Diverses notices biographiques
Famille d'Ambroise Rendu. — Son père et l'abbé d'Eapagnac. — Expulsion de l'École polytechnique. — M. de Fontanes. — Sa ttjéorie littéraire, -r* Le Mercure, ^ Chateaubriand. — Projet de reconptilution de l'Académie fr^nçaii^e. — Ambrpiie Rendu défend ce projet dans le Mercure. — Traduction à^Agricola. — Traité des Études. — L'apologétique chrétienne au dix-huitième siècle. — M. de Fontanes et le j9Q9énisme. — Mme Rendu, -r- Mt de Bpf)»ld. -r- Ambroisa ^L^i^dii eQtf^ M. de Fontanes et M. Poirier.
Ambroise-Marie-HodeslB Rendu naquit h Parie la S5 octobre 1778. SafamiUe, qui depuis plusieurs gièclesf avait donné des ma^ gistrats aux parlerpents et des prêtres distingués à rÉglise, était originaire du pays de Gex (département de l'Ain). Pendant qu'une branche* venait s'établir ^ Paris (1750), Tautre branche restait Qdèle au ^ol natal et y continuait (à Confort) les honorables tra* ditions du notariat. C'est à cette branche qu'élait réservée la gloire de dopner à la vieille monarchie française un martyr, Antoine Rendu, syndic de Bourg, fusillé à Lyon en 1793; à la société qbpétienne une béro'inç de la charité, l'illustre sœur Rosalie ; k TËglise un gr^nd évéque qui fut aussi un savant da premier ordre, Mgr Rendu, enlevé il y a deux années ^ l'amour di| diocèse d'Annecy, et \x la reconnaissance de la Snvoie.
Ambroise Rendu puisa au foyer domestique ces fortes maximes qui faisaient de pertaines familles de l'ancienne bourgeoisie des so^ cjétés à ^%x\ au sein de la société générale , et qui, les entourant d'un infra?)chissable rempart d'austérité, les défendait contra le contact de tout ce qui n'était pas travail, piété, aocomplissemenl de^ devoirs de la profession. Son père, Sébastien Rendu, l'un des notaires d^ Paris 1/^0 plus respectés, dans un temps où Ig nptariat était une sorfe éa niagistrature , Téleva, lui et ses quatre frères, dans cette
K. Un membre de celte branche, l'abbé Henry Rendu ^ Tut chanoine de Clermont (Oise), et direpVeur du collège de celte ville en 4 7S0.
religieuse atmosphère que le sooflle du dehors était impuissant à troubler. Un précepteur imbu lui-même des sévères idées de Port- Royal dirigea, sous l'œil paternel, pendant la tempête révolutionnaire, l'éducation classique de ces jeunes gens. Des études où se glissaient bien peu de distractions portèrent rapidement leurs fruits : à dix-sept ans, Ambroise Rendu possédait, avec les littératures anciennes et la grande littérature française, la connaissance très -rare alors, parmi nous, de la langue allemande ; il y joignait celle de l'hébreu. De plus, il avait suffisamment approfondi les sciences exactes pour être en état de se présenter à l'École polytechnique; il y fut admis avec son frère aîné (le baron Rendu, depuis procureur général près la Cour des comptes) l'année même de la fondation du célèbre établissement.
Ambroise Rendu fut alors frappé d'un grand malheur : il perdit sou père. Mais ce père lui laissait, en mourant, deux trésors : d'abord une mère admirable, capable par son esprit élevé de faire comprendre à des jeunes gens les grandeurs de la vie chrétienne, et, par sa vertu douce, de la faire aimer; puis, le culte de cette maxime qui était sa loi : avant tout le devoir! Sébastien Rendu n'avait enseigné à sa famille que ce qu'il avait pratiqué luimême; et ses fils, longtemps après sa mort, se plaisaient à raconter ce trait de la vie du rigide notaire. Celui-ci voit un jour entrer dans son cabinet deux personnes ; l'une d'elles était le héros futur de l'affaire du Collier de la Reine , l'abbé d'Ëspagnac. On cause quelque temps ; piiis tout à coup : < Monsieur Rendu , dit l'abbé , j'ai besoin que vous connaissiez monsieur , et maintenant vous le connaissez en effet ; un simple oui de votre bouche suffira, et ce oui équivaut pour vous à 300 000 livres. » Et il sortit. Trois jours après, nouvelle visite de l'abbé d'Ëspagnac, accompagné cette fois d'une personne de plus. « Vous connaissez monsieur, fit le nouveau venu, s* adressant au notaire? — J'ai vu monsieur une fois, répondit M. Rendu, mais je ne le connais d'aucune sorte. »
La carrière des sciences s'ouvrait devant Ambroise Rendu, quand une exigence du Directoire força le jeune homme à opter entre le respect de convictions de famille qui étaient les siennes, et la renonciation à de justes espérances : le serment de haine à la royauté fut demandé à tous les élèves de l'École polytechnique.
Âmbroise Rendu n'hésita pas. Il quitta TÉcole avec son frère et avec un ami, son futur collègue, Gueneau de Mussy, comme indigne de profiter de V éducation républicaine qui lui était accordée par la nation^.
L'acte de courage qui paraissait briser la carrière du jeune homme lui ouvrit au contraire la voie qu'il devait parcourir. £n le poussant du côté du droit et des lettres, l'échec qui semblait devoir le déconcerter lui fit rencontrer le maître illustre qui allait être le protecteur de ses débuts, M. de Fontanes.
Au lendemain de la Terreur, l'auteur du Jowr des Morts et de La Chartreuse , le traducteur de Pope^ avait vu son nom inscrit sur la liste de YInstitut national ; il venait d'être nommé professeur de belles-lettres à l'École centrale des Quatre-Nations. Ambroise Rendu fréquenta assidûment ses cours. M. de Fontanes distingua promptemeut son nouvel élève. Il aima en lui , avec une science précoce, cette grâce élégante de l'esprit et cette candeur de l'âme que révélait si bien la noblesse pure et régulière des traits du jeune homme. Dès celle époque, par la tournure de son intelligence comme par l'expression de sa physionomie même, Ambroise Rendu semblait un disciple du grand siècle cherchant à jexprimer la pensée austère de Bossuet et de Pascal dans la langue de Fénelon. M. de Fontanes se sentit attiré comme par des liens de parenté intellectuelle vers cette douce et forte nature; et l'estime du maître pour l'élève devint bientôt une véritable affection paternelle. Le futur chef de l'Université se plaisait k diriger de près les travaux scolaires du futur conseiller. Quelques billets de cette époque, de la main de M. de Fontanes, ont été conservés. L'un d'eux est ainsi conçu : *
« Je suis obligé de partir tout à coup pour la Normandie ; je reviens dans huit jours. Repassez, en attendant, nos leçons de Virgile; faites des extraits de Milton , d'Homère ; perfectionnez vos vers sur l'Ëden , et achevez votre fable de Pandore. Adieu, mon ami, les choses les plus tendres à vos frères.
Uacte viam, generose puer. »
4. La lettre originale d'expulsion (48 pluviôse an iv.) que nous avons entre les mains contient ce curieux passage : « Je vous invile en conséquence à me renvoyer le plus tôt possible le portefeuille et la garniture de compas qui vous ont été remis. Si contre mon attente vous différiez a faire le renvoi que je vous demande, vous sentez que je serais obligé d'avoir recours aux moyens que la police peut fournir en pareil cas; mais j'espère que vous ne me mettrez point dans celte pénible nécessité. »
Dans une autre lettre, l'homme illustre dit à l'étudiant :
• J'applaudis de tout mon cœur, mon jeune ami, à yos travaux et à tos projets. Je reconnais dans votre dernière lettre le goût de l'étude et le sentiment de la vertu qui m'ont attaché à vous dès nos premières entrevues. Vous sente* tous les avantages de la jeunesse «t vous en profitez : le jeune homme qui de bonne heure a cultivé son âme et sa raison est maître de l'avenir, s
Le 18 fructidor éclate. M. de Fontanes quitte la France. D'Angleterre, où il converse avec Chateaubriand; d'Allemagne, où il prépare un poëme , Pexilé n'oublie pas son jeune ami. Je trouve cette lettre écrite d'une solitude profonde près de la mer Baltique (Hambourg); elle porte la trace d'une sorte de découragement persohnelf au milieu même des conseils que l'affection prodigue :
/ « ....J'ai reconnu votre cœur, et les exemples de votre famille. Vous ne tromperez point mes espérances. Cultivez vos talents, et leà qualités de votrô âme, qui valent mieux que les talents.... Profitez des malheurs universels pour exercer de bonne heure votre courage. Vous êtes encore à l'âge du bonheur : j méritez-le par vos vertus et par votre amour pour votre respectable mère. Quand vous serez heureux , je partagerai toutes vos joies. Si le bonheur s'éloigne (car il est inconstant, mon jeune ami), je vous consolerai, comme vous me consolez en ce moment par votre souvenir.
* Des jours plus heureux peuvent luire encore, où j'oublierai les peines de \ Téxil; elles sont amères, ne les éprouvez jamais; vivez toujours près des amis
\ de votre enfance. Adieu, je vous embrasse tendrement. »
La lettre qui suit est fort curieuse. La doctrine littéraire de M. de Fontanes et, l'on peut dire, de son époque, s'y trouve résumée tout entière :
« .... Je vous exhorte à cultiver encore plus la littérature ancienne que celle des peuples modefnes. Cette dernière a sans doute des beautés réelles, et je suis loin de vouloir qu'on la néglige ; mais les Grecs et les Romains sont les modèles éternels du bon sens et du bon goût dans Tart d'écrire et de penser. Jusqu'ici les Français m'en paraissent les seuls et véritables successeurs. J'entends les Français du beau siècle de Louis XIV, et quelques-uns de leurs disciples dans le nôtre.
« Les Anglais, continue le régulateur futur de l'enseignement public en France, ont quelques productions d'un génie original qu'il faut savoir connaître et juger. Les Allemands, leurs imitateurs et non leurs égaux, méritent aussi d'être étudiés à leur rang. Vous trouverez dans la langue germanique une abondance qui n'est pas toujours de la richesse, et un genre d'énergie qu'il ne faut pas, je crois, confondre avec la véritable force. »
Puis vient cette singulière préférence :
a GessWèr a reproduit des sentiments dignes d'un noble cœur. Je ne suis pas
surpris qoe voqs raimiez. Il n'est pas malheureusement aussi eàtimé de ses compatriotes que de noire patrie. »
L'Allemagne étudiée à son rang! Voilà qui est hautain plus que de raison, peut-ôtre. Au moment où M. de Fontanes, qui vient à peine de quitter le sol germanique, ne trouve à laisseï* tomber de sa plume que le nom de l'auteur des Idylles ^ Schiller avait donné son œuvre presque entière; Goethe était déjà, sans parler de Werther^ le créateur des Lieder, à'Iphigénîey d*Egmontj de Torquato TassOy du premier Faust. Il est grand temps, on ne peut s'empêcher de le dire, qiie Mme de Staël vienne parler de TAUe* magne à la France!
M. de Fontanes terminait la lettre précédente par ces mots :
a Je vous embrasse tendrement. Ma situation ne cliange point. Le travail , le courage, la patience et Pamitié de ceux qui vous ressemblent me consolent. »
Cette situation changea bientôt. Après le 18 brumaire, M. de Fontanes accourt à Paris; il efttre directement en rapport avec le premier consul par la lettre célèbre qui commence ainsi : « Je suis opprimé I vous êtes puissant, je demande justice ; » est chargé de prononcer l'éloge de Waâhington, et profite du mouvement que commence à déterminer le reflux de la Révolution pour créer un organe de la réaction doctrinale dont il est ie chef; il appelle à lu?. ' l'abbé Delille et Laharpe, puis les hommes dont la parole va diriger le siècle, Chateaubriand, Joubert^ de Bonald, et ouvre la lutte contre la décade philosophique en annonçant le Génie du christia-nisme . c'était glorieusement consacrer le MercUTCi
Dans ce groupe d'élite^ les talents d'Ambrolse Rendu et ses ardentes convictions, par-desSus tout l'affectiot) de M. de Fontanes, lui assuraient naturellement une place. Le jeune homiAe de vingtdeui ans l'occupa, dès le premier jour, avec une autorité que la maturité de son esprit consacrait, ^ défaut de l'âge. Ambroise Rendu appâtait, dans la direction AnMercwre^ comme le Iteutenant de M. de Fontanes. Nombre de billets du mattre datés des années 1800 et 1801 marquent la part que le grave jeune homme avait su se faire, au milieu d'illustres confrères :
a .... A mon retour, je vous donnerai quelques pages, » écrit un jour M. de Fontanes à l'intime ami d'Ambroisô Rendu, M. Gueneau de Mossy, qui l'avait
suivi au Mercure, tijQ n'ai pas besoin de vous recommander une extrême circonspection. Rendu est la prudence même. Il faut que chaque mot soit pesé dans sa balance.» .... «D'ailleurs, » continue en des termes qu'il convient de noter, le futur grand maître, «nous ne devons pas hurler, comme certains journaux, contre les philosophes, mais leur donner des ridicules. Ceci est plus efficace; ils ne craignent que le mépris. Ils se félicitent des excès de Geoffroy, qui passe toute mesure et toute pudeur. »
«J'ai trouvé votre article s\ir la. Belgiqm excellent,» écrit-il à Ambroise Rendu (26 septembre 1801). « Je me repose absolument de tout sur vous.... Je tâcherai de suppléer aux coopérateurs qui nous manquent. »
« Mon cher enfant, » porte un autre billet, « soignez le Mercure ^ et pour la partie typographique et surtout pour la correction du style. »
Et le priant, — « du milieu des grands chemins oii je cours la poste, « — de veiller k la correction des épreuves d*Une de ses pièces de vers :
« Il devrait y avoir un double supplice,» ajoute gaiement le poète, qui se sent imprimé tout vif, « pour tout prote qui défigure les vers. Je me confie à vous et à Gueneau , et vous embrasse tous deux. »
De cette confraternité littéraire avec Fontanes, Chateaubriand , Joubert, etc., M. Rendu avait conservé les plus intéressants souvenirs. Ayant assisté, chez l'illustre patron de sa jeunesse (1801), à la lecture des épreuves du Génie du christianisme/il avait pris part aux discussions de toute nature qui jaillissaient nécessairement deTélaboration d'une telle œuvre. Sa mémeire lui fournissait de curieux renseignements au sujet de l'influence exercée par M. de Fontanes sur la direction d'esprit de l'auteur des Martyrs. M. de Chateaubriand, il faut le reconnaître, ne se conquit lui-même qu'au prix d'une révolution intérieure d'où sortit peut-être René. Son premier ouvrage, l'Essai sur les Révolutions , ne faisait en rien deviner le chevalier de la foi chrétienne, tant s'en faut. Les marges de ce livre avaient été chargées, pour une édition nouvelle, de notes qui, dans le futur défenseur, accusaient un ennemi. M. de Fontanes se jeta au-devant de ce génie qui s'égarait, et lui fit faire volte-face. J'entends encore mon père répétant ces paroles , adressées par son illustre ami à M. de Chateaubriand, dans un moment décisif de la crise d'où se dégagea la destinée du grand écrivain : « Vous pouvez vous mettre à la tête du siècle qui se lève, et vous vous traîneriez k la queue du siècle qui s'en va! »
A cette époque (1800), Ambroise Rendu se trouva prendre part
avec M. de Fontanes k une affaire qui, pendant quelque temps, fut la grande préoccupation du monde littéraire. Dans les premiers mois de Tannée 1800, on conçut le projet de rétablir T Académie française. Le ministre de Tintérieur, Lucien Bonaparte, entra dans cette pensée, la fit sienne, et engagea les anciens membres de TAcadémie à lui soumettre un plan de reconstitution de ce corps illustre. Le troisième consul Lebrun, le ministre des affaires étrangères Talleyrand, demandaient à être portés sur la liste des élus. Un si haut patronage semblait répondre du succès de l'entreprise. Suard, Fontanes et Morellet rédigèrent une pétition au ministre. Lucien Bonaparte répondit en invitant les académiciens k se réunir; deux réunions (très -incomplètes, comme bien on pense) eurent lieu en effet, les 7 et 12 messidor*.
Voilà ce que Ton savait jusqu'à présent de cette curieuse tentative. Mais on ne connaissait pas le plan même de réorganisation de l'Académie. Ce plan a été conservé ; j'en ai la minute sous les yeux. Écrite, en entier, par le futur grand maître, cette minute porte sur l'en-tête la note qui suit, de la main de M. Rendu : Lu et discuté avec M, de Fontanes.
Un tel document est un précieux monument d'histoire littéraire. On y trouve la pensée du dix-huitième siècle sur les conditions que doivent remplir les candidats aux fauteuils, et aussi des jugements sommaires sur chacun des hommes qui étaient désignés comme devant prendre rang parmi les membres de l'Académie restaurée.
Voici ce document, exactement transcrit sur l'original :
SUR LA RÉNOVATION DE l'ACADÉBOE FRANÇAISE.
« L'Académie française était instituée pour conserver la tradition du bon goût, les principes de l'art d'écrire , et la pureté de la langue française. Il fallait , pour y être reçu, de beaux ouvrages, ou du moins le goût qui les juge bien. C'est pour cela qu'un homme qui, sans avoir rien publié, réunissait aux grâces de l'esprit le ton de la bonne compagnie, était souvent préféré à des écrivains plus laborieux. Cette préférence était justifiée par le but de l'institution. Si on veut renouveler ce corps littéraire, dont le génie de Richelieu avait deviné l'influence, il faut se rapprocher, autant que le permettent les circonstances, du premier esprit qui Ta fondé ; on doit chercher , et parmi les cydevant académi-
4. Voy. rinléressante Histoire de l'Jcadémie française ^ par M. Paul Mesnard, p. 208.
ciens qui gardent encorjB le feu sacré, et dans les débris de Tancienne bonne société française, les éléments d'une nouvelle composition. Voici les hommes qui devraient, ce me semble, avoir l'honneur d'être désignés :
Saint-Lambert (de la cydevant Académie). Auteur du beau poëme des Saisons ^ homme de bonne compagnie, octogénaire. Il remplit toutes les conditions demandées : le talent, les grâces de la société, et la vieillesse qui suffisait quelquefois pour ouvrir l'entrée de l'Académie h des gens de lettres qui n'étaient que médiocres, mais qui avaient travaillé longtemps. Le droit de vétérance était très- justement admis comme un titre de plus.
Lebrun. Consul, traducteur du Tasse et d'Homôrè.
Laharpe. Le premier des littérateurs français. (De la cydevant Académie.)
Talleyrand. Homme du meilleur goût et de l'esprit le plus aimable. (De l'Institut.)
Sdard. (De la cydevant Académie.) Son esprit est connu. Il n'a écrit que quelques pages; mais toute l'urbanité française s'y retrouve. Sa préface de La Bruyère est du goût lé plus élevé. Il serait un excellent secrétaire de la nouvelle Académie.
Bernardin de Saint-Pierre, de l'Institut, et le plus éloquent disciple de Jean- Jacques Rousseau.
L'ABBÉ de Montesquiou. Homme aimable et juge propre à réunir ce qu'il y a de meilleur dans les anciennes et les nouvelles institutions. De tels noms sur une liste nationale gagnent dix mille suffrages au gouvernement, et ces suffrages lui sont les plus sûrs.
CoLUN d'Harleville, derinstitut, notre meilleur poète comique. Très-honnête homme.
L'abbé Morellet. (De la cydevant Académie.) Excellent grammairien, sage dialecticien, très-bon esprit. (Septuagénaire.)
SÉGDR aîné. Par les mêmes raisons que l'abbé de Montesquiou , et pour quelques bagatelles littéraires assez agréables.
DuREAD DE La Malle. Traducteur de Tacite. Cependant il doit être plutôt de la classe des élus que de celle des électeurs. Son nom n'est pas assez éminent pour le premier choix, quoiqu'il soit excellent dans la foule.
BouFFLEHS. (De la cydevant Académie.) Homme du monde et poëte aimable, renfermant deux des conditions requises.
De Vaines. Ami de Turgot, et plein de l'esprit de ce grand ministre. Plusieurs morceaux épars dans les journaux prouvent son jugement et son goût.
Necker. (S'il est rayé.) Il faut un Genevois pour plaire à la puisse et consolider la réunion. Celui-ci est sans contredit le plus digne par l'élévation de ses idées et de son style.
Parny. Le premier poëte élégiaque français. On lui reproche la Guerre des Dieux ^ et on a raison, mais les élégies restent. Ces élégies sont un des plus agréables monuments de notre poésie moderne. C'est un homme fort supérieur par le talent àBoufflers et à tous ceux que je viens de nommer, si \ous en exceptez trois ou quatre. Il ne faut donc pas l'oublier. Il ne faut point proscrire l'auteur d'un ouvrage irréligieux, car on accueillera plus volontiers encore les écrivains qui auront respecté toutes les idées utiles à la société.
Gaillard. (De la cydevant Académie.) Historien estimable, honnête' homme. (Octogénaire.)
Volney, de l'Institut (ou plutôt Garât). Les idées de cet homme sont bizarres. Son ouvrage des Buines est fondé sur l'absurde système de Dupuis. Il a fort gâté son style dans ses leçons des écoles normales. Mais le Voyage en Syrie
est très-recommsÂdable. C'est le premier voyageur qui ait écrit quelquefois
dans le vrai style de l'histoire.
Ddcis. (De la cydevant Académie et de Tlnslitut.) Tragique éloquent, mais trop
de fois barbare.
Sëryan, l'ancien avocat général (si son style s'est un peu relevé, et ressemble
à ses premiers mémoires en faveur d'une femme protestante). Ramond. Pour les pages éloquentes semées en grand nombre dans son Voyage
des Pyrénées j et ses notes sur celui de Coxe. C'est le seul observateur, le seul
savant qui ait de l'imagination et du style depuis la mort de Buffon^ de Vicq-
d'Azir et de Condorcet.
« Il reste à rappeler dans le sein de l'Académie tous les membres qui ne sont pas nommés ici : HIUI. de Bissy, d'Aguesseau, Target sont encore en France; il est à souhaiter qu'on obtienne le retour du célèbre abbé Delille, et de M. Ghoiseul-Gouffîer, qui a rendu un si grand service aux arts, et qui ne peut finir qu'en France le beau monument qu'il a commencé. Ces cinq nouveaux noms porteraient la liste à vingt-cinq; quatre ou cinq membres du gouvernement pourraient y être inscrits encore. Les dix autres (car l'Académie française doit être de quarante pour l'intérêt des souvenirs) seraient choisis dans ce qui nous reste de littérateurs un peu distingués. Je crois, par exemple, qu'une place est due à Chevalier, auteur d'un Voyage en Troade; c'est l'ouvrage d'un ancien plein de goût, et d'un moderne plein de sens. Il y a deux ou trois hommes peu connus, mais que je crois très-éligibles. Garât doit être un des électeurs ou un des premiers élus. On ne peut lui refuser des connaissances, beaucoup d'esprit et des pages distinguées, v
Le projet qu'on vient de lire souleva des tempêtes. Vouloir relever V Académie française^ cette création de la vieille monarchie, en dehors et en face de V Institut ^ fils de la Révolution, semblait à certains personnages une intolérable audace. La lutte s'engagea; Ambroise Rendu se jeta dans la lice pour défendre le plan à la rédaction duquel il avait été associé. L'article plein de verve publié par le Mercure commençait ainsi :
M Depuis quelque temps , on parle , dans plusieurs journaux , de l'Académie française et de son rétablissement. Cet événement littéraire occupe certaines feuilles publiques beaucoup plus que la bataille de Marengo ou la paix de TEurope. Ce n'est pas que les auteurs de ces articles soient plus sensibles à la gloire des lettres qu'aux succès militaires, mais les victoires appartiennent à la patrie; il n'y a rien là pour les passions et l'esprit de parti. Une société littéraire se forme ; on veut opposer une digue au mauvais goût : il faut saisir cette occasion pour déclamer, pour fomenter les passions haineuses, pour laisser entrevoir que toute la révolution n'est pas terminée, malgré le 18 brumaire. On n'ose plus trop déraisonner en politique et en législation; il faut user, du moins, de la faculté de déraisonner en littérature; et puisqu'il n'est plus permis de proscrire, il faut s'en consoler en empêchant le bien :
« On a toujours du goût pour son premier métier. »
« .... Je voudrais, poursuivait le jeune publtciste, pouvoir m'expliquer les
motifs qui portent quelques hommes à redouter la formation de cette société littéraire. Diront-ils que c'est par amour pour la République? Ceux qui aiment la République veulent sa gloire; ils veulent que cette belle langue française, la langue des Racine, des Féneion, des Bossuet, des Voltaire, etc., etc., conserve toute sa pureté ; ils ne veulent pas que des barbares la défigurent avec un jargon révolutionnaire ; comme si cet argot farouche n'avait pas dû finir avec le 18 brumaire! »
Les efforts de H. de Fontanes et de ses amis furent infructueux; le premier consul, en .d^pit de son frère Lucien, ne crut point le moment venu de renouveler la grande fondation de Richelieu. L'Académie française ne devait revivre , trois années plus tard, que sous le nom de seconde classe de lltistitut. (Décret de 1803.)
Au milieu des soucis quotidiens du journalisme littéraire, Ambroise Rendu trouvait du temps pour des travaux plus suivis. Il donnait, sans y mettre son nom, cette traduction d^Agricola^ qui, selon de bons juges, est restée la meilleure après tant d'autres. Qu'on se reporte à ces commentaires que le dix-huitième siècle prenait pour des traductions, et l'on verra que la phrase du jeune écrivain, si énergique dans sa concision, si heureuse dans sa lutte avec la pensée de l'inimitable modèle, n'était rien moins qu'une création. Ainsi pensait M. de Fontanes, qui, charmé du succès de son jeime ami, et apprenant de lui qu'en même temps que cette traduction, il avait commencé (de concert avec M. Gueneau de Mussy) une édition du Traité des Études^ lui écrivait :
a Je vous crois très-capable des deux entreprises que vous conduisez à la fois. Je ne suis point inquiet de votre destinée. Vos connaissances, votre amour du travail et vos vertus auront leur récompense. Votre place sera belle , mon cher enfant, si elle est en proportion de vos mérites et de mes vœux.... » c Vous verrez tôt ou tard , continuait-il avec une grâce charmante , que la paresse dont on m'accuse ne s'étend pas jusqu'aux intérêts de mes amis. Adieu; de tendres souvenirs à toute votre famille. » (27 septembre 1803.)
La faveur du grand capitaine élève M. de Fontanes à la présidence du Corps législatif (1804). Ambroise Rendu ne pense même point à profiter d'une amitié qui peut maintenant voiler ses promesses sous le sourire de la toute-puissance. Il avait la noble fierté du mérite qui se connaît et s'affirme, mais qui, dédaignant d'aller au-devant de la récompense, attend que la récompense vienne à lui. Pendant que M. de Fontanes monte les degrés du pouvoir, il s'enfonce dans l'élude (Ju droit , cofhsult^ ^vec deux ce-
lèbres avocats, MM. Poirier et Delamalle , et publie un savant ouvrage sur le Prêt à intérêt^ où la connaissance de la législation et de la langue hébraïques s'alliait aux notions les plus ardues du droit canonique.
Cependant, ses relations continuent avec M. de Fontanes sur le pied de la plus complète intimité. Le président du Corps législatif avait ses vues sur le jeune savant; il voulait le servir selon ses plans et à son heure. Quand il apprend de lui qu'il se consacre au droit, il le laisse faire et lui écrit : « Le goût des lettres s'allie naturellement à la profession nouvelle que vous embrassez. Vous y mériterez l'estime publique et les bénédictions de votre mère. » C'était bien là toucher les deux cordes sensibles du cœur du jeune homme ! Il l'encourage en même temps à ne point abandonner l'édition du Traité' des Études. Lorsque cette édition parait (4 volumes in-8), la sollicitude et le serrement de mains paternels ne font point défaut :
«On ne vous demandera pas, écrit alors, de Bordeaux, M. de Fontanes (15 juillet 1805); on ne vous demandera pas, mon cher enfant, comme à quelques autres : « Qu'avez-vous fait du talent que vous avez reçu? » La nature vous a fait riche, et le travail double vos richesses; je suis enchanté de votre zèle. «
Cette lettre de 1805 est d'un haut intérêt. On y trouve le jugement de M. de Fontanes sur la polémique religieuse, et l'appréciation de l'apologétique chrétienne au dix-huitième siècle, par un esprit qui donne, pour ainsi dire, la note intermédiaire entre les négations de Y école philosophique et l'affirmation précise du vrai croyant.
Ambroise Rendu avait fait part à son bienveillant ami d'un projet qu'il avait conçu de grouper en une sorte d'association les jeunes hommes assez résolus dans leur foi pour reprendre, sur le terrain de la stricte orthodoxie, la défense scientifique de l'Église. C'était, quarante ans k l'avance, une première ébauche du cercle catho-
que, M. de Fontanes lui répond:
« Il n'y a rien de plus touchant que cette ligue courageuse de quelques jeunes gens éclairés et pieux en faveur des vrais principes. Vous serez leur modèle avec Philibert (Gueneau de Mussy). Faites partout de saintes recrues, mais ne mettez la laoce et l'épée que dans des mains comme les vôtres.... Vous avez donc lu VExamen critique, et vous Pavez lu sans danger! C'est que vq)is avez
r^çu de votre mèrei comme Achille, un bouclier de trempe divine où tous les traits de l'ennemi viendront se briser. Cet Examen critique (autant que je puis m'en souvenir, car il y a plus de dix-huit ans que je ne Fai lu) n'est pas sans 4rt et sans érudition. Je sais qu'il était fort estimé daQs le parti philosophique. Pour le combattre , il faut bien aiguiser ses armes et bien mesurer ses coups. Vous êtes digne de remporter cette victoire.
sDans le dix-huitième siècle, Tattaque a toujours été plus forte que la défense. Si vous en exceptez l'ouvrage de l'abbé Guénée, on n'a rien écrit contre les philosophes qui soit digne de quelque estime. Us étaient les maîtres de l'opinion, parce que tous les talents étaient presque de leur côté. Ils comptaient non-seulement Voltaire et ses disciples , mais encore Montesquieu et Buffon , quoiqu'on veuille faire croire aujourd'hui à la piété de l'auteur des Lettres persanes et à celle de l'auteur des Époques de la nature. On ne gagne rien à mentir. L'incrédulité de Montesquieu et de Buffon ne nuira pas plus au christianisme que celle de Julien, de Celse et de Porphyre. C'est un fait connu; il faut l'avouer franchement. Auprès de ces grands noms, ceux de l'abbé Bergier et de l'abbé d'Houte ville sont bien petits. Leurs apologies du christianisme ont souvent fait tort à la cause qu'ils défendaient. Une des plus grandes preuves de la religion, à mes yeux, c'est qu'elle s'est soutenue malgré ses défenseurs. » « Il faut des Fénelon et des Bossuet pour cette grande entreprise, et non des sacristains de Salut- Sulpice, ajoutait M. de Fontanes avec quelque intempérance d'expression. Vous imiterez les premiers, continuait-il finement, et prierez Dieu défaire taire les seconds. »
Ambroise Rendu, on le voit, s'entendait sous des rapports bien divers ^vec son illustre /confident, Je n'aperçois qu'un point sur lequel un dissentiment marquât d'une nuance légère des vues d'ailleurs si conformes : M. de Fontanes gourmandait aimablement son jeune ami pour une inclination trop marquée vers Messieurs de Porl-Royal. « .... Je suis pour Ze Père Bourdaloue, lui écrit-il un jour, comme pour Messieu/rs et pour Pascal. Il ne faut pas que Judas et Benjamin se divisent quand les Assyriens sont aux portes. » Et, dans une charmante lettre k M. Gueneau de Mussy, portant le timbre du Corps législatif et datée du 7 septembre 1806, on lit ce passage :
« .... Ne soyez point étonné que je vous parle de saint Jérôme eîdes Pères du désert. M. l'abbô de la Trappe a dîné samedi dernier chez moi. Je lui avais donné pour convives MM. Mole, de Claudel et notre ami Ambroise Rendu. Nous avons toujours Ambroise et moi quelques querelles sur le jansénisme. D'ailleurs je ne connais pas un cœur plus élevé, un jeune homme plus instruit et plus digne d'être aimé. Celui-là n'est pas un paresseux comme vous et moi! »
Je suis fort embarrassé de définir ce qu'on pouvait appeler jansénisme au commencement du présent siècle, et surtout chez un chrétien tel qu'était mon père. Je soupçonne fort qu'on habillait de ce nom de guerre deux vertus qu'il est plus facile de rendre sus-
pectes que de pratiquer : une sévère austérité de mœurs, et un instinct de respectueuse indépendance au sein même de Torthodoxie, soutenu par la fidélité aux grandes traditions de TÉglise de France. On peut vérifier ce jugement: dans presque toutes ses lettres, M. de Foiîtanes charge instamment Ambroise Rendu d'offrir des respects dévoués à sa vénérable mère : quelles leçons cette sainte femme , pour qui Tbonîme d'État professe upe sorte de culte, a-trolle données à son fils? Qu'on écoute le langage d'une de ces mères que là foi chrétienne savait former : il y a Ik comme un écho de la voix de sainte Monique; seulement celui à qui cette voix s'adresse n'a pas h se reprocher les erreurs de saint Augustin :
a Si tu pouvais lire ea moi, — écrit Mme Rendu en tête d'un caliier où ce fils de vingt- cinq ans se proposait de consigner $es pensées quotidiennes,— les vœux que je forme pour ton véritable bonheur, tu connaîtrais tout ce que le cœur d'une mère tendre et chrétienne peut désirer pour ses enfants. Ce sont bien moins, p^on cjier Ambroise, les biens, les honneurs de la terre que je demande à Dieu pour toi, que tout ce qui peut te conduire à lui. Je le supplie de te préserver du péril où sont exposés tous ceux à qui il a donné des talents, et qui ont le malheur de s'en servir pour d'autres fins que pour sa sainte gloire et pour leur salut. Ah! mon cher fils, demande au ciel qu'il éloigne de toi ce démon de Tamour-propre, de la vaine gloire, qui te ferait rechercher l'estime et les louanges des hommes, préférablement à Dieu et à ce qui peut lui plaire. N'oublie jamais, cher enfant, tout ce qu'il a fait jusqu'à présent pour toi. H a bien voulu nous séparer de ce monde impie; il continuera de le faire ^ si nous nous abandonnons à lui de tout notre cœur. »
Quelle sainte et forte tendresse sous ce langage antique! m&i^ cette résolution de se tenir séparés du monde ^ elle et les siens, ne constituait-elle pas chez Mme Rendu ce « jansénismp » au sujet duquel son fils avait maille à p.artir avec M» de Fontanes? Je serais tenté de le croire. Je le crois d'autant plus, que je trouve précisément dans une lettre de Philibert Gueneau (Je Mwssy h kmr broise Rendu cet qu'on pourrait appeler la théorie janséniste. Je veux citer quelques lignes de cette lettre de 1803. On y verra comment nos pères comprenaient 1^ vie chr^tfpnne, i^( quels étaient ces caractères que notre temps ne CQpnaît plus, et q^'à peine a-t-il la force d'admirer.
Il avait été question, pour Ambroise Rendu , d'un poste d'auditeur au conseil d'État, où l'avait précédé un jeune homme pénétré
des mêmes traditions, Félix Lecoulteux. Gueneau de Mussy félicite ses deux amis , et il ajoute :
a Marchez donc ensemble, heureux amis. Montrez que l'on peut être des hommes de la société, sans être des hommes du monde; que Ton peut être éloquent et débiter un discours sans avoir été prendre des leçons au théâtre; que Ton peut être agréable et facile dans le commerce de la vie ; que l'on peut avoir des manières aisées et polies, avec une piété tendre et sévère, ou autrement un peu de jansénisme. Vous naviguerez contre le courant des coutumes humaines, et on ne remarquera point en vous le moindre effort; vous ferez comme les hirondelles , qui rasent la surface du fleuve du bout de Taile , sans y tremper leurs plumes , et vous en serez plus aimables et plus intéressants. »
Que dit-on de cette correspondance échangée entre jeunes geos de vingl-cinq ans ?
Voici du reste un témoignage de la manière dont Ambroise Rendu entendait le « jansénisme > dans la pratique de la vie : il écrit à sa sœur, chez qui Taustérité était plus ardente encore que chez sa mère; faisant part à celte jeune fille, dont la physionomie morale reporte la pensée vers Jacqueline Pascal, et du désir qu'il avait nourri quelque temps de se consacrer exclusivement à Dieu dans le sacerdoce, et de son changement de résolution, il lui dit :
« A toi que je pourrais alarmer par des apparences mondaines , je veux faire ma profession de foi, et je fen conjure, comprends bien toute ma pensée.
« Plutôt mourir que d'offenser Dieu! Mais en vivant pour Dieu, songer toujours que je vis avec les hommes. Ne pas me venger sur les hommes de ce que je ferai pour Dieu; porter avec courage, en tout temps, en tous lieux, le beau nom de chrétien; mais rendre ce nom aimable à force de vertus sociales. £tre fidèle à tous mes devoirs, mais ne pas me faire des devoirs de choses extraordinaires ou indifférentes. Suivre la voie étroite, mais ne pas la rétrécir encore et l'embarrasser par de vains scrupules et d'éternelles alarmes. Porter ma croix, mais à la suite de Jésus-Christ, et sans refuser les soulagements que lui-même ne dédaigna pas d'accepter sur la route du Calvaire. Opérer mon salut avec crainte parce que je suis homme, mais concevoir une grande et entière confiance parce que Dieu est l'ami tendre de l'homme : voilà à peu près comme je conçois la vie chrétienne, vie de paix et d'espérance, vie d'amour pour Dieu et d'amour pour les hommes, vie sociale, où, sujets aux mêmes besoins, destinés au même bonheur, notre plus clair devoir est de nous aimer, de nous secourir les uns les autres : Qui diligit fratrem, legem adimplet. »
Une autre fois, il dit à cette même sœur qui se jetait dans le renoncement avec une sorte d'âpreté :
« Ma bonne amie, tâchons de ressembler à notre mère qui ayant toujours enseigné la vertu, a toujours su la rendre aimable ; car c'est là un point difficile. Il est aisé de s'y méprendre, et de confondre le zèle avec la dureté, l'exactitude
avec la minutie, le respect pour Dieu et ses lois avec la mauvaise humeur contre les hommes. »
Si c'était là le jansénisme, dans certaines familles, je prie instamment qu'on nous le rende! et je ne m'étonne pas qu'après une de leurs qysreUeSy suscitée par la sévérité des principes exposés dans les Considérations sur le prêt à intérêt, M. de Fontanes se hâtât d'envoyer une pleine absolution à son ami : c Si l'esprit de cette école vous entraîne un peu loin, comme je vous porte dans mon cœur, les opinions n'influeront jamais en rien sur la tendre amitié dont je vous renouvelle l'assurance. »
Ainsi pensait M. de Bonald, qui consacrait deux articles dans le Mercure à l'ouvrage que nous venons de citer, et qui, écrivant à cette occasion au jeune auteur dont il acceptait la pensée austère, Imi disait* : ,
a Cet écrit fait honneur et à votre talent et à votre courage. Vous avez voulu établir la défense de l'usure par la loi religieuse, et vous avez complètement réussi : aura\-je réussi également à prouver que des raisons politiques la défendent et qu'elle est contiaire à la nature des choses?... J*ai remarqué avec un extrême plaisir dans votre ouvrage, ajoutait M. de Bonald, que les autorités purement humaines ne vous en imposent pas, et que vous avez su de bonne heure vous préserver de cette idolâtrie des noms accrédités qui a été un des caractères dominants du dernier siècle. C'est là que l'indépendance des gens de lettres est bien placée ; c'est dans ce sens qu'elle est un devoir. Il faut sans doute observer des égards envers les morts, comme des procédés envers les vivants, mais il faut surtout relever les erreurs là où elles se trouvent, et ne pas se laisser intimider par des noms fameux qui , à vrai dire , doivent plutôt leur célébrité à de brillantes erreurs qu'à d'utiles vérités. »
Ambroise Rendu était tout entier à ses doubles travaux d'homme de lettres et de jurisconsulte; il jouissait à la fois de l'intimité de M. de Fontanes et de l'affectueuse confiance de M. Poirier. Deux carrières se le disputaient donc; et deux patrons, illustres à des titres divers, se préparaient^ chacun selon ses vues, k décider d'une
4 . Par une modestie que les mœurs littéraires d'aujourd'hui ne préparent pas précisément à comprendre, M. Rendu n'avait point mis son nom sur les Considérations, non plus que sur la traduction à'Agricola , non plus que sur l'édition du Traité des Études. M. de Bonald le gronde à ce sujet :
a Je vous en veux beaucoup , lui écrit-il , de m'avoir laissé dans l'ignorance sur le nom de l'auteur des Considérations. Vous aviez peu à craindre de ma censure, et vous étiez en droit de tout attendre de mon allacbcment pour vous ; et comme je les aurais lues encore avec plus d'attention, j'aurais, ce me semble, exprimé en termes plus forts le plaisir quelles m'avaient causé, et mon estime particulière pour l'auteur.... »
destinée à IsqueHe ils portaient l'un et l'autre le plus tendre intérêt, quand le décret du 17 mars 1808 constitua ITIniversité de France. .
Quel parti prendrait Ambroise Rendu? Le choix était difficile; car M. Poirier, qui voyait dans son jeune confrère un continuateur de ses succès, faisait les plus vives instances pour l'arracher aux séductions de M. de Fontanes. Il reste un monument de cette lutte flatteuse pour le |eune homme qui en était l'objet, dans cette lettre du célèbre avocat en date du 26 mars 1808 : c Le tendre et inaltérable attachement que je porte à mon aimable confrère a seul dicté les représentations que je lui ai faites hier au soir. J'ai craint pour lui, qu'au commencement d'une carrière si belle il ne fût arrêté par des espérances d'une autre nature que celles qu'il doit concevoir à si juste titre. Comme j'ai l'intime persuasion-, qu'avant dix ans il se trouvera certainement l'un des premiers iuriscoDSuhes de la capitale, je pensais qu*il fallait tout sacrifier à cette magnifique perspective, à l'exercice d'une profession qui lui promet tant et de si brillants avantages. » Ces brillants avtmtages, cette magnifique perspective furent au contraire sacrifiés. M. de Fontanes et l'Université l'emportèrent.
LtJtliversité. — Essais qui ont préparé la création de rUnitersité. — Rœderer; son rapport aux consuls. — Foureroy. — Vues de l'Empereur. — Plan de reconstitution des anciennes associations enseignantes. — Chaptal. — Note du •troisième consul Lebrun. — Les lycées de Foureroy. — Idées de l'Empereur. — Conversation à Saint-Clood. — Rapport sur la création d'un corps enseignant. — Loi de 4 806. — Objections de Portalis et de M. de Ghampagny. — Décret du 47 mars 4808.
M. Rendu, datis la préface d'un de ses principaux ouvrages*, retrace ainsi la création de l'Université : --
« Bonaparte passait h Turin. Un jour qu'il parcourait le palais de l'Université, fondée en 1720 par Victor-Amédée II, il se fit présenter les statuts qui régissaient- cette institution. Il y vit quelque chose de grand et de fort qui le frappa. Cette grave autorité qui, sous le nom de Magistrat de la Réforme, gouvernait tout le corps enseignant; ce corps lui-même, uni par des doctrines communes et librement soumis à des obligations purement civiles qui le consacraient à l'instruction de la jeunesse comme à l'un des principaux services de l'État; cet ordre de professeurs tous choisis parmi des agrégés nommés au concours; cette noble confiance de la puissance souveraine qui donnait au conseil chargé de la direction générale un droit permanent de législation intérieure et de continuel perfectionnement ; tout ce plan d'éducation établi sur la base antique et impérissable de la foi chrétienne ; tout cela lui plut, et il en garda le souvenir jusqu'au sein de ses triomphes.] Rassasié de gloire militaire, et songeant aux générations futures , après avoir solidement établi l'administration civile, après avoir relevé les autels et promulgué le Gode Napoléon, après avoir, par difi'érentes lois, substitué les Lycées aux Écoles centrales, régénéré les Écoles de médecine et créé les Écoles de droit, il voulut