‹ M'ame PréciatChapitre 11 sur 17 · S M'AMI-; l'UKClAT · texte numérisé non relu

S M'AMI-; l'UKClAT

tout petits qu'on portait sur les bras rcpriroul figure humaine. Car, en cas de guerre, les grands — ceux qui avaient de cinq à sDpt ans — ne les lâchaient pas ; ils s'en faisaient des boucliers, les laissaient tomber par terre, les cognaient aux murs ou culbutaient dessus. La trêve en question diminua considérablement le nombre de leurs bosses, égratignures et fêlures.

Enfin notre Phonsine a' enseigné les bonnes manières et l'honnêteté. Dès lors, on se donna des poignées de main polies dans l'escalier ; on opéra des restitutions de la valeur d'un bouclion ou d'un noyau de pêche. Sur les portes et sur les murs, les bonshommes dessinés au charbon de bois se comportèrent mieux, avec leurs mains en tridents et leurs jambes en tuyaux de pipes ; les légendes écrites sentirent moins fort. Quand un petit camarade était mort dans la nuit, on fit le signe de la croix en passant devant le logement et, si l'on avait à dire le mot de Cambronne, on attendit au moins d'être trois pas plus loin.

.[(' l'avoue, m'amo Préciat. ce raffinement d'éducation était vraiment exagéré pour lo ([uartier, — et je vais en terminant vous citer MM"' preuv(! toute récente.

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Ces jours derniers, à la rentrée des classes, un gros ennui a surgi : les petits de la Boite aux Gosses avaient une trop bonne tenue ! Et l'on ne savait quoi faire devant un état de choses aussi fâcher X. Ils étaient trop débarbouillés, ils faisaient tache auprès des autres gamins do la maternelle ; ils étaient trop polis, les autres ne les comprenaient plus. Ça ne pouvait pas marolier ! Supposez un attelage composé d'un joli petit poney et d'un gros percheron inélégant.

Alors ? Alors, m'ame Préciat, il faut à la maternelle, comme partout, que l'équiUbre s'opère dans un juste fusionnement. Et la minorité doit se modeler sur le plus grand nombre.

Les enfants de la Boîte aux Gosses ont dû se faire pareils aux camarades en majorité : — ils ont dû reprendre les habitudes malpropres et les mauvaises manières. Mais, tout de même, il leur a fallu huit jours d'école pour ça !

Ah dume ! il faut du temps pour tout, m'ame Préciat.

Après six mois de ménage, M. de Monjanin, qui était un fort mauvais époux, fut tué dans un duel aux causes mystérieuses.

La jolie veuve, à peine âgée de vingt ans, resta longtemps éloignée du monde, puis son entourage lui fit accepter le projet d'un nouveau mariage.

Tout de suite un problème délicat se posa : comment éviter une seconde déception ? Comment trouver un bon mari ? Comment échapper à l'aventurier convoiteur de dot? (On la savait orpheline et en possession d'une fortune immense.) Et même: comment échapper à

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l'homme médiocre, à celui qui n'est pas avili par de bas calculs, mais qui n'est pas supérieur non plus ? Au lieu du mari qui vous aime bien et voilà tout, — que vous aimez bien et voilàtout, — comment choisir celui qui chérisse vos meilleures qualités et mérite lui-même une haute affection ?

Laissant do côté la qiuïstion argent, madanio de Monjanin disait avec un légitime orgueil :

— Je veux l'équivalent de moi-même.

Un vieux diplomate, son parent éloigné et son principal conseiller, répondait en hochant la tête :

— La noblesse d'âme est très difficilt» à discerner : roux qui l'ont réellement ne l'ont rien pour lî« montrer, mais certains ambitieux la simulent à n\erveille, le temps d'arriver à leurs fins.

En octobre, à la rentrée des villégiatures, il déclara gaiement :

— Décidons-nous à réunir un certain noiubiN* d(! prétendants. Nos relations actuelles, trop restreintes, so composent surtout de dames, do personnes âgées ; certaines dispositions sont donc à pronrh'o, j«» m'en chargo. Ilésigncz-voiis

MARIAGE fi^

souleiuent à avoir, chaque snmainc, un jour de réception ouverte.

Par les soins discrets du vieux diplomate, et dans un cercle limité, l'on apprit que madame de Monjanin pensait à se remarier. Et bientôt, selon ses vœux, l'on chuchota que le fiancé no serait pas élu à raison de titre, ni d'opulence, ni d'avantages physiques, — mais à raison d'une rare valeiu' personnelle. Tout galant homme, par un»» simple présentation, pouvait se mettre sur les rangs.

De ce l'ait, les amis de la maison introduisirent chatjue semaine d'honorables candidats. Les uns disparaissaient après deux ou trois visites, les autres demeuraient lidèles et constituaient une cour assez nombreuse à madame de Monjanin.

Celle-ci faisait les honneurs du salon, avec son vieux parent, et l'on poursuivait des causeî'ies variét's où les messieurs s'efforçaient do l)rill(M' sous toutes les faces. Ne devait-on pas, selon l'usage, estimer la valeur personnelle d'après le miroitement du langage ?

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• La veille d'une réception, Taimable diplomate prononça des paroles pressantes :

— Ma chère enfant, voici la nouvelle année, nous avons un lot convenable de soupirants, il est temps, pour les apprécier, de chercher une infaillible pierre do touche.

— Des scrupules me tourmentent, dit la jeune veuve. J'entends mettre d'accord le sentiment et l'idéal. Eh bien! si j'allais ne pas aimer « le plus digne » ?

Le vieillard eut un fm sourire :

— ■ Si une épreuve désigne celui d'entre nos prétendants qui a la meilleure qualité d'âme, je suis certain qu'un doux entraînement ratifiera cette désignation. Vous deviez imaginer un moyen d'expertise. Y avez-vous songé ?

Madame de Monjanin rougit légèrement :

— Voici mon moyen, dit-cllo. J'ai formé un recueil de contes en vers et en prose emi)rmilés u différents auteurs. Chacun de ces récits mérite une qualification différente : grave, fiitil«% |)assionné, altior, magnifique, généreux, anirr,

violent, etc.. Bref, le recueil offre à peu près toutes les nuances de la nature liumaino...

— Je ne vois pas...

— Supposez qu'un lecteur fasse connaître sa préférence pour l'un des contes, à l'exclusion de tous les autres, il révélera du même coup la dominante de sa nature : l'on saura s'il est futile, passionné, violent...

— Arrêtez !... A condition qu'il ne soupçonne pas l'épreuve...

— Bien entendu. Or, un seul parmi ces contes pnrm(ît au votant de manifester la beauté d'âme à laquelle je tiens, au prix de laquelle je mets mon consentement. Un soûl choix peut m'agréer; je n'autorise pas doux préfére:icos égales...

Le vieillard s'enthousiasma :

— Je me charge d'éprouver h leur insu les candidats les plus intéressants, car l'examen serait superflu pour plusieurs do nos habitués visiblement inadmissibles.

En dehors dos jours do réception, quelques prétendants, successivement, furent conviés à

de mystérieux rendez-vous par le rusé plénipotentiaire.

— Cher monsieur, disait ce dernier, avec tous les enveloppements de la science diplomatique, j*ai un grand service à vous demander, gardezm'en le secret... Voulez- vous être le tiers arbitre dans un différend où mon amour-propre s'est engagé? Il s'agirait de lire ce recueil de contes et d'attribuer, sans arrière-pensée, une préfé- . rence spontanée à l'un d'eux. Je les crois tous de bonne littérature, mais on peut cependant faire une sélection sentimentale et en classer un au premier rang, par goût personnel. Examinez à loisir, et me rapportez l'album quand il vous plaira...

Le stratagème ne perçait aucunement, d'autant que personne ne savait avoir affaire au confident intime de madame de Monjanin. Mais le temps s'écoulait et nul d'entre ces messieurs ne donnait la réponse exigée. La plupart même allaient à l'opposé, se montrant favorables à la littérature d'ostentation, brillante et maniérée, plus qu'aux récits d'émotion vraie.

Malgré l'étiquette mondaine, les anciens et fidèles soupirants, réunis dans un coin du salon, ne pouvaient s'empêcher de sourire avec quelque malignité, à chaque nouvelle présentation, car il leur semblait entendre cette annonce implicite :

— Le visiteur que voici a l'espoir de séduire la dame de céans par ses mérites hors de pair.

Un jour, la moquerie se contint à grand'peine : quelqu'un amenait le poète connu, Maximin 1

Certes, murmuraient entre eux les habitués, Maximin était un artiste et des œuvres cotées auraient pu justifier sa prétention, mais, par ailleurs, les renseignements d'ordre privé, dus à d'imprudents biographes, en faisaient un intrus dans ce séjour de l'élégance et du suprême bon ton.

A cet égard, nul doute : Maximin ne se consacrait pas uniquement aux muses, il était professeur de belles-lettres, salarié, appointé pour des leçons obligatoires ; voilà vraiment qui manquait de grâce! Il vivait avec sa famille, ayant

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