna le titre de professeurs de Faculté à ceux des candidats nommés in petto qui ne remplissaient pas les conditions prescrites; puis comme, selon la décision impériale, les recteurs ne devaient pas toucher de traitement spécitil , un arrêté du conseil statua que ces agents supérieurs, tout en étant dispensés des fonctions d'examinateurs , auraient leur part des droits aux* quels donneraient Ijeu les examens.

La liste des recteurs fut arrêtée le 10 mars 1809; on comptait parmi les chefs des vingt-sept Académies des hommes dont les noms sont demeurés pour l'Université un honneur et une force : MM. Nompère de Ghampagny (à Lyon), de Bellissens (à Poitiers), Desèze (à Bordeaux), Raynal (à Bourges), de Laporte-Lalanne (à Rouen), Ordinaire (à Besançon), Vacher de Tournemine (à Glermont), de Balbo (à^Turin), etc., etc.

La question particulière de l'organisation spéciale du rectorat dans l'Académie de Paris avait été tranchée dès les premiers jours de l'année 1809.

D'après le décret du 17 mars, le conseil académiqm de Paris était remplacé par le conseil impérial de l'Université. Mais qui devait être recteur de l'Académie? Si le fonctionnaire investi de ce titre était un personnage considérable, ne pouvait*il porter ombrage au grand maître, et, sous quelques rapports, le tenir en échec? Si au contraire son nom ni ses talents ne le mettaient hora de pair, de quelle autorité pouvait-il se flatter de jouir sur les hommes éminents dont s'honorait le haut enseignement, à Paris? La solution adoptée par M. de Fontanes, sur l'avis d'un illustre membre du conseil, de Georges Guvier, fut la suivante : le grand maître seul recteur de l'Académie de Paris, mais s'adjoignant sous le titre de vice-recteurs près les diverses Facultés des conseillers ou des inspecteurs généraux de son choix.

Celte solution, répondant k toutes les objections, satisfaisait à toutes les exigences. « Et en effet, disait M. Ouvier à M. de Fontanes, que redoutent les grandes écoles spéciales et les représentants les plus élevés de renseignement? De dépendre d'un homme secondaire chez qui la science ne soit pas au niveau du titre. Or, les grands établissements et les professeurs renommés se trouveront honorés de ne dépendre que de vous. Ils n'auront dès lors aucune raison de ne pas accepter une union intime avec TUniversité. Votre travail s'en trouvera plus facile, continuait M. Guvier, car vous supprimez un rouage sans utilité ; un inspecteur général pris dans chaque Faculté pour présider k la marche des écoles s'y rattachant , fera mieux cette besogne et blessera moins les amours-propres qu'un recteur général, nécessairement étranger à plusieurs spécialités. Or, c'est k Paris surtout qu'il faut redouter les amourspropres. »

D'après ces vues, un arrêté du 10 janvier 1809 régla l'organisation du vice-rectorat de Paris ; ce vice-rectorat fut partagé entre cinq conseillers titulaires délégués par le grand maître près chacune des cinq Facultés.

Voici les noms de ces auxiliaires, dont nul assurément n'eût été tenté de mettre en doute la haute compétence; une telle organisation, on ne peut le nier, garantissait au grand maître le concours actif des autorités les plus imposantes, et doublait sa force en mettant entre ses mains des instruments admirables :

Vice-recteur de l'Université près la Faculté de théologie, M. l'abbé Émery.

Vice-recteur près la Faculté de droit, M. deNougarède.

Vice-recteur près la Faculté de médecine, M. de Jussieu.

Vice-recteur près la Faculté des sciences, M. Guvier.

Vice-recteur près la Faculté des lettres, Mgr de Bausset, avec M. Noël, inspecteur général, pour suppléant.

Dans une lettre de M. Guvier k M. Rendu, ce système de vicerectorat partagé est caractérisé d'une manière remarquable :

« Je m'applaudis fort d'avoir donné un tel conseil à M. de Fontanes, et mieux que personne vous savez comme son esprit souple a immédiatement saisi les avantages de ee système. Le grand matcre a ainsi constitué une excellente administration intellectuelle; or, clans l'Université. l'administration doit toujours avoir ce caractère. Toule administration machine y me disiez- vous excel-

lemment l'autre jour, y serait un fléau, et pour les gouvernés et pour le gouvernant; pour les premiers qu'ejle vexerait en les humiliant, pour le second dont elle compromettrait l'autorité et affaiblirait le prestige. »

Pendant que s'élaborait toute cette organisation du personnel , le conseil impérial, composé seulement au début de dix conseillers • titulaires, du conseiller secrétaire général^, du chancelier' et du trésorier', commençait la série de ses laborieuses réunions. (1*' octobre 1808.)

À la seconde séance (2 octobre), les inspecteurs généraux de rUniversité furent admis k prêter serment. Voici les noms de ces premiers dignitaires de l'illustre corps :

MH. Royer-Gollard, Joubert, Rendu, Gueneau de Mussy, Ampère, Noël, deCoiffier, l'abbé Balland, Tabbé Roman, Le Prévost-d'Iray, Budan, Petitot, Champeaux, l'abbé Villar, l'abbé Despaulx, Pictet.

A cette date du 2 octobre , je trouve le billet suivant de M. de Fontanes à M. Rendu ; mieux que bien des phrases , ce billet définit le caractère des relations du grand maître de l'Université , président du Corps législatif, avec le jeune inspecteur général, qui l'assistait en toute occasion :

a II faut que je vous parle, mon cher enfant. Le conseil a pensé que les inspecteurs généraux du droit devaient être appelés au serment comme les autres. Cela mérite une lettre un peu courtoise et mesurée. Nous avons dans le nombre un président à la Cour de cassation*. Je vous attends et vous embrasse.

« Fontanes. »

MM. Chabot de l'Allier, Guieu, etc., prêtèrent serment dans la séance suivante du conseil.

Dès ses premières réunions le conseil aborda la multitude de questions qu'aux points de vue si multiples de l'administration, de l'enseignement et de la comptabilité soulevait la mise en œuvre de la vaste machine dont il s'agissait de faire fonctionner régulier rement tous les rouages. Règlements sur lesFacuhéSy sur la police générale et sur la comptabilité des lycées; statuts sur les diplômes et sur les examenSy sur la juridiction de l'Université, sur le degré d'in-

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