Septembre
les fonctions officiellement attachées à ces deux titres, fut investi d'un rôle dont son actif dévouement et la confiance sans bornes de M. de Fontanes pouvaient seules permettre de mesurer l'étendue. Â la fois confident ou inspirateur des pensées du grand maître et exécuteur de ses décisions, il mit la main à toutes les mesures qui, dans les premières années de l'Université impériale, firent considérer cette grande institution, — il faut le dire très-haut, — par tout ce que la France comptait d'esprits sensés, comme le plus puissant instrument de régénération intellectuelle et morale.
Bégénération intellectuelle et morale, j'emploie ces mots à dessein : que l'on considère, en effet, qu'au moment où la création de TUniversité fut décidée en principe (loi du 10 mai 1806), et où déjà étaient adoptées les bases du décret organique, aucune lutte ne s'était encore ^levëe entre le pouvoir ecclésiastique et Tardent génie qui, peu d'années auparavant, avait, aux acclamations du monde, tiré de ses ruines la société française et reconstitué la société religieuse. La même pensée qui avait fait le concordat enfantait donc l'institution universitaire, pensée de réconciliation entre la tradition chrétienne et la France nouvelle, d'alliance entre l'Église et l'État , de rapprochement sincère de toutes les forces morales du pays. Cette grande pensée éclatait précisément dans la composition du corps savant à qui étaient confiées les destinées intellectuelles de la France. Pour fonder un durable système d'instruction, l'empereur Napoléon !•', ce puissant représentant de l'élément laïque de notre société moderne, invoquait très-sincèrement le concours de l'élément religieux. Non-seulement, il faisait rentrer dans les établissements d'éducation l'enseignement et la pratique de la religion , mais il voulait que des ecclésiastiques , deux évêques , un directeur de séminaire , des vicaires généraux, un chanoine, des membres des anciennes congrégations, siégeassent dans le conseil de TUniversilé; devinssent, con^nwrtnspecteurs généraux, les agents de ce conseil suprême; ou prissent place dans les administrations locales de l'instruction publique. « Gomment! avait dit l'Empereur à M. de Fontanes, qui lui présentait la liste des futurs conseillers, l'abbé Émery n'est pas du nombre ! Je ne comprends pas le conseil sans cet homme-là. » Dès le lendemain, Mgr de Yillaret allait à Issy, maison de cam-
pagne des Sulpiciens, annoncer au vénérable directeur, de la part du grand maître, que son nom figurait parmi les dignitaires de rUniversité. L'abbé Èmery hésita. J'ai sous les yeux la lettre que le savant prêtre écrivit à cette occasion à M. de Fontanes :
a J*ai toujours vécu jusqu'à présent, disait-il, et par goût et par principe, dans un état de retraite et d'obscurité; j'ai refusé en conséquence les évêchés que Sa Majesté a bien voulu m'oifrir. Je persiste plus que jamais dans mon goût et mes principes. -Je touche à la fin de ma carrière, puisque j'ai soixante-dix^ sept ans ; et voilà que la place à laquelle j'ai été nommé me produit dans le monde et me tire de mon heureuse obscurité.
« Il y a plus : le poste que je remplis m'occupe tout entier ; et la preuve, c'est que, depuis qu'il m'a été possible de le reprendre, c'est-à-dire depuis cinq ou six ans, je n'ai pas trouvé le temps de finir un travail commencé sur Descartes, semblable à celui que j'ai fait sur Leibnitz et Bacon , quoique quinze jours fussent suffisants pour y mettre la main.... Au reste, ajoutait le pieux vieillard en des termes qu'on ne peut méconnaître, je vous prie de croire que je n'aurais pas hésité à refuser la place si vous n'étiez pas à la tête de l'Université ; et dès que l'Université devait avoir à sa tête un homme du monde, j'ai regardé comme un trait singulier de la providence de Dieu sur cet Empire que le choix de l'Empereur fût tombé sur votre personne. »
Quelques jours après, second billet de M. Émery, où on lit ces mots :
« J'ai pris conseil; j'ai pensé au chef de l'Université, et mon inA f. Hude sur l'acceptation a cessé. » (19 septembre 1808.)
Quand, à côté de tels représentants de la pensée rel g ieuse, et sous rinspiration de l'écrivain qui avait donné & la littérature nouvelle l'auteur du Génie du christianisme y on voit s'unir, pour la direction de l'enseignement, des hommes tels que M. Rendu, M. Gueneau de Mussy, M. Royer-Collard, M. Ampère, M. de Donald, M. Joubert, M. de Jussîeu (tous inspecteurs généraux ou conseillers), on rend hommage à la pensée qui associait dans un même effort toutes les influences appelées par la nature même des choses à préparer l'avenir moral d'un peuple; et l'on se .contente de répoudre par un sourire aux attaques puériles que la passion a dirigées avec un si rare dédain du bon sens public, non pas contre les déviations de l'Université, mais contre le principe même de la création de ce grand corps.
M. de Fontanes parlait un langage compris de tous, à cette époque, lorsque après avoir soumis à l'Empereur la liste des futurs inspec*-
leurs généraux, il écrivait au ministre de l'intérieur : « Dans les dix-huit sujets que je présente, il y en a trois dont je ne puis absolument me passer, HM. Rendu, Queneau et Joubert. Ce sont ceux qui ont ma plus intime confiance. Les autres sont des hom* mes connus dans renseignement actuel, ou des membres distingués de Tancienne congrégation de l'Oratoire. Je les crois également propres à remplir les vues de l'Empereur» qui veut révmr dans VUniversité ce qu'il y avait de plus raisonnable dans les disciplines des anciennes Écoles et tout ce que les sciences ont ajouté de gloire k notre siècle. *» (Minute de la main de M. de Fontanes. )
Nul fie) se méprenait sur le véritable caractère de l'Université et sur Tesprit qui présidait k sa fondation; les évoques moins que qui que Ce fût. D'après les ordres exprès de l'Empereur, et dès le mois de mai 1808, le grand maître consulta les chefs du clergé sur Vétat de Renseignement et, par l'organe | du prélat qui avait été appelé au poste de chancelier, sollicita leur concours pour raccompliSâement de l'œuvre commune.
M. Rendu, dans un livre qui éclaire d'une vive lumière les origines de l'Université^ a cité la circulaire adressée par Mgr de Villaret k ses vénérables collègues. Cette circulaire commençait ainsi :
c MooBeigneur ^ Sa Majesté , en confiant à un évêque la place de chancelier de rUniversité, a eu principalement fen vue la fidèle exécution de Pârticle du décret qui âotiHe pour première ba«fe à l'enseignement public les préceptes de la religion catholique, et qui prescrit aux membres de l'Université l'obéissance aux statuts qui tendent à former pour l'État des citoyens attachés à leurTeliglon, à leur prince, à leur famille.
a L'espoir de contribuer à un si grand bien me rend particulièrement pré*cieuse la place dont Sa Majesté vient de m'honorer, d'autant que j'ose me flatter qlie les évoques des diverses parties dé l'Empire voudront bien m'aider à la remplir de la tnaniërelaplus utile, en me mettant à même de donner des renseignements exacts à M. le grand maître de l'Université, sur le mérite des sujets qui sont chargés des diverses parties de ^instruction publique. Dans ces vues, etc. »
Quoi de plus explicite ?
Ce document avait trait spécialement aux établissements d'étu-des secondaires. Une seconde circulaire le suivit de près; celle-ci
I. Essai sur Vinstruction publique, et particulièrement sur l'instruction primaire. 3 VdUimtlt 4S4I».
avait dn vue ce grand intérêt social , qui ne fut pas auôdi négligé , sous la première Université, qu'on a bien voulu le dire, l'éducation du peuple ; elle portait la signature du grand maître. On y reeon* naît facilement la pensée et la plume de celui qui devait , dans tout le cours de sa longue carrière , placer renseignement des classes pauvres au premier rang de ses préoccupations les plus chères ; nous voulons citer ce document dans son ensemble; il appartient tout à la fois k l'histoire générale et à Thistoire de la vie de M. Rendu :
a Monseigneur, parmi les diverses branches d'instruction publique qu'embrasse l'Université, il en est une qui tient le dernier rang dans le Système classique, mais qui touche aux premiers intérêts de la société; je veux parler de YinsiriÀCtion primaire.
a Les maîtres d'école, soit des villes^ soit des eampagnes, doivent avoir, aux yeux de tout homme éclairé, une importance qu'ils ne soupçonnent pas euxmêmes. Destinés à répandre les premiers principes de la religion et les éléments des connaissances humaines, ils exercent une influenoe inévitable sur les mœurs de la classe laborieuse et indigente. C'est donc par eux qu'il est naturel de commencer les réformes que l'Université doit opérer dans toutes les parties de l'enseignement, afin de remplir les inteutions du législateur.
« Je n'ignore pas quelles passions ou quelle indifférence ont présidé^ la plu* part du temps, au choix des maîtres d'école. Je sais qu'il en est parmi eux qu'une ignorance grossière devrait éloigner de l'enseignement, ou que des habitudes vicieuses rendent indignes de cette profession.
a Plusieurs fois , j'ai été affligé en apprenant des désordres et des scandales que ces écoles semblaient devoir ignorer à jamais. J'ai cherché les moyens d'en arrêter le cours, et je n'en ai point trouvé de plus prompt et de plus efficace que le secours de vos lumi^es. Placé plus près du mal, vous en connaissez mieux les effets et les causes ; votre sagesse pourra mieux en indiquer le remède.
a La plupart des instituteurs primaires, arrêtés par une fausse interprétation de la loi, et dans la crainte de payer un diplôme, se sont d'abord abstenus de faire la déclaration prescrite par l'article 13 du décret du 17 septembre. Bientôt, rassurés par les explications qui ont été insérées dans les papiers publics, ils se sont empressés de déclarer qu'ils étaient dans l'intention de faire partie de l'Université. Mais cette déclaration qui me fait connaître leurs dispositions , ne me donne aucune garantie de leur capacité. Les inspecteurs généraux,' partagés par d'autres soins, ne pourront visiter les écoles des campagnes) d'ailleurs, une conduite irréprochable , des mœurs sans tache, une bonne renommée, sont les qualités les plus essentielles d'un mattre d'école; il serait impossible de s'en assurer dans un premier examen nécessairement trop rapide.
« C'est vous, monseigneur, qui êtes juge naturel de tout ce qui doit inspirer l'eatime et la confiance; c'est de vous que j'attends lôs renseignements qui doivent fixer mon opinion.
« J'ose donc vous prier d'inviter MM. les curés de votns diocèse à vous envoyer des notes détaillées sur les maîtres d'école de leurs paroisses. Lorsc^ue ces notes seront réunies, vous voudrez bien me les adresaer avec vos propres observatioas«
c D'après ces indications, je confirmerai Tinstituteur qui aura mérité votre suffrage, et il recevra le diplôme qui doit l'autoriser à continuer ses fonctions. Celui qui ne m'offrira pas les mêmes sûretés, ne recevra point de diplôme , et j'aurai soin de le remplacer aussitôt par l'homme que vous aurez jugé le plus capable.
«J'ai pensé, monseigneur, que vous ne refuseriez pas de vous associera une œuvre digne de tout votre intérêt. 11 ne peut être indifférent aux intérêts de l'Église que les instituteurs soient plus éclairés et mieux choisis; ils disposeront l'enfance à l'instruction plus solide qu'elle doit recevoir des ministres des autels; ils seconderont leurs efforts pour rendre aux campagnes la connaissance de Dieu et l'amour des vertus qui assurent le repos des familles.
« C'est surtout dans la classe indigente qu'ils prépareront l'espérance d'une génération meilleure; et je ne crois pas avoir besoin d'exciter votre zèle pour la portion la plus nombreuse de votre troupeau»
« Agréez, etc., etc. »
En même temps qu'elle tenait ce langage, TUniversitë rendait à la vie civile Tinstitut des Frères des écoles chrétiennes , visait ses statuts , et dérobait ses membres aux menaces de la conscription.
De tels faits et de telles paroles furent compris du clergé. La confiance enfanta la confiance. De toutes parts les évêques répondirent à rappel du grand maître et du chancelier de TUniversité avec l'empressement de la gratitude. J'ai sous les yeux les originaux mêmes de bon nombre de ces lettres , qui sont des monuments de l'histoire ecclésiastique et universitaire ; un double sentiment s'y déclare avec énergie : la douleur que cause aux évéques la multiplicité de ces prétendus établissements d'instruction que la cupidité des entrepreneurs élève et que l'insouciance des familles alimente; — la joie qu'ils éprouvent en sentant qu'une main protectrice va enfin s'étendre pour réprimer et pour prévenir le mal.
Combien ces évéques admireraient la haute compétence de certains historiens de YInstructîon publique^ s'il leur était donné d'apprendre aujourd'hui par les livres de ces pieux auteurs, quelle sainte colère et quelle ardente indignation faisait naître en eux, de 1806 à 1810, la fondation de Vodieux établissement universitaire !
« Le clergé de France et tous les amis de la religion , écrivait l'archevêque de Bordeaux (29 mai 1808) doivent bénir les décrets de la Providence, vous voyant choisi pour tenir cette place éminente dans TUniversité impériale. Je vous remercie de m'avoir communiqué vos grandes et louables vues, et je me trouverai heureux quand je pourrai fournir mon contingent pour vous aider à les remplir.... Il se fait du bien dans notre lycée, même sous le rapport religieux. L'aumônier réunit le zèle aux lumières et son travail obtient du succès.
Mais le régime est loin de ce que Ton devait en attendre. Le proviseur, M. *** , et deux de ses coopérateurs, prêtres comme lui, tâchent de faire ignorer leur sacerdoce. Encore s'ils se montraient bous et réguliers laïcs, tant s'en faut!... En ville aussi, il n'y a que trop d'écoles dont les instituteurs ne donnent ni leçons ni exemples de catholicité, ou même de christianisme. Combien il serait à désirer que ces malheureux fussent écartés de l'enseignement 1 »
a L'éducation, disait un autre évêque, est aujourd'hui le partage du premier venu, et l'on a la douleur de la voir exercée par des gens qui n'ont ni savoir ni permission. On instruit très-peu et très-mal. J'aime à croire, et j'ai confiance que toutes choses rentreront dans l'ordre. »
s Puisque vous m'y autorisez, ajoutait un troisième prélat, j'aurai l'honneur de vous écrire derechef sur l'éducation, et de vous communiquer successivement toutes les notes que je croirai pouvoir servir vos vues d'utilité publique religieuse et morale. Je vous réitère tous mes vœux, pour vous-même et pour le corps entier de l'Université. »
Je lis dans une autre lettre :
« Des instituteurs et des institutrices s'ingèrent dans cet état sans autre autorisation que celle de leur cupidité. Enseigne qui veut, et comme il veut, le plus souvent sans surveiUance et sans souci pour la religion. »
Encore une citation :
« Voilà la règle sagement établie ; nul désormais ne pourra enseigner publiquement sans la permission du grand maître de l'Université ou celle des chefs de l'Académie.... Le grand maître et son conseil remédieront à d'aussi grands abus. »
Ainsi s'exprimaient les évêques. Mais que ces dispositions conciliantes étaient peu selon la sagesse ! Que les modernes publicistes eussent bien mieux entendu les intérêts de la société religieuse 1 Que parlez-vous du contrôle de l'Université? Est-ce que l'Université, de par cet abominable décret de 1808, n'était pas une force sacrilège, une puissance usurpatrice au premier chef? « Les écoles particulières , les pensionnats , englobés par un C9up de filet 1 Quoi ! sans respect pour la propriété , sans souci du droit le plus sacré de la terre, vous enlevez au maître le fruit de ses laborieuses années, son bien, son héritage! Mais on ne fait pas pis en pays conquis * I » Voilà qui est parler. Qu'est-ce que les évêques de 1808 auraient eu k répondre k cela?
« Je cherche, écrivait l'archevêque de Bordeaux, dans la lettre déjà citée, à
4 . Histoire critique et législative de Vinstruction publique , t. II , p. 442.
profiter de la faveur que le gouTemement semble accorder à ces bons Frères des écoles chrétiennes. Nous avons déjà établi plusieurs classes, etc. , etc. »
Et les inspecteurs généraux laissaient aux recteurs des Académies des instructions où on lisait cet article : c Partout où il se trouvera des Frères des écoles chrétiennes, ils seront présentés de préférence à d'autres. >
Quelque temps auparavant, le grand maître écrivait, non plus aux évoques, mais aux préfets :
c C'est aux évêques qu'est principalement confiée la surveillance des iliœurs et le maintien des idées religieuses, scurce de toute morale. Le souverain a re> connu le principe lorsqu'il a voulu que toutes les écoles de l'Université prissent pour base de leur enseignement la religion catholique*. S'il en doit être ainsi dans toutes les écoles, que sera-ce de ceUes qui sont destinées au peuple? Les évèques et les curés en sont par cela même les surveillants naturels. »
On ne peut douter , d'après toutes ces citations, que le grand corps à l'organisation duquel M. Rendu prenait une part si active ne fût en état permanent (Thostilité contre la religion^; qu'il ne fftt réduit à être sans vie y sans honneur et sans dme^; on ne peut douter de l'authenticité de ce mot attribué à TEmpereur par un chroniqueur bienveillant de 1816, et soigneusement recueilli par un historien de 1844 : « Je n'avais institué TUniversité que pour enlever l'éducation aux prêtres; Fontanes na pas voulu m'entend re. »
« Et en effet, » écrivait M. Rendu en 1819, < on est frappé de l'extrême vraisemblance de cette parole, quand on songe que, tout occupé du dessein à'erdever Vèducation aux prêtres. Napoléon avait mis à la seconde* place, dans sa nouvelle institution, un évoque; dans le conseil un autre évêque (M. de Bausset , aujourd'hui cardinal); le supérieur de Sainl-Sulpice , c'est-à-dire, dans un seul
homme le clergé tout entier; puis quelques laïques qu'il pouvait
4. M. Rendu a révélé le fait qui sait : « Dans one des nombreases rédactions du décret organique, le conseiiier d'Élat rapporteur s'était serTÎ de ces termes : les préceptes de la religion chrétienne. L'Empereur, qui, tout en voulant avec raison l'entière liberté de tuas les cultes chrétiens, voulait aussi unité et fixité dans les doctrines du corps chargé de l'éducatiou de la jeunesse, substitua aux mois trop indéterminés religion chrétienne y les mots religion catholique. [De l'Instructiou seconda ire j p. 93. 4 842.) Ce fait est en complet accord avec la parole de l'Empereur ciiéc par le ministre de l'intérieur dans le Rapport de 4805. Voy. p. 29.