‹ M. Ambroise Rendu et l'Université de FranceChapitre 32 sur 38 · Dum singuli pugnant, universi vincuntur. (Tacite · texte numérisé non relu

Dum singuli pugnant, universi vincuntur. (Tacite

son origine. Vous n'avez pas voulu du clergé pour allié au sein du conseil de l'Université, vous l'aurez pour rival au dehors. >• Et il écrivait, dans la préface de la troisième édition du Code universitaire fl846) :

« Aujourd'hui que la liberté de renseignement, solennellement promise par la charte pour tous les degrés de l'instruction publique , franchement et sagement donnée pour Tinstruction primaire en 1833, semble enfin apparaître, et qu'on peut Tespérer également sage et franche pour l'instruction secondaire, nous répétons avec plus d'assurance ce que nous disions il y a vingt-six ans : a L'Université ira s'affermissant toujours. » La liberté de l'enseignement sera un nouveau et puissant motif de maintenir une institution qui est tout ensem* ble une grande administration chargée de surveiller, au nom et dans l'intérêt del£tat,tous les établissements d'instruction publique, Qtune vaste corporation spécialement chargée de faire prospérer les établissements nationaux d'instruction et d'éducation.

« Ne craignons pas de le dire : cette concurrence du libre enseignement a manqué jusqu'ici au développement complet de Tinstitution universitaire.

a Que cette condition esseniielle de tout progrès durable soit enfin remplie, que toute satisfaction soit donnée aux familles, que des rivalités sérieuses viennent de toutes parts exciter les courages et redoubler les efibrts; toute amélioration devient possible, tout perfectionnement est probable. »

Ce perfectionnement, c'était, pour M. Rendu, d'un côté le retour de l'Université à la pensée primitive, aux conditions religieuses de sa création y k Tunion sincère, sympathique avec le clergé; de l'autre l'acceptation définitive et sans arrière-pensée par les pouvoirs ecclésiastiques des principes essentiels sur lesquels repose la civilisation moderne, et la cessation d'une lutte qui empêchait la société chrétienne de voir se consolider un système d'éducation tout à la fois religieuse et savante donnée en commun par l'Église et par l'État, pour la gloire de la première comme pour le salut du second.

Et en effet, M. Rendu élevait la question de l'enseignement bien au-dessus d'une question de rivalité jalouse, bien au-dessus d'une lutte mesquine entre écoles secondaires laïques et petits séminaires. Il ne s'dgit pas seulement , écrivait-il (et il donnait ces mots pour épigraphe à son livre) de recruter le clergé, il s'agit de refaird la société chrétienne. Et pour cela, ce n'était pas la guerre qu'il fallait organiser, c'était l'union des forces dans la poursuite d'un but commun. « Vous, hommes religieux, disait-il, vous allez répétant que l'objet primitif, l'objet spécial et naturel des écoles

ecclésiastiques^ c*est le recrutement du clergé. N'oubliez pas qu*il y a un objet général tout aussi naturel, tout aussi primitif, un objet plus vaste encore et éminemment digne d'hommes voués au service des âmes, c'est le recrutement de toute la société chrétienne, prêtres et peuples, clergé et fidèles. — Vous, gouvernement, estimez-vous heureux d'avoir par milliers, sous la main, pour l'éducation déjà jeunesse, des hommes dont la mission est le sacrifice, et sachez user des dons de Dieu. Ne craignez pas d'encourager, de soutenir le clergé, qui, de son côté, ne craindra pas^ dans l'intérêt d'un pouvoir ami et prolecteur, d'être inspecté et surveillé.... Après tout, ce qui importe à la société, ce qu'elle veut, ce qu'elle a besoin d'obtenir sous peine de périr, ce n'est pas que telles ou telles écoles fleurissent, c'est que les pères qui ne forment que des vœux x!h rétiens soient pleinement satisfaits ^ »

Ou voit quelle pensée préoccupait avant tout M. Rendu, vers la fin de sa carrière publique; c'était celle qui en avait dirigé les débuts; qui, aux premières années du siècle, avait présidé à tant de grands faits religieux et politiques, inspiré le concordat, créé l'Université de France, à savoir la conciliation : conciliation de l'Ëglise et de la société laïque, de la foi chrétienne et de l'esprit nouveau, de la religion et de la science; l'une du haut même de son immobilité doctrinale et dans l'indéfeclibilité de son principe, acceptant les transformations politiques et sociales issues de la Révolution française; l'autre, de la sphère même où l'activité de la pensée moderne multiplie les progrès et les découvertes, rendant hommage k la Révélation divine, iuterprète et gardienne des vérités éternelles; celle-ci, poursuivant sans inquiétudes, sous l'œil bienveillant de celle-là, le cours de ses investigations et de ses conquêtes; la première guidant la seconde sans la combattre, et laissant les faits humains se développer librement, à la lumière et comme sous le rayonnement de l'enseignement divin.

Voilà quel était l'idéal que poursuivait M. Rendu.

Les chefs les plus éminents du camp religieux rendaient justice à une telle pensée ; et le vénérable conseiller était €omme le trait d'union de deux sociétés trop souvent en lutte.

4, De P Instruction secondaire, p. 466.

« J'ai reçu a?ec un seattmeat profond de reconnaissance, lui écrivait le P. de Ravignan, l'ouvrage que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser {De VTnstruction fecondaire). Du fond de mon cœur, je m'unis à toute la sincérité de vos vœux, et je demande à Dieu qu'on finisse par s'entendre. 11 est consolant de rencontrer dans des positions influentes des hommes de foi et de courage qui savent tendre au hut. Vous êtes, monsieur, pour le clergé une de ces consolatimia les plus précieuses. »

« .... Nous espérons, écrivait de son côté à M. Rendu le futur auteur de la Connaissance de Vâme^ M. l'abbé Gratry, que vous pourrez reprendre avec une ardeur toute nouvelle, en temps opportun s'il en fut, Texercice de cette salutaire influence que vous exercez dans l'Université. Voici le moment de la crise. Cette crise peut être féconde; vivifier tout l'enseignement public par la concurrence; doubler les forces de l'Université; faire travailler le clergé, et susciter par là dans l'enseignement une puissance nouvelle. Une bonne loi sur l'enseignement renferme l'avenir et le salut de la France. »

M. de Montalembert se sentait pressé» lui aussi, détendre la main k M. Rendu :

c ....Je ne terminerai pas, lui disait l'illustre adversaire de l'Université à la fin d'une lettre en date du 6 août 1841 , sans exprimer un vœu qui , j'en suis sûr, ne manquera pas son adresse, ^n allant à vous : c'est que nous puissions voir bientôt les hommes religieux de l'Université et les hommes modérés du clergé se rapprocher et s'entendre, pour résoudre cette immense question de la liberté d'enseignement.... Il nous faut bien des efforts pour nous persuader que c'est l'Université actuelle qui pourra refaire une société chrétienne. Si çlle renfermait beaucoup d'hommes comme vous, la question serait tranchée d'avance....»

Vers le même temps, et dans cette même pensée de rapprochement ok se résumaieet tous ses vœux, M. Rendu favorisait auprès de Tautorité universitaire comme auprès de Tautorité ecclésiastique, la reconstitution de la Faculté de théologie de Paris, d'après des bases qui lui permissent d'exercer une influence efficace sur la jeunesse savante et sur la société laïque. Je trouve k ce sujet, sous la date du 17 juin 1840, une lettre de M. Tabbé Bautain, qu'on ne lira pas sans intérêt.

« Comme vous, monsieur le conseiller, écrivait de Strasbourg, où son enseignement jetait un vif éclat, l'éminent philosophe, je pense souvent, constamment à la jeunesse qui nous entoure, et surtout à oeile qui se rassemble à Paris. C'est là certainement qu'il y a le plus à faire.... On parle de reconstituer la Faculté de théologie. Les facultés de théologie, telles qu'elles sont organisées sont dans une fausse position qui les tue. Elles n'ont point d'objet, n'étant ni pour le clergé ni pour le monde. KUes sont inutiles au clergé tel qu'il est, pa,rce qu'il a dans ses séminaires Ibs cours qu'il croit nécessaires ; et ceux de la Faculté deviennent des doublures. — Il est impossible de rétablir l'ancienne Sorbonne avec la Faculté de théologie de Part«. H y aura moyen de le faire avec

une motion de hautes études ecclésiastiques qui sera pour le clergé français et exclusivement pour le clergé. Que faire donc de la Faculté? La catéchèse de rUniversité, comme fut jadis l'école d'Alexandrie. Pour préparer ou ramener la jeunesse sav-ante à FËvangile, elle doit devenir un grand enseignement de la philosophie du christianisme. Le cours de dogme doit devenir une métaphysique chrétienne. Le cours de morale doit exposer la morale de TËvangile en face des morales humaines. Le cours d^histoire ecclésiastique doit exposer Tbistoire du monde d'après le plan de la Providence, à la manière de Bossuet; le cours de droit canon, l'admirable législation de l'Église en face de toutes les législations humaines : ce serait le véritable cours de législation comparée, et ainsi des autres cours. La Faculté de théologie deviendrait une université à elle toute seule, et la tliéologie, mère des sciences parce que la parole de Dieu en est la source, reprendrait son rang au milieu des doctrines et des institutions humaines.

«c Supposez maintenant^ monsieur, que de tels cours ainsi conçus soient faits par des hommes dont la parole soit puissante et que la jeunesse aime à entendre; et voyez quelle prodigieuse influence!

<x Mais le succès n'est possible qu'à ce prix : il faut mettre dans les chaires des hommes qui attirent la jeunesse savante, qui soient sortis de ses rangs, qui la connaissent , et qu'elle connaisse. Ce ne sont point des théologiens érudits comme Saint-Sulpice tes forme, qu'il faut. Ce sont des chrétiens éloquents; je proposerais l'abbé de Bonnechose, l'abbé Cœur, l'abbé Gerbet, Lacordaire, s'il le pouvait, etc.... Mgr ÂfTre entrera-t-il dans eus vues? Je viens de les lui exposer, et nous attendrons. Veuillez lui montrer la grandeur de cette œuvre. Ce devrait être les conférences de Notre-Dame en permanence, et par six Toiz au lieu d'une I »

On sait avec quel succès M. Tabbé Bautain a contribué et contri*^ bue chaque jour à réaliser le programme dont il traçait si largement le cadre; M. Rendu ne négligea rien, de son côté, pour amener raccord des deux puissances dans la constitution d'une œuvre de laquelle il attendait de grands résultats.

Ainsi, entre TUniversité qu'il aimait et le clergé qu'il voulait servir, M. Rendu restait sur le terrain que lui avait fait choisir sa ferme raison. À quel point il était séparé de ceux qui cherchent^ dans les questions de politique religieuse, non ce qui rapproche, mais ce qui divise, non ce qui attire, mais ce qui blesse; à quel point, dans l'ardente ferveur mais aussi dans la sagesse de sa foi, il se sentait peu de goût pour la témérité aveugle qui prend à tâche d'isoler le catholicisme du mouvement général des esprits; de le constituer à l'état de guerre contre les institutions nées de ce siècle» et de creuser un abîme entre l'Église et la société moderne, on peut facilement le comprendre. M. Rendu souffrait dans son esprit comme dans sa conscience d'une hostilité qu'il prévoyait devoir aboutir k d'irrémédiables cjéchirements. Aussi, cet infa-

tigable athlète de la foi chrétienne et àeVobéissance raisonnable (il avait souvent à la bouche Vobsequium rationabUe), voulut-il tenter de donner lui-même un spécimen de la manière dont il concevait le rôle éducateur ^ que Ton me passe ce mot, du catholicisme au dix-neuvième siècle. L*œuvre de conciliation à laquelle il s'était voué dans la sphère doctrinale, il essaya de l'accomplir dans l'ordre des faits, en préparant k la jeunesse des écoles le terrain sur lequel il entendait lui assigner rendez-vous. Reprenant, avec l'autorité dont l'investissait sa vie entière, un projet qui, on s'en souvient, datait y chez lui, de Tannée 1805 (voy. p. 13); unissant ses pensées à celles d'un homme dont Tesprit rare et le jugement exquis lui inspiraient une confiance sans bornes , de l'homme de bien qu'il avait jugé digne d'associer ses destinées à celles de Tune de ses filles, et que de cruelles épreuves ont eïi^vé trop tôt k tant d*œuvres excellentes, de M. Duubet, il fonda le Cercle catholique. Donner rendez-vous à toutes les bonnes volontés; constituer un centre de fortes études chrétiennes, de libres discussions circonscrites sans doute par l'orthodoxie, mais échappant k d'arbitraires et puériles entraves ; armer virilement la jeunesse des hautes écoles pour les combats de l'esprit, en La mettant hardiment en présence de son siècle, < du siècle avec toutes ses gloires, toutes ses industries, avec tous ses travaux et toutes ses ambitions littéraires et scientifiques^; » montrer k la Religion dans la Science une puissance amie, dans la liberté une alliée nécessaire; telle était la pensée fondamentale qui présidait k la naissance du Cercle catholique. On y reculait aussi loin qu'il était possible les limites d'une controverse sérieuse et grave; on y professait l'antique maxime : In dubiis libertas. On avait en cela l'approbation d'un prélat dont la science sut maintenir sur le siège de Paris le culte des saines traditions, de Mgr Âffre. « On vient de vous parler de l'unité catholique, disait un jour* le sage prélat aux membres du Cercle réunis, de cette unité qui doit être pour nous un lien commun. Messieurs, k cette occasion, permettez-moi une simple réflexion. L'unité catholique nous laisse une certaine liberté, et voilk pour-

4. Discoora de M. Rendu, dans la séance générale du 4 novembre 4842. 2. Séance du 47 mai 4842.

quoi cette unité est si forte. Il y a dans TËglise unité de dogme, mais en même temps liberté des opinions que TËglise , dans sa haute sagesse» s*est abstenue de définir. Il y a unité de culte, mais il y a une variété de rites, soit entre les Églises d'Orient et d'Occident, soit entre les différentes Églises qui appartiennent à l'Église d*Occident. En tout et partout, ne perdez pas de vue la liberté dans l'unité! i»

Ces quelques mots, au moment où ils furent prononcés, au moment où l'école funeste, qui, par une singulière contradiction de ter/nes, s'est appelée le parti caîholiqiie^ levait son drapeau et rompait violemment avec les antiques enseignements de l'Église de France, ces quelques mots , dans leur simplicité et dans leur modération même, étaient une protestation et une condamnation. Ainsi furent-ils compris par l'école dont je parle ; ils marquèrent donc l'institution nouvelle d'un caractère particulier, et lui donnèrent pour ainsi dire le ton et la note entre toutes les œuvres inspirées par l'esprit de propagande religieuse et par un dévouement absolu à la foi catholique.

Des hommes éminents dans l'Église et dans la science s'étaient, dès le premier moment, associés aux efforts de M. Rendu et de M. Doubet : aux noms de M. l'abbé Desgenettes, du père Lacordaire, de M. l'abbé Bautain*, de M. l'abbé Marel, de M. l'abbé Fissiaux", de M. Tabbé de Bounechose', on avait vu se joindre ceux de MM. de Vatimesnil, Binet (de l'Institut), Beudant (id.), etc., le nom surtout du maître émineni qui eut le privilège d'être aimé autant qu'admiré ; de l'ardent chrétien qui sut faire de sa vie un sacrifice à l'Église et à la foi\ sans en faire jamais un défi à la société laïque et à la

4 . Deux cents auditeurs suivirent pendant trois années les conrérences philosophie ques où M. l'abbé Bautain, avec une merveilleuse limpidité de parole, exposa les plus difficiles problèmes de la science.

2. Fondateur des Frères pour les colonies pénitentiaires et agricoles.

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