‹ M'ame PréciatChapitre 13 sur 17 · MA1UA(JE · texte numérisé non relu

MA1UA(JE

uii' lu réponse baiisfaisaute ; ne lui berail-cUe pas dictée par non adoration même ?

— On veut savoir si je suis un vrai poète, si j'ai le sentiment du beau, du grandiose, du sublime, si je rsuis riche d'idéal... eh bien, n'ui-je pas en moi l'exaltation vers la beauté la plus haute, la plus noble, la plus pure ? Pourrai-je hésiter dans le choix à faire ? Ne vais-je pas sentir immédiatement, de toute la force de mon amour, quelle œuvre est la meilleure ?

Le diplomate avait spécifié : l'aiïairc est (l'importance, je ne veux pas entendre votre opinion avant un mois.

L'amoureux diiïéra pendant plusieurs jours la lecture des contes ; il était sûr, à quoi bon so hâter ?

l'jilin, Maximin domina son exaltation, et il lut le recueil de contes, très vite, une première fois.

Il le relut plus lentement une seconde fois.

11 le relut dix fois, cent fois.

Une situation tragique avait suigi et l'appli-

cation à lire ne faisait que la préciser davantage.

Maximin avait certes trouvé d'emblée le récit préférable, selon sa conscience, selon sa tressaillante humanité, — mais, dans l'intérêt de son amour, il ne croyait pas que ce récit fût le bon à désigner ; bien pis : c'était même le seul à ne pas désigner !

Un drame affreux se déroula.

Maximin passa des journées entières, enfermé dans sa chambre, à se débattre, à agoniser dans les crises du dernier désespoir. Il parlait tout haut — l'album étant ouvert sur une table :

— Oui, voilà pardieu le récit le meilleur, mais il ne faut pas le dire. Si je veux conserver quelque chance de bonheur, je dois faire un autre choix. Probablement, la nécessité ne s'impose pas de tomber juste sur un conte désigné expressément, et je puis, selon une certaine latitude, obtenir la note bien ou la note très bien... mais il est un vote certainement interdit... Or, c'est ce vote même, c'est ce vote interdit que je no peux pas refuser !

A genoux sur 1p parquet, les bras tordus, il sanglotait :

— Je 110 poux pus faire une désigimtioii de complaisance !

Il se maudissait :

— Je ne suis pas un poète ! Il y a, dans le recueil, des contes splendides en leur l'orme, comme do merveilleuses ciselures de marbre et d'or — et je ne peux pas élire l'un d'eux !... Je no suis pas un amant ! Il y a des récits passionnés où retentissent les plus poignants accents do la joie et de la douleur d'aimer — je ne peux pas choisir l'un do ces poèmes d'azur et d'orage — et je ne peux pas mentir par amour !...

Il râlait encore :

— Jo n'ai aucune générosité ! Je ne puis obéir à la suggestion intéressée de l'affection filiale, ni à la voix du dévouement fraternel !

Il tournait dans la chambre, en labourant son front avec ses ongles. Les traits convulsés, il cherchait vainement.

— Quelle est donc cette exigence essentielle, plus forte que l'amour, que l'égoïsme, que la vie ? Car je mourrai de désespoir... l'idole, je la veux et je tuerais pour elle... Et je ne peux pas dire que je préfère le non-préférable !

Devant la glace, comme à un autre lui-même

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qui l'eût exhorté, injurié, menacé, il répondait à grands cris déchirants :

— Je ne peux pas ! Je ne peux pas !

La mortelle désolation de Maximin n'était que trop explicable.

Une dame du monde faisait demander au poète son avis sur divers récits où trônaient des personnages féminins, — une fonuuo délicate et alticre, faisait au poète l'iiouneur inai)préciablo d'interroger son goût — eh bien, le déplorable expert ne pouvait i)as se dispenser de donner sa préférence au seul récit où il fût question, avec bienveillance, aveu charité, de la plus décime, de la plus mis('Mai)lo fenunc. Oui, un inconcevable récit établissait une solidarité indoslructible entre toutes les femmes considéréesen leur sexe, entrela première et la dej'nière des femmes — et c'était celui-là qui élreignait \v. [>oète de la plus iuarrachablo émotion !

Dans ce récit, point d'azur, point de ciel, point d'ur, point de marbi'r, ixiint de formidaldes et

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lapidaires imprécations : en un Jiiodcsle décor de mots, la vilaine femme aimait comme une autre, souffrait comme une autre, pleurait comme une autre !

Et le poète applaudissait ! N'était-ce pas un défi, une insulte à la rayonnante beauté et ne devait-on pas, sans appel, reconnaître à en signe une bassesse d'âme, conforme d'ailleurs à l'origine et à la situation du triste sire ?

Maximin se débattait en vain : une émotion s'était installée en lui, avait pris la place de sa conscience, de son cœur et elle criait sans cesse :

— Tu ne me renieras pas ! Je fais partie de ton souille, de ta vision, de ta pensée palpitante ! Et tu ne gagnerais rien à mentir, car tu cesserais d'être toi-même ?

Si le poète, après une diversion, se croyait délivré de sa hantise et se préparait à rendre un jugement calculé, l'émotion-fnrie accourait aussitôt :

— Ne me renie jias ! Tu cesserais d'être toimême. Comprends donc cette impitoyable évidence : ])our posséder, il faut être, et l'on ne possède pas vraiment ce qui est obtenu au prix de la négation de soi-même.

Enfin, le poète, vaincu, renonça à ses chers espoirs ; il obéirait à l'émotion, il dirait son choix désastreux, puis il se cacherait, l'on n'entendrait plus jamais parler de lui ; uniquement dévoué à sa mère et à ses sœurs, il conserverait, dans la solitude, le deuil éternel de son amour téméraire.

Dans une lettre à l'aimable diplomate, il fit connaître que sa préférence exclusive était pour le conte intitulé : La Vilaine Femme, et il s'excusa de ne pas porter lui-même cette réponse et de prendre congé pour toujours.

Et voilà qu'une missive immédiate arriva, poste pour poste.

Épouvante ! Épouvante ! C'était son écriture à ELLE I C'était Elle, l'Idole qui répondait incontinent, l'ofTense ayant sans doute (lôpiissé la mesure tolérablo.

Alors, nul miracle ù co que l'on rolroiivrit

le malheureux poète évanoui, tenant dans sa main la lettre, dont il avait seulement déchiffré les premiers mots.

Madame de Monjanin écrivait :

« Monsieur le poète, la personne intéressée à l'arbitrage n'était autre que moi-même. Je désirais satisfaire une émouvante curiosité. Pour un motif que je vous autorise à interpréter, je prétendais à connaître votre qualité d'âme. »

Maximin n'avait pas lu plus loin. Et les parentes empressées à le soigner se demandaient s'il survivrait, ou seulement s'il demeurerait privé de raison.

La cruelle perplexité dura peu. Il advint que le poète fut sauvé, mais sauvé prodigieusement de telle sorte que l'historien n'eût plus rien à raconter.

Et ce fut une résurrection des plus simples ; il suffit pour l'obtenir qu'une des personnes présentes s'avisât de lire tout haut la lettre entière de l'Idole.

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Sur la page que Maxiiniii n'avait pa^ louriu'c, madame de Monjanin déclarait pour finir :

« ... La lecture proposée constituait, à nios yeux, une décisive épreuve. Entre les diiïérents textes, un seul choix était admissible, un r.eul : pas de second essai, pas de rectification... ot par suite, devant mon sentiment : point d'appel, point de recours en grâce.

» Eh bien, sachez votre destin : cette jiréférence que vous avez écrite, si aussi bien vous me l'eussiez dite en face, j'aurais voulu, monsieur le poète, — pour l'amour de l'humanité, sans doute, — vous embrasser de tout mon cœur... »

Maximin écoutai! , en extase, les l)ras ouveris, les lèvres tondues.

Puis il se mit à piétiner parla chambre, éperdu, incajiable de tenir en place. Un drame nouveau, un drame de bonheur palpitant échitait : ce baiser (ju'il aurait pu avoir, au dire de la b'ilre. le poélo fiévreux, haletant, le voulait tout de suite, Inut (le suile, — on liicn il .ill.iit iiioiirii' d'impatience.

Mais pouvait-il oser une visite iiiuiiédiato ! Non ! non ! cette démarche équivaudrait trop visiblement à une avide présentation de créance.

Une visite ! précisément il en vint une !

Le vieux diplomate, conseiller de madame de Monjanin, entra les mains offertes.

— Mon cher poète, comme je passais par ici, j'ai pensé que vous consentiriez peut-être à m'accompagner chez quelqu'un de notre connaissance...

L/appel téléphonique venait de Paris.

— AUo ! l'usine Muldouve à Larnianville, parfaitement... C'est monsieur Muldouve luimême qui est à l'appareil... Oui... oui... je ne puis que vous confirmer les termes de ma dernière lettre : le travail demandera deux mois... Non... je ne crois pas terminer plus tôt... on n'exécute pas si promptement une commande de cinq cent mille francs... Allol... d'accord... Bonjour, monsieur... Entendu.

Muldouve posa le récepteur et se mit à marcher de long en large dans son cabinet.

C'était un quadragénaire court de taille,

bcdoiiiiaiit, à physioiioiuie autoritaire ot formaliste : les cheveux taillés en brosse, le visage normand sanguin et à barbiche. Vêtu de noir en toute saison, il portait jaquette et cravate de cérémonie.

Onze heures sonnèrent. Comme au souvenir d'une affaire urgente, il alla brusquement s'asseoir à son bureau où était préparée une feuille de papier, grand format commercial, à en-tête imprimé : Usine de Larmanville, près Rouen. Et il écrivit, d'un seul jet, une lettre depuis longtemps élaborée dans sa tête.

« A Monsieur Raichon, juge d'instruction.

» J'ai l'honneur de faire la déclaration suivante : je suis l'auteur d'un meurtre ancien de cinq ans et dont la justice n'a pu élucider les mystérieuses circonstances. C'est moi qui, par jalousie d'amant, ai tué monsieur do Baranciùres, dans la forêt des Goulets. Je ne poux plus porter le poids de mon crime, j'en suis arrivé à souhaiter l'expiation. Veuillez proscrire les mesures que comj)orte le présent avou. Lo courage me manque d'aller me constituer prisonnier. »

Muldouve signa et aussitôt éprouva une sorto de soulagement, puis un scrupule grave le saisit : la formule « j'ai l'honneur » s'accordait mal avec le restant du texte. « J'ai le regret » était certainement la tournure d'usage. Il fit un grattage minutieux, car il n'aimait pas les ratures, et — sa lettre cachetée à la cire, — il la confia au cycliste, qui, chaque jour, avant midi, portait le courrier urgent au chef-lieu distant de trois kilomètres.

Après avoir fait semblant de déjeuner, dans la salle à manger solitaire où vaquait sa vieille domestique, il donna des ordres pour qu'on n'introduisît aucune personne sans l'avoir au préalable annoncée et il s'enferma dans son cabinet.

Suivant son calcul, la descente de justice pouvait avoir lieu à partir de trois heures. Il s'écroula dans un fauteuil, les yeux fixés sur la pendule de sa cheminée. Vers deux heures, une sonnerie le fit sauter; il alla coller son oreille à la porte, puis inspecter la route de Rouen par l'interstice des rideaux de fenêtre.

Revenu à son siège, il reconstitua dans son souvenir le drame aiïroux et banal.

Dix ans avant l'époque actuelle, une jeune veuve, quelque peu sa parente, qui habitait dans les environs, avait accueilli ses hommages de riche célibataire. Il se rendait aux « Goulets » chaque samedi soir et y demeurait jusqu'au lundi matin.

Cette liaison durait depuis plusieurs années, quand une lettre anonyme l'avait informé qu'un certain M. de Barancières faisait de clandestines visites à son amie.

Fou de jalousie, il s'était mis à l'affût, armé de son fusil de chasse, et une nuit où le galant sortait du cottage, encore tout alangui des baisers volés, il l'avait abattu net, d'un projectile en plein cœur.

Cinq jours après, alors que le crime suscitait déjà les commentaires les plus erronés, il était retourné aux Goulets comme d'habitude.

Lui et son amie s'étaient abordés d'un visage non changé, mais quand il avait vouhi l'embrasser, l'amie était tombée raide évanouie. Il l'avait laissée aux mains de sa femme de chambre, était parti et ne l'avait pins jamnis revue.

Pour chasser révocation torturante du drame, Muldouve essaya de se rappeler en détail la physionomie du juge d'instruction. Plusieurs cérémonies officielles lui avaient fourni l'occasion d'examiner, avec une sorte d'hypnotisme, le redoutable magistrat.

L'image se forma nettement. M. Raichon offrait un visage creusé, d'une expression à la fois sereine et amère ; il n'avait pas l'air triste ni malheureux ; il avait l'air pensif, profondément, jusqu'à la douleur. Le rire que l'on entendait, que l'on voyait en ses traits, n'était pas dans son cœur.

Muldouve se leva en frissonnant. Du haut de son austère philosophie, le juge devait envoyer les gens à l'échafaud, sans fléchir.

L'instant approchait. Le juge ferait-il notifier un mandat de comparution ? Ou bien viendraitil instrumenter en personne ? Et s'il no venait pas seul, qui l'accompagnerait? Ne fallait-il pas, dans l'intérêt de la hiérarchie sociale, apporter qulque ménagement à l'arrestation d'un grand industriel 1

Subitement, an milieu de cette angoisse affolante, un garçon de magasin frappa à la porte du cabinet et présenta une carte sous enveloppe : « Gabriel Raichon, juge d'instruction. »

— Faites entrer, balbutia Muldouve.

Une grimace bidouse décbira son visage livide, ses yeux désorbités se fixèrent sur rentrée et il colla peureusement son dos contre un car ton nier.

Dès le seuil, M. Raichon fit un salut de la tête, puis s'assura, d'un regard de côté, que le garçon refermait la porte.

Il alla droit à Muldouve, eut un haussement de sourcils et tendit la main en disant avec simplicité :

— Alors, c'est vous ?...

Muldouve, haletant et stiipide, hésita, puis donna le bout de ses doigts en faisant signe do sa tête branlante : « Oui, c'est moi qui ai commis le crime en question. »

Le juge se prit le menton et murmura :

— C'est bien ennuyeux.

Il tourna la tête à droite, à gauche, alla poser son chaj)o;iu sur \r iMuvnu, s'iustiilh (l;itis un

fauteuil et contractant ses traits déjà si amers, il répéta :

— Ah ! c'est bien ennuyeux.

Rien, dans son intonation, ni dans sa physionomie, ne caractérisait le juge, ni l'action de la justice. Ses yeux recensaient avec la mr'mo neutralité la personne de Muldouve et l'agencement du cabinet: les cartonniers, le coiïre-fort, la table-bureau, les sièges ; il avait l'air désarmé, calmement fataliste, d'un témoin en présence d'un accident consommé, irréparable.

Muldouve, attendant son sort, s'abandonnait misérablement, tête pendante, bras pendants. Comme le silence durait, il fit entendre une petite voix chevrotante :

— Je ne pouvais plus garder mon secret, monsieur le juge d'instruction... Depuis quelque tem])s, une continuelle incitation délirante me faisait parler tout haut, la nuit, et me donnait même des cauchemars diurnes... Je serais devenu fou, alors j'ai pris mon parti, je suis prêt à l'expiation.

M. Raichon le regardait de côté, presque distraitement, il répondit d'un ton méditatif

et empêché, comme à la demande d'un emprunteur :

— Eh bien oui... voilà encore qui est ennuyeux... Texpiation, je n'en veux pas.

Muldouve baya, hébété, le cou allongé, le buste penché, comme s'il allait tomber en avant.

M. Raichon continua, la voix lente, ennuyée vraiment, le visage vers la fenêtre :

— Je suis obligé de vous refuser, mon cher monsieur Muldouve, parce que je considère uniquement l'intérêt général ; excusez-moi, mais je me soucie peu de votre personnalité. Or l'expiation judiciaire n'offre aucun avantage : vous ne rendrez pas la vie à la victime et vous n'avez pas la tentation de commettre un autre crime; — par contre, j'y vois les plus graves inconvénients.

— Alors, balbutia Muldouve, vous... vous mo conseillez le suicide ?

Le juge esquissa un geste d'agacement :

— Mais non !... je vous le défends expressément I Go serait encore un goure d'expial.ion... jo n'en veux aucune... l'intérêt géjiérnl s'y oppose.

Il se leva brusquement, alla écarter les rideaux pour jeter un coup d'œil sur les bâtiments industriels en bordure de la route de Rouen, puis se campa, les mains derrière le dos :

— Voyons, mon cher monsieur, si vous quittez d'ici, — arrestation ou suicide, — votre usine qui occupe cinq cents ouvriers est aussitôt fermée pour longtemps, peut-être pour toujours... Voilà ime population laborieuse réduite au chômage, à la famine. Et pourquoi ? pour la stérile punition d'un crime irrémédiable ! Eh bien, non ! ça ne se peut pas ! La belle avance que vous -ayez expié... voilà vraiment de quoi soulager la misère des braves gens !

Il se mit à marcher dans la pièce ot après une pause il accentua :

— L'égoïsme vous aveugle par trop : vous sacrifieriez l'univers pour soigner votre conscience malade ! Eh ! mon cher monsieur, la société n'a que faire de votre expiation (il prononçait ce mot avec imo emphase irritée), elle a besoin que votre usine fonctionne.

Muldouvc faisait penser à un asphyxié qui cherche l'air, la lumière :

— A... alors ? alors ? proférait-il, les mains tâtonnantes.

Lo juge s'arrêta et lui jeta catégoriquement :

— Alors, je ne peux pas vous dire autre chose : c'est fort ennuyeux. Il n'y a rien à faire... nous devons rester tranquilles, vous ici, moi à mon tribunal.

Effaré, Muldouvo se déplaçait, semblait vouloir s'accrocher au juge :

— Mais... mais... je ne vis plus... j'ai un poids qui m'étouffe...

M. Raichon, songeur, se remit à marcher de long en large. Après un long silence, il écarta les bras devant Muldouve, en signe de bonne volonté :

— Si vous êtes trop malheureux, quand les idées noires vous déprimeront trop, écrivezmoi... venez me voir... .le tâcherai de vous remonter le moral... en ami. Allons, au revoir.

11 gagna lu porte après un serrement de main énergique.

Muldouvo accepta vite l'idée de no pas »xpler son crime. 11 .sentit même bientôt que le

fait do diriger son usine ci de fournir du travail à une population nombreuse mettait à son actif une somme de bien énorme, susceptible de compenser le mal, jadis accompli.

Et cependant la hantise intolérable qui l'avait fait s'adresser au juge d'instruction ne paraissait pas atténuée.

Parbleu ! il s'était trompé au début : ce qu'il avait pris pour l'obsession du remords, pour le souhait de l'expiation, c'était le besoin irrésistible de raconter son crime. Cette histoire nourrie et comprimée en lui-même pendant cinq ans, il ne pouvait plus la garder. Mais le laconique aveu offert au juge ne l'avait pas débarrassé d'une si grosse accumulation de silence pensif.

Pareil au réclusionnaire qui, après avoir vécu « au secret » pendant longtemps, doit fatalement perdre la raison s'il n'est à un certain moment délivré du silence, — Muldouve, pour éviter la folie, devait absolument parler à quelqu'un de qualifié. Et les détails de son crime avaient empli sa conscience à ce point que, traiter un autre sujet, — pour lui, ce n'était plus « parler ».

9'i M' AME PRÉGIAT

Après une semaine de misère, il pria par lettre M. Raichon de vouloir bien lui accorder audience.

Le juge répondit :

« Faites-moi donc le plaisir de venir déjeuner dimanche prochain, nous aurons loisir do causer, puisque votre usine sera au repos. »

Il était veuf, mais il conservait une maison montée et sa table avait grande réputation.

Au jour dit, Muldouve à peine entré chercha le moyen de s'enfuir: plusieurs invités se trouvaient déjà réunis chez le juge. Mais des présentations sommaires, très simples, furent faites par l'amphitryon :

— Monsieur Muldouve, un de mes amis, grand industriel ; monsieur Bague, président du tribunal civil ; monsieur le colonel Dangier ; monsieur Glaumc, propriétaire.

Les convives étaient gens d'éloquence ; une convereation chatoyante ne cessa d'animer le repas.

Un tas d'anecdotes judiciaires montraient M. Raichon agissant comme un homme de métinr, incorniptiblo et très fort. Lorsqu(; la procédure normale amenait son intervention,

il usait d'une tactique habile pour obtenir des preuves de culpabilité et faire payer à l'inculpé sa dette pénale.

Muldouve, bien entendu, ne discourait pas, mais la vivacité des propos le forçait à placer un mot par-ci par-là.

Au surplus, son voisin de droite, M. Glaume, ne tarissait pas. Ce quinquagénaire grand, maigre, en redingote, avec un crâne chauve et une longue face chevaline, avait un aspect funèbre et puritain. Tout de suite, une sympathie s'établit entre les deux hommes ; l'un demandait à être écouté sans interruption, l'autre, en public, était disposé au silence le plus complaisant.

A un moment, la question si controversée de la peine de mort occupa tous les convives.

M. Glaume était un partisan fanatique des exécutions capitales. Il exposa nerveusement à Muldouve une argumentation riche en données statistiques et en aperçus philosophiques.

Cet acharnement à vouloir la mort des criminels n'était pas sans causer quelque trouble à Muldouve, et cependant il approu-

vait aux bons endroits : « Certainement — je suis bien de votre avis — vous avez parfaitement raison. »

On passa dans le fumoir après le déjeuner. Le juge prit Muldouve à l'écart pour lui dire simplement :

— Eh bien, cher monsieur, vous avez déjà meilleure mine ! parbleu, évitez la misanthropie, sortez, voyez du monde. D'ailleurs, j'ai l'habitude de réunir périodiquement à ma table les mêmes personnes, — désormais, chaque premier dimanche du mois, vous rencontrerez ici ces messieurs, avec qui vous venez de faire connaissance.

Muldouve fit plusieurs visites de digestion à M. Raichon, car il voulait éperdument partager avec cet auditeur unique son tragique secret.

Une cruelle déception le frappa : le juge refusait obstinément d'entendre sa confession. Il écartait même de parti })ris toute allusion au passé criminel, pour limiter l'entretien

aux questions économiques, relatives à l'usine et à la population ouvrière.

Par dépit, Muldouve aurait certainement renoncé aux invitations du juge, s'il n'avait eu le plus grand plaisir à retrouver, à chaque déjeuner, son voisin de table, M. Glaume. Une afTinité croissante les rapprochait tous deux, sans qu'ils en discernassent l'obscur déterminisme.

Ils s'étaient avoué, l'un à l'autre, une tendance pareille à la neurasthénie et les phases de cette affection leur fournissaient de longs discours. En outre, les arguments de Glaume en faveur de la peine de mort offraient l'attrait et la variété de feuilletons populaires ; il collectionnait des notations inédites sur tous les guillotinés et sur le bon effet qu'eux-mêmes et les contemporains avaient ressenti de leur exécution. Cette abondance oratoire agissait fortement sur Muldouve et il devenait lui-même un chaud propagandiste du châtiment suprême.

Un jour où, dans le feu de la conversation à table et au fumoir, Glaume avait bu plus

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que de coutume, sans y prendre garde, il se trouva un peu étourdi au sortir de la maison du juge.

Il prit Muldouve sous le bras et se hâta, pendant la traversée de la ville, d'achever en silence un capiteux cigare. Puis, après quelques pas sur la route solitaire de Larmanville, brusquement il déclara :

— Vous allez savoir pourquoi je fréquente chez monsieur Raichon... Eh bien, j'ai dans mon passé un drame terrifiant... bref, j'ai tué ma femme...

Muldouve s'arracha du bras de son ami et suffoqué, les yeux hors de la tête, il s'immobilisa en exhalant :

— Ah ! ah !

Glauine, planté devant lui, continua :

— Je vous fais horreur, c'est bien naturel ; quand on n'a, comme vous, jamais fait do mal à personne.

Muldouve ouvrait la bouche sans qu'aucun Bon retentît et il avait l'air do serrer peureusement les épaules.

Glauine se tassait dans une posture doidourouse, sa tête chevaline encensait avec résignation.

— Vous VOUS demandez pourquoi je ne suis pus au fond de quelque geôle... vous aurez peine à me croire... Le décès de ma femme a été attribué à une cause naturelle, mais au bout d'un certain temps, sous l'impulsion d'un tourment insupportable, j'ai fait à monsieur Raiclion l'aveu de mon crime, j'ai réclamé moi-même l'expiation... Je le disais bien, cela vous parait tout à fait incroyable... Le juge s'est opposé à mon incarcération. — « Je n'y vois aucun intérêt d'ordre général, a-t-il déclaré, mais comme vous avez des enfants, j'y trouve cette grave injustice que des innocents souffriraient dans leur cœur, dans leur honneur, dans leur avenir. Je ne saurais me résoudre à faire des malheureux pour la stérile satisfaction du code pénal. »

La seule pensée de Muldouve abasourdi, stupide, était de fuir, de quitter Glaume ; il regardait à droite, à gauche, bougeait les pieds, et machinalement, pour commencer la dispai'ition, il cachait ses mains dans ses poches.

Glaume encensait toujours :

— Je comprends, cette impunité sans exemple, sans précédent connu, vous bouleverse...

quand on a comme vous une conscience pure... Et nous nous voyons pour la dernière fois... vous ne me serrerez même pas la main. Votre physionomie intègre annonçait la sévérité sans pardon... C'est pourquoi je n'ai pas voulu abuser plus longtemps de votre confiance. Notre amitié commune en était à ce point où le moindre secret, soit d'un côté, soit de l'autre, devient déloyal...

Il se tut, avec l'espoir d'une parole, fût-elle de banale condoléance. Puis, brusquement, il salua, et partit sans se retourner.

Il était déjà loin que Muldouve atterré se balançait encore à la même place.

Huit jours après, une lettre toute en formules cérémonieuses pria M. Glaume de vouloir bien se rendre à l'usine Muldouve.

Il arriva fort perplexe et gêné, — en homnio qui a une pierre dans son sac, comme on dit.

Muldouve le reçut dans son cabinet, lui tendit la main avec cordialité et lui parla tout d'abord do bos ontroprisos industrielles, comme

si cet exposé d'afTaires était l'objet de leur rencontre.

Glaume se tenait sur la réserve, il attendait et ne parlait que pour prouver sop attention. Ensuite, il accepta l'offre de visiter l'usine, et les explications fort intéressantes qu'il entendit dans les différents halls peuplés d'ouvriers le laissèrent tout aussi intrigué qu'au reçu de la convocation.

Les bâtiments de l'usine touchaient d'un

côté à la pleine campagne. Muldouve emmena

son visiteur par la sortie des champs; c'était une

belle après-dîner de juillet, — il marcha près

de lui — en silence, pendant un instant, le. long

des blés jaunes, puis, soudain, il l'arrêta en le

prenant par le bras et lui fit sa confidence, d'une

voix saccadée, sans préambule :

— Mon clier ami, ne vous croyez pas séparé de moi par un abîme... au contraire, il existe plutôt entre nous une similitude rapprochante... bref, moi aussi, j'ai dans mou passé un accident meurtrier... et parbleu ! c'est à dessein que monsieur Raichon nous a réunis à table 1

Glaume avec effarement écarta les bras, érarquilla les yeux et demeura béant devant

102 m'ame préctat

son compagnon qui hochait la tête mélancoliquement, souriait en fataliste et se penchait, prêt aux mutuelles confessions.

En effet, chez Glaume, un bien-être intime succéda aussitôt à la stupeur : la douce amitié ressuscitait. Déjà il ébauchait aussi un sourire mélancolique et fraternel, quand subitement une impossibilité surgit.

Il se retint de tendre les mains à Muldouvo, il s'écarta d'un pas, au contraire, et prit un ton froid, séparatif :

— C'est que moi, cher monsieur, mon cas rentre dans la catégorie des crimes passionnels.

Il fit une pause et acheva do haut, comme un homme titré, dûment qualifié, qui ne saurait se commettre avec un individu véreux :

— .\lors, vous m'excuserez, si je me considère comme placé à part... (avec une sévérité stricte et obligée) et si je garde ma liberté d'appréciation à l'égard des actes... do droit commun...

11 esquissait un salut, il allait tourner les tak)ns, em|)()rtant la contrariété d'avoir sulti une approche déshonorante, quand Muldouvo, non moins fier, non moins inihu des sévérités nécessaires, s'écria :

- .Mais ! mais I moi aussi, mon cas est passionnel ! j'ai été meurtrier par jalousie d'amant... et je n'accepterais pas non plus comme collègue le premier criminel venu...

— Vraiment 1 exclama Glaume ravi, transformé, — ah I quel bonheur I

Ils so prirent les mains avec effusion, et ils les gardaient, ils faisaient durer le contact, comme s'ils y palpaient en connaisseurs l'acte meurtrier, mais passionnel, — naguère accompli.

Ils regagnèrent la maison à petits pas, bras dessus, bras dessous, cueillant des yeux l'éclat des bleuets et des coquelicots. Ils souriaient avec attendrissement et tout de suite, entre des silences pénétrés, ils échangèrent de brefs propos, en jouisseurs qui ne peuvent attendre pour se partager des bonnes choses.

— Il y a longtemps, votre affaire ?

— Cinq ans. Et vous, la vôtre ?

— Quatre ans.

Quelques pas, encore des rencontres de taches rouges et de taches bleues dans les blés, puis une reprise :

— Ma femme... je vous ai dit.

— Moi, un rival d'amour...

lO't m'ame préciat

Quelques pas, le temps d'admirer un vol d'alouettes, un éparpillement de corolles jaunes dans le vert foncé de la luzerne, — puis ce murmure :

— Un coup de fusil, moi...

— Une certaine potion, moi...

Ils traversèrent les cours de l'usine et rentrèrent dans le local d'habitation.

— Restez donc dîner, pria Muldouve, nous causerons.

— Je veux bien, dit Glaume, à condition que vous-même accepterez mon invitation pour la semaine prochaine.

Ils devinrent des amis inséparables, aux confidences interminables, toujours répétées et toujours nouvelles et toujours intéressantes.

Le remède à leur neurastiiénie était enfin trouvé. Car Glaume avait le même besoin que Muldouve « de ne plus être au secret » et le juge d'instruction avait opposé le même refus iii\ iiiciblo à ses demandes d'audition.

Les doux héros s'étaient rencoHtit's mcivcil-

leusement à point. L'Jiistoire de leur crime, nnfouie en eux, avait poussé, grandi, au point d'envahir toute la pensée, au point que leur cas de conscience était devenu le principal de l'existence, le premier, le plus absorbant de tous les faits du monde ; — ils n'avaient plus de destination, ils n'avaient plus de motif de vivre, s'ils n'en dissertaient pas continuellement.

Comme les fonctions industrielles retenaient Muldouve à Larmanville, Glaume y venait chaque après-midi; il s'installait dans le cabinet, il suivait son ami dans les ateliers.

Dès qu'un intervalle s'établissait entre les communications téléphoniques, les réceptions de clients, les instructions aux contremaîtres et les signatures de correspondances, les deux personnages s'épanouissaient en pleine résurrection de leur assassinat, — tels deux chasseurs parlant gibier, deux collectionneurs parlant trouvailles, deux employés parlant avancement.

La conversation avait un champ immense : les motifs de l'acte meurtrier, l'acte lui-même, les suites mentales de l'acte. Selon la disposition du moment, ils se confinaient dans l'une ou l'autre de ces trois parties. L'entrée en ma-

tière leur était fournie, sans varier, par l'état de l'atmosphère. Immanquablement l'un des deux considérait le ciel et commençait :

— Quelle humidité ! mon cher, la première idée m'est venue par un soir de pluie...

Ou bien :

— Quelle chaleur ! ce soleil aveuglant m'a causé des hallucinations visuelles...

Pour rien au monde, ils n'auraient entamé leur entretien sans le préambule barométrique, lequel donnait à la suite du discours un cachet d'imprévu, de spontanéité fantaisiste. C'est bon pour les maniaques d'entrer tout de go dans le vif d'une histoire, sans qu'elle se rattache à rien d'actuel.

Quand l'un avait débité sa tirade, il se taisait pour laisser l'autre placer un morceau équivalent. Ils s'adressaient à tour de rôle des expressions de visage étonnées, effrayées, admiratrices, bien que chacun sût d'avance, par cœur, la phraséologie du partenaire.

Au début, leur hâte à se soulager les rendit, assez incohérents. Mais après les premiers dél)laiemonts, ils mirent de l'ordre dans leur richesse narrative et la plate véracité h'iir suffit, tout

d'abord. Puis ils s'élevèrent au-dessus de leur propre aventure, ils s'en dégagèrent avec sénérité, ils opérèrent le démontage de leurs impulsions et de leurs hantises passées, comme s'ils décrivaient un mécanisme étranger, naguère étudié quelque part. Enfin, à leur insu, par la nécessité même des répétitions, la vantardise s'imposa : ils brodaient avec complaisance, ils imaginaient avec sincérité force détails mensongers.

Leur physionomie se fit avantageuse, ils se sentaient supérieurs par essence et par grade. Semblables aux employés d'administration qui s'attribuent a priori une supériorité sur le reste du genre humain, — sans que la moindre justification soit nécessaire, — simplement parce qu'ils sont « des employés » et que les autres individus n'en sont pas, — Muldouve et Glaume éprouvaient un mépris poli pour les gens sans passé criminel : ces gens-là n'avaient pas vécu, ils avaient mené une existence terne et vide.

Le personnel de l'usine aimait l'aspect solide dos doux personnages.

— Ah ! voilà le patron avec son grand ami — il n'ongondre pas la mélancolie celui-là ! Que

peuvent-ils se raconter tous les deux ? En tout cas, il n'y a pas de tristesse dans leurs histoires, ça se voit à leur figure.

Muldouve allait souvent chez Glaume, le soir, après la fermeture de l'usine, et l'on dînait en famille.

Les enfants s'émerveillaient :

— L'ami de papa est bien gentil, mais ils s'enferment trop longtemps dans le fumoir ; quel dommage de ne pas savoir de quoi ils parlent toujours ensemble ! ce que ça doit être amusant ! ça leur donne im air tout rajeuni.

Dès la fondation de leur intimité, les deux amis, d'un commun accord, espacèrent les relations avec M. Raichon, puis ils déclinèrent ses invitations d'une façon définitive.

Rupture justifiée en somme. Ils n'avaient aucun motif de fréquenter le juge puisqu'on ne pouvait rien lui dire. C'était un profane, un philistin, avec ceci de fâcheux qnc son iudilVércnce s'aggravait do mauvaise volonté.

Esi-co qu'un homme comme lui n'annut

pas dû prendre intérêt à certains récits formidables ?

Ou alors si vraiment le côté supérieur des drames passionnels lui échappait, si vraiment il était fermé à certaine curiosité, s'il n'avait pas la fibre sensible, — ce M. Raichon apparaissait comme un bien pauvre sire.

Bientôt même, chez les deux anus, germa une rancune contre le juge.

Car enfin leur action meurtrière les faisait différents des autres hommes et les faisait primer la vulgaire humanité. Mais en leur donnant l'absolution, M. Raichon avait déjà médiocrement apprécié leur personnalité — puis, en ne voulant pas entendre leur confession, il niait entièrement cette personnalité, il enlevait aux deux héros leur valeur propre, leur distinction. A ses yeux, Muldouve et Glaume étaient les premiers venus, pareils à n'importe qui, sans rien de particulier !

Le ressentiment des deux amis si injustement dépréciés s'aigrit avec lo temps. Ils finirent

110 m'ame phlciat

par sentir le besoin impérieux d'une sentence qui, une fois poui* toutes, réglât le compte de leur persécuteur.

Un soir, après dîner, Muldouvc et Glaume se constituèrent en tribunal et mirent en jugement M. Raichon.

La porte-fenêtre du fumoir était grande ouverte sur la campagne soupirante au baiser de la lune.

On était au mois de mai : aucun souffle, aucun bruit, — seulement la tiédeur couveuse de l'universelle germination.

Les deux amis allumèrent des cigares et se recueillirent, gagnés par la majesté de la nuit et vaguement conscients qu'à ce moment où la terre fécondée préparait la subsistance matérielle de l'humanité, eux-mêmes portaient l'éclosion de la justice, cette autre pâture des humains.

Bientôt leurs narines bo dilatèrent à l'essence délicieuse des havanes, l'excitation balsamique les fit soupirer, — puis l'approche du sj)asme

sublime rendit extatique le visage funèbre et chevalin de Glaume, le visage autoritaire et formaliste do Muldouve.

Et Glaume commença :

— Si nous parlions de monsieur Raichon une bonne fois, car il continue à vouloir s'imposer... J'ai reçu hier des livres pour mes enfants...

— Et moi, continua Muldouve, j'ai reçu sa cotisation pour la caisse de secours des ouvriers. Oui, disons franchement ce que nous pensons de lui.

Glaume accusa :

— Eh bien ! franchement, c'est un égoïste et un envieux.

— D'accord ! fit Muldouve. Sous prétexte qu'il a une qualification officielle, il méprise la personnalité d'autrui.

— Précisément, nous n'existons pas pour lui, — nous ne comptons pas. Il supprime les gens, comme ça, lui !

La vérité de l'expression frappa Muldouve.

— Oui, oui... il supprime les gens ! répétat-il avec acrimonie.

— Vous devinez bien, dénonça Glaume, quelle hypocrisie se cache sous son entêtement

à ne connaître avec vous que la question économique et à n'envisager avec moi que l'intérêt familial.

— Parbleu ! quand il semble s'intéresser aux salaires des ouvriers de mon usine, à la santé de vos enfants, — c'est pour ne pas parler de nous, c'est pour nous ignorer, nous !

— Aucun égard ne nous est dû ! nous n'avons rien fait, nous !... Voilà le sentiment de ce monsieur !

Quelques boulTées silencieuses firent un nuage bleuâtre pendant que les deux amis se livraient à une délibération intérieure. Puis Muldouvc posa la question qui précède le verdict :

— Devons-nous l'exclure, cesser de le voir, do le connaître ! Ou bien, peut-on espérer qu'il sorte de son égoïsme, qu'il veuille enfin prendre part aux préoccupations d'autrui ?

Glaume répondit gravement :

— Il n'y a rien do bon à espérer de lui, car il manque de fonds.

Celte expression signifiait : il no sait pas, il n'a rien appris, — elle signifiait aussi : il manque do cœur, d'iuimanité, il manque de cette précieuse faculté tressaillanlo (pii, à la fois, mous

donne lu pei'soluialiié exclusive et nous rend solidaires des autres hommes.

Muldouve réfléchit longuement, afin de prononcer avec impartialité : « monsieur Raichon avait-il en lui ce je ne sais quoi d'où se tire l'amélioration des individus ? avait-il la race, et avait-il les antécédents personnels? » Muldouve eut beau chercher : on ne sentait pas chez M. Raichon ce passé, ce fonds substantiel qui nourrit l'avenir.

— Vous l'avez dit, Glaume, cet homme-là manque de fonds, il ne changera pas. Laissons-le.

— Laissons-le, contresigna Glaume.

A dater do ce jour, les deux amis oublièrent M. Raichon, au point de ne jamais plus prononcer son nom.

Ils avaient rendu ce jugement hautain, sans appel, — par quoi les gens d'honneur rayent à jamais de leur pensée un personnage bas, indir^no d'y fréquenter.

Un personnage considérable de l'Université anglaise, sire Charles Bulton, parcourt le monde pour étudier le tempérament des peuples, d'après les jeunes enfants des écoles.

Dans chaque pays, il prie l'instituteur ou l'institutrice de raconter en sa présence une histoire que tous les écoliers, sous n'importe quelle latitude, puissent comprendre immédiatement.

D'après sa thèse, les différents accueils faits par le public enfantin à cette histoire identique doivent révéler des particularités de caractères propres à chaque pays.

En juin dei'Jiier, sir Charles so trouvait à Paris, après avoir visité des écoles un peu partout : au Cap, à Chicago, à Melbourne, à Tokio. Le résultat était assez obscur : le public enfantin, d'un bout du monde à l'autre, avait accueilli son histoire-type sans manifestations bien marquantes.

Ce fut alors que l'on recommanda vivement à son attention notre vieille école maternelle de la rue des Plâtriers, à Ménilmontant.

* De

La visite de sir Charles Bulton ayant été annoncée d'avance, il y eut, ce jour-là, de grands préparatifs à la Maternelle.

Les souliers reçurent un coup de cirage inusité, et des nez, généralement ternes, brillèrent comme si, eux aussi, ils avaient été passés à la brosse à reluire.

Le matin, madame la Directrice harangua les enfants des trois classes réunis dans le préau en assemblée plénière :

— Le monsieur que nous attendons vicnl, comme ça, regarder les écoles dans tous les juiys

du monde ; il a vu des petits Allemands, des petits Italiens, des petits Africains, des petits Cliinois. Et savez-vous pom-quoi il voyage ainsi ? C'est afin de pouvoir dire quels sont les enfants les plus sages de la terre ! Alors c'est vous qui allez remporter le prix, il faut montrer une tenue parfaite ; pas un mouvement, pas un geste de travers. Et sir Charles Bulton dira que nulle part il n'a vu d'enfants aussi disciplinés que vous, que nulle part il n'a vu une école aussi tranquille et rangée que la vôtre. Quand on demandera quels sont les enfants les plus sages de la terre ? Il répondra : « Ceux de la Maternelle, dans le quartier des Plâtriers! »

Tout de suite après déjeuner, madame la Directrice s'en alla prendre les dernières instructions de monsieur l'Inspecteur primaire.

Avant qu'elle fût de retour, sir Charles Bulton se présenta et exprima le désir de connaître la grande classe, où les élèves ont de cinq à six ans.

Mademoiselle Bord, l'institutrice adjointe, interrompit sa leçon pour le recevoir. Mince,

118 m'a ME PRÉCIAT

de noir vêtue, elle olîre un visage mat, les traits nobles et calmes d'une madone. Sir Charles eut l'impression que sa beauté régulière, classique, était en concordance avec la rectitude pondérée de l'organisation scolaire.

En effet : quelle belle discipline !

Un simple signe du front de mademoiselle et voilà tous les élèves debout, droits, corrects : d'un côté les filles, toutes les têtes ornées d'un bout de ruban, — de l'autre côté, les garçons, toutes les têtes plus ou moins coiffées à lu malcontent.

Un signe de la main et voilà tout le monde assis, sans le moindre bruit : quel ordre parfait !

Et sir Charles, à voix basse, entretint mademoiselle. Aussitôt elle acquiesça en souriant. Rien de plus simple : il s'agissait de raconter, avec des dessins au tableau noir, l'hisioii'o commune du mouton. Oui ! Il s'agissait de donner brièvement les notions couranles sur cet animal si doux, «i utile et si universellement goûté.

Pourtant, une iiulication ])articulière de sir

Charles saisit un peu iiiademoisello : involontairement, elle jeta un regard" rapide vers la rangée des mal peignés, — mais elle acquiesça encore de bonne grâce.

Une chaise fut placée pour sir Charles, dans un angle, sur le même plan que le bureau de rinstitutrice. Et la leçon commença.

L'attention des enfants ne fut même pas distraite par la présence du considérable visiteur : encore un beau spectacle de sagesse et de bonne tenue.

A vrai dire, le mérite en revenait à mademoiselle Bord, habile dessinatrice et conteuse éloquente. Elle avait esquissé un paysage, puis un mouton; sa voix et sa manière donnaient de la nouveauté aux descriptions les plus connues. Il était question du berger, de la bergerie, de la récolte si précieuse de la laine.

Bientôt l'intérêt augmenta, car la mère brebis apparut sur le tableau et l'on apprenait de curieux détails, celui-ci, par exemple : certain fromage, le roquefort, n'est pas fait avec du lait de vache, mais bel et bien avec du lait de brebis.

Enfin, — comble de l'intérêt — sur le tableau,

il y eut le petit agneau, joli, uiiguoii, frisé, — le petit agneau tout blanc qui folâtre, qui gambade, qui bêle doucement, — un petit agneau si drôle, si gentil, qu'à le voir là, sur le tableau, on souriait ineiVablement, l'on avait envie de l'embrasser.

Et le silence des enfants s'acconq)agnait de mouvements de têtes avides, de coups d'attention avec le front, avec le nez, avec la bouche, })our attraper les mots, pour saisir le sens tout entier...

Mais voilà que mademoiselle cessa de dessiner et s'adressa de face aux élèves.

Son visage si riche d'expression présenta une beauté droite, impeccable, fixe et qui évoquait l'impassibilité de la nature, la fatalité, quel([ue loi immuable des sociétés humaines, et sa voix aussi devint nette, impassible.

Aussitôt le silence se compléta d'immobilité. Les paroles résonnaient dans la classe, comme des pierres tombant au fond d'un abîme :

— Seulement, vous le savez, mes enfants, il faut manger pour vivre, — et la viande est une excellente nourriture ((ui fait grandir. Vou8 aimez bien les côtelettes, le ragoût aux pommes do terre... Puisque la natiu'o permet (pic les personnes mangent les animaux, —

nous soiiiinos bien forcés : nous allons tuer le pelil ugnoau...

Alors il y cul un hilonco dans le «ilenco même, conuu<! si les respirations des enfants s'arrêtaient.

Mademoiselle s'était retournée vers le tableau noir et, de nouveau, les coups de craie rapides illustraient son discours :

— Nous allons tuer le petit agneau, — alors il faut nous préparer : voici le pilier du liangar, et le crochet et la corde pom* l'attacher — voici le billot j)our découper, et voici le couteau...

A ce nionuMit précis, la femme de service entra dans la classe, annonçant ({ue madame la Directrice était arrivée en compagnie de monsieur rinsj)ectcur primaire, lequel tenait à honorer de sa présence la visite de sir Charles Bulton.

Mademoiselle Boi*d était priée de conduire immédiatement sir Charles dans le cabinet de réception.

Vite, mademoiselle posa la craie et précéda l'éminent personnage qui s'était levé avec un empressement protocolaire.

Ainsi la classe resta sans surveillance pendant quelques minutes.

122 M' AME PKÉCIAT

Quand sir Charles Bullon et inonsiour l'Iiispecteur primaire et madame la Directrice, en grande cérémonie de visite officielle, apparurent sur le seuil de la classe, — le bureau de mademoiselle Bord — siège du gouvernement — était renversé et il y avait une barricade devant le tableau noir !

Les tables, les bancs, s'amoncelaient en liautem', les uns sur les autres, — le peu})le des enfants debout, massé à droite et à gauche, braquait vers l'entrée ses yeux en trous noirs, comme des canons de fusil.

Adam, le sympathique mauvais sujet do l'école, avec sa tignasse blonde, sa face tain-esque, sa structure d'hercule pas méchant, était juché sur une table on saillie, le dos à la barricade, dont il semblait avoir le commandement.

Avant (pie les arrivants eussent trouvé à exprimer leur stuj)éfaction, Adam, le menton ou avant, les épaules remontées, les bras lourds, avait crié le mot dv la révolution, avec son accent faubourien d(! Ménilmontaul :

LA BARRICADE ll!3

Nous voulons pas, nous, qu'on lue lu petit

agneau

D'un geste passionné, sir Charles pria madame la Directrice et monsieur l'Inspecteui' primaire, prêts à intervenir comme il fallait, de vouloir Lien lui accorder un instant pour voir et comprendre.

Sir Charles promena dans la classe son regard imposant qui, dès longtemps, s'était agrandi et solennisé à la contemplation grave des peuples diversement civilisés.

Une houle, une longue vibration inarticulée avaient suivi le cri d'Adam : lousles yeux, toutes les bouches, toutes les joues tendues, frémissantes, signifiaient éperdument :

— Nous voulons pas, nous, qu'on tue le petit agneau !

Eh quoi ! pensa sir Cliarles, ce tout petit monde se soulevait ainsi en faveur de la faiblesse sacrifiée ! Et brusquement le noble Anglais eut l'impression que l'âme de toute une race criait vers lui.

Oui, celle oi)po!silioii au lueurlre du pauvre sans défense, o'élail un fait de race : c'élail un fait de niainlenanl et de toujours, du i)résent et du passé ininiéniorial. Et l'on eût dit vraiment que le dessin de ces figures enfantines était à la fois façonné pourl'énergie actuelle et déterminée par de semblables actions d'ascendances lointaines.

Les visages criaient avec des expressions séparées, avec violence, avec prière, avec terreur, avec bonté, — mais l'ensemble ne formait qu'une seule et grandiose protestation en faveur de la victime innocente.

Et le regard de sir Charles se posait de place en place.

Dans le mélange des fdles cl des garçons, les différents types se détachaient d'emblée. Les résolus, les forts comme Adam, les farouches comme Léonie Gras, saisissaient d'abord l'allenlion. Puis on discernait les sublimes, les maternelles, Hélène Lol)lanc, Louise Cloutct, si dressées, si palpitantes, (pie chaque battement de leur cœur se comptait au frémissement de leur |)etite figiu'e hagarde.

Les minois jolis, bien portants, les coquetles

coiiimo Iniia Guépin et Julia Kascn, j)rolestaient avec prière, avec dévotion, au nom de la beauté, en quelque sorte.

Et la plus grande beauté d'expression était peut-être dans les yeux pochés, dans les fronts égratignés, — dans le lot des affreux : Richard à la tête de singe malade, Vidal le bossu, Bonvalot à la pâleur sinistre, — c'était avec une frénésie délirante qu'ils ne voulaient pas laisser tuer le petit agneau, comme si leur propre disgrâce était la dernière limite du mal humainement supportable.

Et aussi la plus impressionnante interdiction ressortait des mal-éclos, des dégénérés sans défense ; les « visages pointus » manifestaient uniquement par leur tristesse immobile, mais quelle fascination désolante :

— Si vous tuez le petit agneau, l'éternelle réprobation du monde pèsera sur vous.

Le grand soleil de juin entrait par les fenêtres ouvertes, se posait en plein sur la barricade et nulle ombre n'atténuait la sincérité du spectacle.

Les élèves sages, obéissants, ceux à figures de riches, et ceux à figures de maîtres, Berthe Cadeau, Léon Chéron qui tous deux avaient la

croix, se tciiuiont là, tous francs, sans so cacher : ils regrettaient de participer au mouvement, mais ils ne pouvaient pas faire autrement.

Et ceux qui avaient faim continuellement, qui avaient toujours eu faim depuis leur naissance, — ceux dont les joues auraient eu si besoin de viande, dont les joues misérables avaient créé les sobriquets : Ducret dit la Fringale et Louise Guittard dite Bec-Ouvert, ceux qui avaient des yeux et des dents de loup moribond, ceux-là suppliaient : « Ils ne voulaient pas! Ils ne voulaient pas !... Ce n'était pas vrai, ils n'avaient jamais eu faim ! Pardon... Pardon ! ils no le feraient plus jamais ; ils n'auraient plus jamais faim ! Ils ne demanderaient plus jamais à manger !... »

Enfin, au devant de la barricade, sir Charles rencontra un regard aussi savant, aussi supérieur que le sien.

Tricot, avec sa tête de vieille femme du bureau de bienfaisance, — Tricot avec ce sourire impossible qu'il prenait pour parler de sa mère : ( « Pendant qu'a m'bat, on a la paix ! »), Tricot, débraillé du col, ses souliers gûcheux rattachés nvfic do» ficoUos, présoninif on ne sait (juelle

appai'oiico d'avoir été tué déjà bien dos fois et d'être toujours là.

On sentait que si tous les camarades avaient fui, il serait resté seul, — une main dans la poche, son tablier retroussé, son pan de chemise sorti, — porte-drapeau héroïque , exhibant Taudace de son nez retroussé et la bonté amère de sa bouche narquoise :

— Nous voulons pas, nous, qu'on tue le petit agneau !

Alors, sir Charles Bulton, en toute sincérité, envoya vers la barricade cette inclination du front qu'il avait déjà effectuée à tous les bouts du monde, en Russie, en Amérique, au Japon, devant les plus formidables représentations de la puissance pjublique. Puis, très grave, il leva son chapeau, et de l'accent hautement solennel dont il avait coutume, aux galas diplomatiques, de porter la santé des souverains régnants, il acclama la marmaille des Plâtriers :

— Hurrah ! pour le grand peuple de France !

PREMIÈRES ARMRS

Mon cher Maurice,

Je suis à Paris ! Reçu bachelier à la dernière session d'examens, j'ai quitté ma famille pour réaliser mon irrévocable projet d'écrire^ d'être un annotateur du drame sans fin qui se joue sur la scène du monde.

Et ma famille même sera forcée de reconnaître ma prédestination, car, dès le premier instant... Mais procédons par ordre.

J'avais lu que les plus grands romancier de tous les pays, aussi bien Dickens que Balzac recueillaient les principaux matériaux de leurs

œuvres dans la rue même, en flânant, en regardant autour d'eux. Je savais aussi que la faculté maîtresse des vrais artistes est celle de voir, de dégager, de pressentir des énormités, là où le commun des spectateurs ne remarque rien.

En conséquence, dès mon arrivée, après une nuit et une matinée de repos à l'hôtel, je voulus débuter dans mon métier d'observateur. Mon point de départ étant la gare Montparnasse, je choisis sur le plan un itinéraire facile : la rue de Rennes, le boulevard Saint-Germain, la Bastille, les grands boulevards.

Tout de suite, je perçus fortement le contraste entre l'animation de Paris et la paix sommeillante de notre sous-préfecture l)retonne. N'empêche que je ne nie laissai pas éblouir; je gardai le milieu du trottoir dans la cohue affairée, et je pensai narquoisement : vous no soupçonnez pas, braves gens, que ce bloiidin de dix-huit ans, presque imberbe, qui avance l'air inoffonsif, avec un binochî de myo])o, est un o])servateur, votre iiistoriograplie de demain!

Mais, au bout d'une demi-heure, nu (l(»nl,(ï me tortura: si je ur. trouvais rien à nnhT ! Il

s'agissait, en quelque sorte, d'une épreuve d'aptitude : si j'avais la vocation, ma première sortie devait fournir un résultat catégorique.

Et j'avais à peine dépassé la Bastille qu'à vouloir déchiffrer les visages, les attitudes innombrables, j'éprouvais la fatigue d'un tiraillement excessif.

Parbleu ! il me manquait une méthode d'observation. J'y songeai heureusement :

— Je vais m'attacher quelques minutes à un passant d'aspect intéressant ; s'il n'aborde personne, s'il ne s'arrête à aucune manifestation curieuse, je le lâcherai, j'en choisirai un autre, et ainsi de suite jusqu'à la découverte utile.

Un vieillard me parut trop lent ; un jeune apprenti zigzaguait trop ; plusieurs autres individus n'offraient aucun caractère saillant. Ce fut une passante...

Elle arriva sur le boulevard, d'une rue transversale ; son regard m'effleura ; une commotion inexplicable me décida. Une femme jeune, brune, mince ; vêtue avec une élégance un peu voyante, — chapeau rouge et blanc, vêtoiuont de drap ponceau ajusté en belle sinuosité, — d'une main ellerelevait légèrement sa rohe

sur un jupon mauve fanfreluche ; de Tautre, elle tenait un petit sac de cuir à chaîne. A première vue, l'agrément de son visage me rappela la gracieuseté artificielle des commerçantes de notre sous-préfecture.

Je mesurai mon pas derrière elle, de façon à voir son visage de côté. Elle allait, le port un peu raide, les paupières astreintes à ce demi-baissement qui donne un air jeune fdle, • un air modeste.

Soudain, je notai une préoccupation très accusée : de temps en temps, avec un léger virement du front à droite ou à gauche, elle lançait, vers tel ou tel passant, un regard de coin.

Après un examen attentif, je trouvai le regard soupçonneux, inquiet. Alors, quelle pouvait être la nature do la préoccupation ? 11 me sembla que si j'avais porté cent mille francs sur moi, j'aurais ainsi révélé en signes obliques ma crainte d'être frôlé par un pickpocket.

Déduction : cette dame portait sur «^ilc, dans son sac, dans sa poche, je ne sais où, un objet caciié, tentant, do valeur, et elle s'inquiétait de savoir si lud devineur, si nul convoilour

n'allait la menacer. (Ah ! mon vieux Maurice, ce que c'est que d'avoir été un bon élève de philo!)

A peine ce premier point acquis, entre moi et la dame s'intercala un monsieur : chapeau rond, pardessus, canne, moustaclie militaire, — beaucoup de ressemblance avec le percepteur de chez nous.

Et voilà justement qu'il se mit à examiner la dame ; il flairait en quelque sorte son costume, son sac de cuir, comme un douanier mis en éveil : « Il y a quelque chose à dénicher. »

La dame ne pouvait absolument pas voir cet inquisiteur. Eh bien I par une sorte de pressentiment du danger, presque instantanément, elle changea d'allure, elle hâta le pas !

Il fut manifeste que l'homme la suivait avec une décision nette, comme s'il avait surgi exprès pour cela. Puis il la dépassa, se retourna, et je constatai que les deux personnes ne se connaissaient aucunement — et pourtant se comprenaient sur un certain point secret I

Le monsieur avait un visage sérieux, mais contracté, tout à fait « douanier ». La dame changea encore son allure ; elle ralentit comme

si un malaise lui coupait les jambes, et elle allait maintenant, fascinée, le regard indifférent aux autres passants de droite ou de gauche.

Le monsieur se retourna encore ; jamais je n'avais vu des yeux si autoritaires. Il affecta, de son côté, une démarche flâneuse.

La dame essaya de s'arrêter devant une vitrine de modiste ; mais, bien entendu, son persécuteur se mit à contempler un étalage voisin, et il la laissa repartir la première. Talonnée de près, elle sembla se résigner...

Et, brusquement, je formai une conjecture, grâce à la réminiscence d'un récent fait-divers. Cette dame, — dans un accès morbide, à l'exemple de tant de détraquées, — avait détourné un objet de valeur dans un grand magasin, elle reni])ortait caché sous son vêtement, — et, selon une procédure fréquente, un inspecteur la suivait pour lui faire restituer l'objet, sans scandale, sans autre sanction que celle-ci : l'aveu signé de son larcin.

N'était-ce pas évident ? Et tout s'cxpliciuait : la préoccupation de hi damo, puis cet inconnu ayant l'air d'exéciiter une mission et qui no pouvait impreuBiunner si fort qu'uuo coupable.

Les péripéties subséquentes confirmèrent pleinement ma supposition. ,--— —

La dame quitta le boulevard, et, coup sur coup, au moment d'arriver devant sa maison, rue des Martyrs, elle risqua plusieurs virements de tête indiquant un dernier espoir d'échapper — et qui hélas ! lui permirent seulement de constater l'impitoyable persistance...

Elle s'engagea dans le vestibule ; résolument, l'inconnu suivit. Qui, si ce n'est un justicier, aurait pu agir ainsi ?

J'entrai également, un instant après, juste à point i)Our voir, au deuxième étage, la dame ouvrir la porte en face de l'escalier, tourner un visage à attendrir un tigre, — et l'inconnu autoritaire franchir le seuil. Qui, si ce n'est une justiciée, aurait pu admettre un tel procédé ? Elle était prise, paralysée ; il n'y avait aucune ]>arole, aucun geste d'objection à tenter si elle voulait éviter le scandale.

Je résolus d'attendre dehors la sortie du ])orsonnage. Je reconstituais facilement son rôle : « Madame, vous n'ignorez pas ce dont il s'agit ; n'essayez plus de rien cacher... »

Mais combien pénible pour une femme

P>'. M'AME rRKClAT

d'accepter la sanction écrite ! Quels débats, avant de prendre la plume ! La preuve, c'est que riiomme ne sortit qu'au bout d'une heure.

Mû par l'obscur pressentiment que le drame n'était pas terminé pour moi penseur, serviteur de l'humanité, je m'élançai aussitôt dans la maison. En face de l'escalier, la porte était entrebâillée ; j'écoutai... aucun bruit. La crainte d'un malheur me prit si vivement que je poussai la porte... Personne dans la chambre !

Je demeurai sur le palier, stupéfait, envahi d'une telle émotion que je fus secoué d'une toux spasmodique très bruyante. A droite, s'étendait un long couloir, et voilà qu'au fond, dans la demi-obscurité, apparut une forme de femme, comme un fantôme en chemise, et qui dessina vers moi un signe de détresse.

Pris de panique je m'enfuis.

Tu devines, mon cher Maurice, qu'ayant rassemblé mes idées, je veux aujourd'hui même retourner dans cotte maison. Je m'en rends compte : mon inconnue et la IVnuuc fantôme no font qu'une seule personne, huiuelic doit se retrouver. Je guetterai dehors, je

rôderai dans l'escalier, dans le couloir... je dois aborder la naufragée...

Un grand trouble est en moi, il me semble qu'un événement fatal, considérable, me touchant personnellement, va s'accomplir I

Bref, mon cher Maurice, attends-toi à recevoir bientôt une seconde lettre stupéfiante. Et, quant à ma vocation, n'est-ce pas ? la preuve est faite.

Ah ! mon vieux, je sens le feu généreux de l'inspiration, et je voudrais t'embrasser, embrasser l'humanité entière ! Oui, je sens un élan chevaleresque : parbleu ! le souci de l'œuvre à écrire peut s'allier à l'action secourable !...

Mais à quelle révélation se rapporte donc le geste de détresse de la femme fantôme ? Pourquoi éprouvé-je une indéfinissable appréhension ? Qu'ai-je donc à perdre ?

Enfin, cette première documentation achevée, j'irai vite revoir mes parents.

Ah ! ah 1 un fils s'en va, c'est un gamin ; sa mère a encore pour lui ce doux visage simple, ce sourire voilé qui veut prolonger quand même l'état d'enfance ; — quelques jours

après, il revient : c'est un homme ! il a l'ait sa trouée dans le monde I

Et tu te représentes la sainte femme à la gare, avec son regard affectueux, interrogateur ! Et, malgré la mâle prestance de l'arrivant, tu imagines cette sollicitude maternelle — non ridicule, parce que sublime, — et qui dicte la même question après une partie de football ou après une exploration polaire :

— Tu ne t'es pas enrhume, au moins, mon enfant ?

La grand critique d'art Jérôme Parsonval ne comptait plus ses succès auprès des femmes. Il offrait, de loin, l'aspect d'un mousquetaire à la haute stature, à la chevelure noble, à la fière moustache blond cendré. De près, la finesse extrême de ses traits causait un étonnement plein de charme. On eût dit que son visage, à force d'avoir vibré aux chefs-d'œuvre, gardait, en toute circonstance, une sensibilité rêveuse et attendrie.

Célibataire, la cinquantaine franchie, il faisait encore des conquêtes et, presque toujom's, cette fortune particulière était sienne,

de remporter des victoires immédiates, inattendues.

Un soir, à son bureau de la Rei^ue périodique, il trouva une dame qui l'attendait. Elle se leva, salua et se rassit, quand il l'eut invitée, en s'excusant de son arrivée tardive.

Cette dame jeune, brune, portait un costume tailleur vert foncé, un chapeau discrètement fleuri, des gants clairs. Tout de suite, Parsonval, avec sa double expérience, esthétique et galante, lui attribua une supériorité de race, d'après ses mouvements gracieux et d'après cette simphcité de mise qui, chez certaines personnes, révèle un goût sobre, aristocratique, au lieu de dénoncer la médiocrité.

Elle aurait été d'une remarquable beauté, si un défaut do pliysionomie impossible à définir n'avait en quelque sorte démenti le langage Béduisant des traits.

Dès les premiers mots qu'elle prononça, Parsonval admira son magnifique élan de missionnaire fanatirjuo :

— Je suis madame Lamblot, la foiunnî du sculpteur, et je viens vous remercier, nu)nsieur, du magistral article que vous avez publié sur

l'oubliée 141

l'œuvre de mon mari. Lui-même vous dira les sentiments fratornels dont il est pénétré ; mais, auiiaravant, j'ai cédé à rimpatience de ma gratitude et aussi à un véritable devoir. Cai', enfin, l(^s effusions de mon mari seront forcément incomplètes ; il ne pourra pas, sous peine d'outrecuidance ou de fausse modestie, répondre à vos éloges. Seule, je puis en toute dignité confirmer votre glorification de sa vaillance et de son génie.

La visiteuse prit un ton de confidence pathétique.

— Je sais par cœur des passages de votre arlicle. Tous ces joiu-s-ci, des amis m'ont fait le plaisir de déclamer brillamment vos périodes enthousiastes. Comment oublier cette affirmation que « l'œuvre principale du sculpteur, la France civilisatrice, réalise l'harmonie même de la forme et le sublime de la puissance expressive » ? Et vous pensez, monsieur, si j'ai retenu votre jugement, prouvant que les bravos recueillis dans l'entourage n'étaient pas dus à une complaisante politesse. « L'admiration saisit les spectateurs instantanément... » uvoz-vous écrit. Le regard humain demeure

eui'iclii poui' toujours... La vision du monde est embellie ; les gens peuvent dire : aujourd'hui, il y a plus de beauté sur la terre qu'il n'y en avait hier. »

Parsonval, courtois et modeste, souriait à la visiteuse et il regrettait de mal discerner le jeu de son visage, à cause du faux éclairage de l'angle où elle était assise et à cause de sa voilette incomplètement relevée.

Elle continua d'une voix chaude, exaltée :

— Mais je veux, par-dessus ^tout, vous remercier de la véridique biographie que vous avez esquissée. En effet, on doit juger l'homino et la production tout à la fois. Comment parler équitablement de l'œuvre, cette émanation de la personnalité, sans raconter le personnage ? Et vous n'omettez rien des débuts pénibles do l'artiste. D'abord l'apprentissage consciencieux, acharné, puis cette longue période ingrate où l'artiste tâtonne et se cherclio ; cette période stérile où pourtant rurlisto j)auvre doit vivre et où il doit éviter l'appât dos gains trop faciles, les succès éphémères qui trompent et brisent le génie.

Parsonval crut bon do placer un commentaire :

l'oubliée 143

— Oui, le génie exige une lente, obscure et solitaire éclosion et il a cette nécessaire destinée d'être nié, bafoué, méconnu, à ses premiers essais, parce qu'il désoriente notre appréciation routinière, parce qu'il est tout d'abord maladroit, incomplet, parfois monstrueux. Et nous considérons exclusivement ses imperfections évidentes ; nous n'admettons pas cette logique élémentaire que, dans le sublime, dans le grandiose, les défauts eux-mêmes sont forcément grossis...

Mais la visiteuse l'interrompit et il pensa que le mieux était de la laisser exhaler son émotion.

— Et aussi, monsieur, l'homme de génie a contre lui d'être timide et sans prestance ; son extérieur ne favorise pas la réussite... En ce qui concerne notre ménage, vous avez admirablement mis en lumière ces lenteurs du début : nous avons vécu des jours désolés et il était temps que le succès arrivât. Nous avons failli souvent renoncer à l'idéal glorieux... Pour empêcher mon grand artiste de déroger, moi-même j'ai dû assumer des besognes accablantes, m'astreindre à des travaux de veillée méticuleux, trop méticuleux... •

Elle eut un sursaut nerveux comme si elle s'égarait loin de son sujet ; son intonation un peu assourdie redevint sonore :

— Heureusement, votre providentielle entrée en scène nous a sauvés. Car il y a doux considérations inséparables : l'artiste et son génie, — le critique et sa justice. Sans vous, proclamateur écouté, aucune gloire ne serait.

En gestes discrets, Parsonval se défendait d'une influence exagérée et il examinait avec quelque stupeur cette .femme décidément très belle ; malgré le faux-jour, l'envolée de sa conviction faisait disparaître do son visage toute ombre défectueuse. Elle continuait :

— Et peut-on imaginer rien de plus triste, de plus affreux : le génie restant méconnu ! N'est-ce pas comme une offense de l'humanité envers soi-même, comme une négation fondamentale de l'espoir et du progrès ! On ne conçoit pas de plus lamentable iniquité : un fervent artiste dont la persévérance, les efforts et la souffrance restent ignorés. Car l'œuvre sublime BO crée dans la douleur... Mais vous avez surgi noblement... Et il n'y a ({u'un frère de

génie, qu'un autre artiste, qu'un autre grand cœur, pour dire cette longue ascension entravée de cliutes, d'erreurs, de découragement, d^e pièges malveillants... Vous avez montré le public si longtemps inattentif et qui daigne enfin regarder... pour ne pas comprendre ! Et les critiques harcelés, trop essoufflés à suivre les arrivants, pour pouvoir aider les nouveaux ]»arlanls... jusqu'au jour où la loi d'équilibre <'t do vérité s'impose. Vous l'avez dit : la falalilé des résultats existe ; il faut l)ien que la volonté, l'héroïsme, le don personnel obtiennent leur récompense ; il faut ])ien que l'artiste rontemple son labeur dans la joie du triomphe...

La visiteuse, trans])ortée, avançait vers l'arsonval une sorte de baiser reconnaissant. VA il pensait : « Je n'ai jamais vu une femme aussi impressionnante ; quel feu ! quel emballement ! Et elle a raison ; mon rôle de critique est considérable... je ne croyais pas avoir si J)ieii plaidé... »

— Et vous avez énoncé, monsieur, une constalation particulièrement frappante; l'œuvre d'art offre cette caractéristique exclusive : tout le monde y a sa part. Ce n'est pas prin-

146 M' AME PRE Cl AT

cîpalemcnt pour lui-même que l'artiste a travaillé ; le monde entier profite de sa victoire, le. monde entier est récompensé.

La voix vibrante atteignit la note théâtrale, le geste invita une foule imaginaire :

— Venez tous voir la réalisation prodigieuse! Emplissez vos yeux, votre intelligence, votre cœur : voilà de la beauté ! Voilà l'harmonie des mouvements, la mesure, la grâce, la pureté des lignes. Nous t'apportons cela, ô monde, en remerciement de ce que tu nous as laissé vivre... (Et l'œuvre d'art, c'est plus que la dette payée, c'est la générosité, c'est la magnanimité...) Car, venez, les négateurs, venez, les envieux, les perfides, vous qui méprisez le talent et contestez l'effort; voilà de la beauté ! Il y a aussi votre part !

Il fallait bien qu'à la longue, le critique luimême s'enivrât. Une sorte d'évidence accaparait son esprit.

Mais oui, sou rôle dominait suporboiudil. C'était lui, Parsonvol, qui avait fait le plus pour l'artiste et qui avait produit la justice complet»', (Ml api)elant tous les goiis à prendre leur part (l<( la l'ichossc, loiiH : mêuu' les

l'oubliée 147

ennemis, même les plus louches détracteurs... En vérité, il n'avait oublié personne. Et, ma foi, il sentait aussi l'équité de cette reconnaissance envers son mérite éclatant.

Pom* mettre le comble à son émoi, la dame, après une pause souriante, descendit soudain de la hauteur invocatoire au diapason intime.*

— J'ai terminé, monsieur, je tenais à crier devant vous ces choses de mon cœur... Excusez mon élan, il est sincère... il est bien sincère.

La visiteuse se leva, et elle eut une manière vraiment imprévue, exceptionnelle, de tendre les mains.

Parsonval, en qui chantaient les hymnes du bonheur pour tous, s'empressa de saisir les mains offertes... ma foi, il commencerait les baisers par elles...

Alors, la femme du sculpteur lui dit posément, avec une ineffable simplicité, sans regrets, sans trace de prétention à un égard personnel :

— Oui, monsieur, vous seriez bien aimable de me guider... ma bonne m'attend dans l'antichambre... les veillées m'ont rendue aveugle.

Ce matin-là, au ministère, Le borgne, en entrant dans le l)ureau des rédacteurs, interpella ses deux collègues :

— Vous no savez pas ? C'est dégoûtant, je viens d'apprendre que, cette fois encore, notre mallieureux Duchon ne sera pas nommé commis principal, en dépit de son ancienneté, de son zèle et de l'occasion qui se présente dans notre section même.-

Toutenvin posa son journal :

— Que voulez-vous ? notre chef ne le propose pas pour l'avancement. Duchon est de ces expéditionnaires ignorés, perdus dans l'admi-

nistration, qui remplissent leur devoir sans rien demander ; personne ne s'occupe d'eux. A part le garçon de bureau qui apporte les expéditions à faire et remporte les expéditions faites, personne ici ne soupçonne l'existence du nommé Duchon.

Globinet proposa :

— Il faut absolument tenter un coup... cela aura l'air d'une farce plus ou moins [traditionnelle et, en réalité, ce sera une façon, la seule, de révéler en haut lieu le marasme de Duchon. Dame ! il en résultera ce qu'il en résultera.... Nous allons fondre sur Duchon, tous les trois, gesticulants, frénétiques, irrésistibles. Censément nous avons appris que sa nomination est signée, nous le félicitons chaleureusement et nous lui persuadons — puisque le chef est en congé — d'aller remercier le Directeur général en personne I

Les deux collègues eurent un sursaut d'épouvante : le Directeur général ! Autant annoncer d'avance la révocation de Duchon !

Toutenvin hocha la tête :

— Dans une oocnrrenco grave, pour sauvcM' la vie d'un parent, supposons, j'irais trouver le

ministre, le Président de la République, le tsar... mais jamais, à aucun prix, je n'aurais le courage d'affronter le Directeur général... et je suis un monsieur qui n'a pas peur.

Mais, le cas était désespéré ; après bien des hésitations le complot fut mis à exécution.

Sous certains rapports, Duchon possédait la naïveté d'un enfant de dix ans.

Les trois rédacteurs parurent si sincères, si emballés, si affirmatifs, que le brave homme partit répéter la phrase qu'on lui avait dictée :

— Monsieur le Directeur général, je suis monsieur Duchon, expéditionnaire ; j'ai appris que vous aviez signé ma nomination au grade do commis principal ; je viens vous présenter mes remerciements.

Le Directeur général, — la plus haute autorité après le ministre, — ne recevait jamais que les chefs de service ; les chefs de bureau même n'arrivaient pas jusqu'à lui.

Duchon, docile aux indications de ses guides, passa par le couloir particulier des chefs de service, frappa à la porte réservée, qui n'était gardée par aucun huissier, et entra tout de go.

Il était modeste, convaincu, déférent, mais point servile. C'est pourquoi il n'avait aucunement conscience de sa hardiesse.

A quarante-sept ans, il accusait la soixantaine; long et maigre, avec une redingote déjetée, marmiteuse, il montrait une calvitie triste, bordée d'un bouquet de poils gris au-dessus des oreilles, des yeux éteints derrière des lunettes communes, un long nez égaré, une moustache tombante, des joues plates, jaunâtres, désolantes.

Le Directeur général était un quinquagénaire violent, rouge, aux cheveux teints ; ses subordonnés ne l'approchaient qu'avec appréhension. Malgré son invitation courtoise, jamais un chef de division n'aurait osé s'asseoir devant lui.

A la vue de Duclion, il fut stupéfait et indigné ; il n'imaginait pas la présence d'un pareil grotesque dans son ministère. Tout de suite, il devina la mystification. Kt ce hère piteux, inadmissible romiiio nuphjyé, le dérangeait daiisTutud»' (l'iiiit'«|m'sli(Mi internationale près-

santé, énorme ! Une poussière fourvoyée dans l'organisation d'un monde, quoi ! Ce qu'il allait vous balayer ça !

Il allait lui en donner de l'avancement, au Duchon ! Oui, oui !... il allait lui asséner une mise à la réforme immédiate, — avec déduction de la journée présente, que ce fantoche ne terminerait pas au ministère !

Ce fut, chez le haut dignitaire, cette exaspération effrénée, telle que cela ne suffirait pas, cela ne soulagerait pas assez d'accomplir isolément l'acte de répression décidé, il faut l'agrandir, le prolonger par une ironie impitoyable, qui donne une satisfaction de rancune.

— Asseyez-vous donc, mon cher monsieur Duchon, prononça-t-il avec un sourire de cannibale.

Duchon osa s'asseoir I

Alors, pour mettre le comble à la dérision, le Directeur se leva, lui 1 et parla debout après avoir esquissé une révérence, en parodie :

— Et cet avancement vous satisfait ? Il vous se.mble mérité ?

— Mon ancienneté, monsieur le Directeur, me permettait d'espérer...

Le directeur avait une fulgurance de regard, un tremblement de la mâchoire qui aurait fait fuir tout l'état-major du ministère...

— Et depuis combien de temps êtes-vous ici ?

— Depuis vingt-sept ans.

— Ça ne se dirait pas ! Je vous aurais pris pour un nouveau... Et comment allez-vous ? ajouta le Directeur sur un ton effroyablement sarcastique et en se rasseyant pour mieux darder son insolence.

— Je vous remercie, monsieur, à part un peu de fatigue...

Le Directeur griffait ses papiers, il continua en moquerie :

— Et vos enfants ?

— Toujours assez délicats... Co sont des Parisiens...

Machinalement, le Directeur clierchnil un objet à lancer à la tête de |Ducli()u.

— Et votre femme ? grinça-t-il.

— Elle, ce sont les pieds qui souffi'LMit... lt;s pieds et les genoux... le restant de s;> dornièro couche...

Ail p.'U'oxysmo (\o rirril;iti(»n, le nirccItMir

voulut encore lâcher une dernière question bouffonne, insensée, une question équivalant à une gifle — pour faire enfin sentir à cet imbécile son imbécillité. Alors, les dents sorties, cherchant à mordre, il exhala :

— Et... et votre concierge, comment va-t-il ?

Certains faits se produisent qui font dire, après coup : il faut vraiment que j'aie le cerveau solide pour avoir conservé ma raison, devant une pareille monstruosité. Tel fut le cas pour le Directeur général.

Sur sa question furibonde, Duchon, qui était assis au bord d'un fauteuil, serenfonça confortablement, sa personne prit de l'aisance, son long nez trouva l'orientation désirable, ses yeux éteints s'animèrent de contentement, sa voix se posa :

— Mon concierge est tiré d'affaire, monsieur le Directeur, je vous remercie, fit-il avec un saint reconnaissant.

l^^til s'engagea dans un discours amical, intime.

— Ah dame I perdre cinq cents francs est

une rude affliction pour un concierge, et il faut croire à la fatalité, car enfin le malheur est arrivé juste comme la maison venait d'être vendue, et le nouveau propriétaire est un homme dur, intraitable... surtout il ne connaît aucunement Lagredon, notre concierge. Si Lagredon était allé dire : on m'a volé cinq cents francs sur l'argent des termes, c'était un homme perdu, c'était toute une famille perdue, jetée à la rue...

Le Directeur, suffoqué, s'était arrêté juste au moment d'appuyer sur la sonnerie électrique et de faire jeter dehors l'intolérable Duchon, sans aucune explication. Et voilà que, lo coudo sur son bureau, il écoutait tout en labourant son crâne avec ses ongles. Duchon continuait, de plus en plus confiant, aisé, naturel.

— Oui, toute une famille écrasée, car les Lagredon, en plus de leurs charges, la vieille paralytique et le reste — avaient pris chez eux l't'ufant de leur iii«''ce qui est une pauvr»» fille séduite, abandonnée... Un enfant de quatre ans... Dame 1 (;a a été le premier élan : moins d'une heure uprés le désastre de Ijagredon, l'i-nfant était chez nous, recueilli, installé, adopté — je crois mr-ine (|iie n\es doux aînés, ipii ont

treize et quatorze ans, s'étaient déjà battus à qui lui ferait une place dans son lit... La vérité, monsieur, est que, même devant une catastrophe, 0(1 commence parle secours le plus agréable : cet enfant avait toujours fait envie à ma femme ; il est frisé, blond, avec une si gentille fossette au menton...

Le Directeur, étonné lui-même qu'une telle diversion fût possible, — les yeux sur le grimoire ({ui intéressait l'univers innombrable, — écoutait l'aventure d'un infime individu — et c'était comme si la gravitation qui marque le temps de rilumanité s'était arrêtée pour un moment.

Duclion allait, imperturbable :

— Je rougis de le dire, mais le cœur est plus l(Mit (juaiid il s'agit d'un secours compliqué. 11 n'y avait pourtant ni à chercher, ni à hésiter : dans la maison, moi, Duchon, employé titulaire au Ministère, je suis lo locataire le plus important, j'ai une situation garantie, — mon devoir • tait tout tracé... moi seul pouvais agir... Mu femme me regardait, moi je la regardais, — nous tlésirions autant l'un que l'autre faire le nécessaire... croirait-on ? De vieux époux comme nous I c'était l'embarras de savoir qui parlerait

158 M'AME PRÉGIAT

le premier I Bref, cela s'est tout de même fait on temps voulu, le jour même : j'ai emprunté les cinq cents francs, remboursables par mois, à notre ancien propriétaire, le banquier Turner, et Lagredon a rendu ses comptes, comme si de rien n'était. Bien entendu, je n'accepterai pas de restitution : il a trop de charges — en conscience, je ne pommais pas : j'aurais un remords...

Le Directeur songeait. Duchon ne personnifiait plus le gâtisme administratif, — il avait une individualité marquée, imposante. Il personnifiait une force à la fois insaisissable et toutepuissante : la solidarité des pauvres gens, — dont il faut sans doute tenir le plus grand compte dans le maniement des nations. Il personnifiait la solidarité inépuisable des petites gens qui fait la souveraine grandeur du peuple, — il montrait ce ciment de bonté grâce auquel les plus humbles gens vivent, durent, s'accroissent avec rien, semble-t-il, — en négation de la science, de la statistique, de la logique, — on dérision du possible qui se limite et (jui s'explique !

— C'est vous dire, monsieur le Directeur, que mon avancement arrive à point, — car cet

enfant, nous le gardons, — je lui apprends à lire sur des images, ma femme lui a coupé un habillement complet dans ma vieille jaquette marron.

Là, Duchon eut un clignement d'usurier.

— Comme nous ne réclamerons pas d'argent à Lagredon, il n'osera pas nous réclamer l'enfant... Ah ! ah ! il faut être retors dans la vie...

Cependant le Directeur se frictionnait les mains nerveusement : assez philosopher, la mystification de Duchon ne pouvait avoir un heureux résultat pour tout le monde, — comme il serait arrivé dans un vertueux ouvrage à l'usage de lecteurs bien pensants. La nécessité de gouvernement voulait que des sanctions sévères intervinssent.

Et d'abord, le chef de bureau négligent, égoïste, qui avait laissé moisir ce triste Duchon, serait mis à la retraite : il était riche et touchait à la fin de sa cai'rière. Cette vacance d'emploi permettrait un mouvement de personnel ; les collègues mystificateurs seraient exclus de cette

160 m'ame prkciat

promotion. Duchon, parbleu ! aurait son avancement ; mais il fallait tout de même le frapper — il fallait, tout au moins, le renvoyer à son pupitre, aplati, tremblant, épouvanté.

Soudain, le Directeur interrompant son paisible interlocuteur, se dressa, croira les bras, fulminant, tragique. Ancien cbef de'groupo politique, il se connaissait en bluiï oratoire.

— Alors, monsieur Duchon, vous vous figurez que la situation est tolérable 1 vociféra-t-il. Vous avez des dettes !... Un attaché au ministère, ayant des dettes !... Vous croyez que l'administration va pouvoir continuer à fonctionner thuis des circonstances ])areilles !

Une gesticulation terrifiante montra l'administration entière désorganisée par le fait do Duchon.

Celui-ci était resté bouche ouverte, au milieu d'un mot, — il avait été saisi tout brûlant i)ar une cataracte glacée, et il se t(uiait les bras écartés, tremblants, égouttants, la tèt(i dansante, nous l'avalanche formidable.

Lo Directeur, dans un transport aveugle, paraissait devoir culbuter son bureau, pour mieux écraser son criminel subordonné.

— Vous n'avez donc pas prévu les consé- (|ucMCOs inouïes de votre conduite ? Sachez-le, monsieur, et n'en parlez jamais à âme qui vive : vous m'obligez, moi ! à délaisser les intérêts mondiaux confiés à ma' gestion et à aller en personne rembourser le banquier Turner !... IHiis je devrai faire passer cette dépense sur je ne sais quel chapitre de frais imprévus ! Car, je le répète, l'honneur des bureaux ne peut lester ainsi compromis, par vous, monsieur ! objet de faveurs administratives !

Uji silence — puis l'ampleur du geste, le fracas de la voix :

— Ce qu'il fallait faire ? Vous osez, monsieur, demander ce qu'il fallait faire ? (Duchoii ne demandait rien du tout : le malheureux eût été bien incapable de proférer une syllabe ; anéanti dans son fauteuil, ses yeux désorbités touchaient le verre de ses lunettes, sa bouche grelottait de travers.) Il fallait, ici même, demander l'autorisation de vous endetter. Car, en supposant que vous ayez bien agi — savez-vous, monsieur, qu'agir bien sans permission est le pire de tout ! Car cela détruit l'autorité, la hiérarchie.

Le Directeur eut un ricanement convulsif, effroyable :

— Agir bien sans autorisation ! Mais alors, monsieur, que reste-il ? pourquoi un Directeur ici ? Obligez-moi à donner ma démission !...

C'en était trop : Duchon considéré comme un révolté 1 lui qui n'avait jamais encouru, non pas une réprimande, mais une observation ! lui qui n'avait jamais rechigné à faire, non pas seulement son service, mais celui des collègues, par sincère dévouement, — pour le coup, il sembla que sa vie même allait s'évanouir par son long nez éperdu.

Le Directeur alors ménagea sa sortie, d'un mouvement grandiose, le bras étendu, l'index impérieux :

— Allez, monsieur, retournez à votre bureau. Et tout à l'heure, dans un instant, quand vous entendrez une voiture traverser cette cour, — tournez les yeux, voyez la cocarde tricolore du cocher, — et baissez le front sur votre copie, monsieur : ce sera le Directeur général des Affaires d'État qui ira en personne payer les dettes d'un commis principal insoumis 1

Voici lu confession de Martial :

— Brusquement, un jour, j'ai appris que Lurtin, mon vieil ami Lurtin, était l'amant de ma femme !

Après une crise de douleur indicible, j'ai mis le traître en jugement devant ma conscience. Et, n'ayant pas trouvé une excuse, ni grande, ni petite, à cet acte monstrueux : « prendre la femme d'autrui », — j'ai condamné Lm'tin à mort, et décidé que la sentence serait exécutée de ma propre main.

Une impression profonde, certaine, me disait que j'agirais froidement, sans faiblesse, et que

164 m'ame prkciat

je n'éprouverais ensuite ni crainte, ni remords : la justice criait, j'obéissais à la justice.

Alors, soutenu, aidé, inspiré par le droit, mieux encore : par le devoir, — j'usai d'un stratagème simple et brutal.

Un dimanche, — tous les locaux de la maison loués au commerce étant vides, aussi bien les miens que ceux des voisins, — je mandai Lurtin sous prétexte de le consulter pour [une transformation de mes bureaux.

Il me trouva assis dans le kiosque du caissier, une sorte de cage à façade grillée ; il pénétra sans méfiance, je me levai i)our lui serrer la main, puis, d'un bond je sortis et je l'enfermai à double tour.

Gomme il tâtait le vide, tel un aveugle, jr vociférai, menaçant, devant le solide grillage :

— Vous m'avez pris ma femme, je vais vous hier avec ce revolver.

Par un étrange résultat, Lurtin cessa aussitôt de s'eiïarer ; il devint pâle, et s'eiïorçant do maîtriser un tic nerveux, il s'assit face au guichet ouvert, le regard droit sur mon arme, la tête en quelque sorte offerte à mon tir.

Cotte attitude bravo, stoïqno, me (lé[>ila.

J'espérais assister aux épilepsies de l'épouvante ; je m'étais représenté par avance Lurtin pareil à un rat prisonnier, tournant autour de la cage, sautant d'angle en angle, se cachant sous le bureau-caisse, grimpant dessus, exécutant à ma fantaisie les plus lâches cabrioles, selon le déplacement de mon poing armé; j'avais prévu aussi des suppplications, des hurlements, un marchandage misérable.

Le silence inattendu m'obligeait à ime nouvelle vocifération agressive :

— J'aime ma femme, comprenez-vous ! alors je me venge.

Lurtin répondit posément, un bras appuyé sur le pupitre du caissier :

— Vous n'aimez pas votre femme. Selon la règle ordinaire, c'est vous-même uniquement que vous aimez, à propos d'elle. Aimer quelqu'un c'est pouvoir lui faire un sacrifice ; eh bien, ma mort affligera tout au moins votre femme et vous séparera tous deux davantage...

Je me mis à rire haineusement :

— Ah ! oui, j'ai vu ça au théâtre : le mari trompé qui pardonne par magnanimité, ou qui laisse l'amant impuni par véritable attachement

envers la coupable... Oui, oui, excellent effet de scène ! Mais dans la réalité, ça n'arrive pas... Lurtin s'empara de ma déclaration, avec fermeté, comme si son propre sort était en dehors de la question :

— Précisément, dans la vie, on agit égoïstement.

Encore une fois, les choses ne tournaient pas à mon gré ; il m'aurait fallu une altercation, un échange violent de contradictions et à un moment, mon coup de feu serait parti tout seul. J'avais commis une rude bêtise en ne tirant pas tout de suite siu* Lurtin, sans discours ; maintenant, le meurtre paraissait moinsjustifié. Ma résolution faiblissait et pourtant jo m'exaspérais :

— Pas tant de malice ! criai-je, puisque vous parlez avec un tel détachement, avouez f[u'à ma place vous frapperiez aussi le voleur d'amour.

Lurtin bougea les yeux, exactement pour voir si mon revolver lui permettait de ré|)ondre ; « ai-je encor(yl(^ temps ?» Il exposa brièvement fjiie son tempérament, autre que lemien, l'empô- (•iM-raii d'agir coinru»! moi. Dans les cirooiisiances passionnelles, on obéit à la M;iliire, à

une faculté indépendante de la volonté. Il ajouta que l'épreuve avait eu lieu : à lui-même, on avait pris une femme aimée, il s'était abstenu de frapper.

Il se tut, sans plus de détails, car il avait bien mieux que moi le sentiment de la mesure. Sa manière laconique signifiait : « A quoi bon tant d'histoires, pour tuer l'amant de sa femme ! Si vous continuez, vous n'aboutirez pas. »

Mais ne voilà-t-il pas que moi, subitement, j'éprouvais le désir pressant, irrésistible, de connaître son aventure d'homme trompé ! Ne voilà-t-il pas que cette curiosité primait mon besoin de vengeance, et s'y substituait momentanément.

Lurtin vit à ma mine que j'attendais 1<> développement de son histoire. Après tme courte pause, il parla, douloureux et pensif (douloureux pour le passé, non pour le présent où la mort était devant lui) :

— Cette femme, je l'avais connue sage, et nous n'étions pas mariés, donc je l'avais conquise absolument, dans toute l'acception du mot ; elle était bien plus mienne qu'une épouse légitime. Au point de vue possession, ce qui est

168 M "AME ri\::(;iAT

le plus à vous, c'est ce que vous avez obtenu tout seul, sans le secours des usages, des conventions, des formalités légales. Cette femme, personne ne me l'avait donnée, accordée, personne ne s'était entremis ; aucune modération, aucune condition, aucune restriction n'existaient à mon droit total de maître... J'ai donc subi la privation la plus complète, la plus affreuse, la plus inguérissable ; j'ai donc été victime du vol le plus impardonnable...

Lurtin s'arrêta encore, par le sentiment de la logique active : la tirade que je lui laissais faire n'était pas du tout en situation ; s'il continuait, nous déraillions absolument.

Je commençais, en effet, à éprouver la gêne de l'incohérence, mais de plus en plus je voulais savoir. Une violente contraction rendit mon visage impénétrable et je lançai brutalement :

— Eh bien ? eh bien ? Après ?

Lurtin eut, je crois, un imperceptil)lo haussement d'épaules et il narra sa torture, ses course» désespérées à la piste de l'infidèle et du ra ♦'issour. Bref, un jour, il lui avait été donné de les Hurprendre an gîte, et avec la facilité toute particulière de tuer le ravisseur à coup sûr, sans

CŒURS MASCULI.NS 169

lutte, sans risque personnel. Eh bien ! il ne s'était pas vengé. Et il ne prétendait pas avoir été arrêté par cette considération (vraie aussi, quoique contredisant son assertion précédente) à savoir que chaque créatiire s'appartient, que la femme enlevée ne lui appartenait pas en réalité, qu'aucun individu n'a droit de possession sur un autre, pas même le père sur l'enfant... Non. Les notions philosophiques acquises n'em]^ècheni jamais d'agir selon le tempérament : on a beau savoir par lecture que toute supériorité est dans la douceur, si l'on est d'une nature violente, on agit avec violence dans les circonstances propices. Il n'avait pas tué, parce que son tempérament n'y consentait pas.

Ma curiosité n'était pas satisfaite. Je ricanai par contenance :

— Quel tempérament ? pourquoi ce tempérament ?

Lurtin expliqua que le tempérament devait parfois se confondre avec l'égoïsme, avec la façon do sentir son intérêt. Son égoïsme ù lui ne gagnait rien au meurtre, lequel apparaissait inutile d'un part, « aggravant » d'autre part : tuer n'empêcherait pas qu'il eût cessé d'être

aimé, et ne ferait pas qu'il fût aimé de nouveau. Tuer ne donnait rien.

L'étrange impulsion qui me dominait se clarifia. Je voulais connaître l'époque de l'aventure, la désignation de la femme et du ravisseur. Je rétorquai hypocritement :

— Le motif de votre longanimité est bien plus simple ; vous étiez très jeune à l'époque de cette lointaine catastrophe, vous pouviez prévoir d'autres amours consolatrices...

Lurtin fut obligé de répondre avec quelque précision : la catastrophe n'était pas lointaine, car déjà nous étions en relations et ce jour-là, au lieu d'aller accomplir la vengeance facile, offerte par la complicité rapace d'un aubergiste, il était venu chercher le réconfort de mou amitié...

— Bavar<lage ! mensonge ! m'écriai-je, vous ne m'avez jamais demandé consolation.

Tjurtiii répliqua :

— Je ne vous ai en <*ffet pas rencontré ce jour-là, ni les jours suivants : c'était l'année qui a précédé votre mariage où vous files un(^ absence do deux mois...

A ces paroles, jo me déplaçai abasourdi.

Pour mieux comprimer mon front, je posai mon revolver sur la tablette devant le guichet ouvert ; Lurtin n'aurait eu qu'à allonger le bras pour s'en emparer. Pensez donc : l'étrange et inexplicable instinct qui avait guidé ma curiosité ne s'était pas trompé ; une intuition manifeste, criante, me révélait que j'étais, moi, le ravisseur inconnu, épargné par Lurtin !

Oui ! j'avais séduit une jeune femme et l'avais emmenée en voyage. Très mystérieuse, elle avait obstinément gardé secret le nom de son premier amant. Au bout de deux mois, elle avait disparu sans qu'il m'eût jamais été possible do retrouver sa trace. Je m'étais marié pour faire diversion à un intolérable chagrin.

Donc, sur le coup, là, devant Lurtin, je mon-

I rai une sorte d'égarement ; par bonheur, il n'eut aucun soupçon, il attribua sans doute cette nouvelle incohérence à ma désolation actuelle.

II m'examinait, moins pâle, moins raidi, cillant vers lo revolver posé à sa portée, et il répétait à voix basse, comme pour lui-même : « Votre consolation m'a bien manqué... un mari trouve ioute faite sa fortune d'amour... j'avais gagné mon amour, moi!... Il est plus abominable de

prendre dix francs de salaire à un journalier, que mille francs à un rentier... »

Je me ressaisis, je sentis qu'il fallait soutenir mon personnage ; avec effort, je cinglai Lurtin d'un ricanement :

— En définitive, par navrement d'avoir perdu la susdite femme adorée, vous m'avez pris la mienne.

Lurtin murmura :

— Prendre une autre femme n'est pas incompatible avec le désespoir.

Je ne le savais que trop ! Et le drame inouï qui se passait en moi atteignit la dernière cruauté. Il m'apparaissait clairement que je n'avais jamais cessé d'aimer la disparue, et que je n'aimais pas, que je n'avais jamais aim«'^ ma femme ! Je m'étais marié pour oul)lier, et mon mal, soudain, redevenait intoléral)le comme au premier jour !

Il ne s'agissait plus de lucr Lurlln, il s'agissait d'avoir des nouvelles de Mauricette, — la disparue, — de savoir si Lurtin la recherchait encore, s'il possédait quelque indice. Mais comment faire ? je ne pouvais risquer aucune allusion aux questions qui me dévoraient.

La passion est une prompte et formidable conseillère. Je m'enfonçai dans mon rôle d'emprunt, dans mon rôle de mari rendu fantasque et incohérent par l'affliction. Je m'adressai à Lurtin sans le regarder, en allant et venant j devant le guichet, les mains derrière le dos, la tête pendante, tristement :

— Eh bien, avec votre bavardage, vous avez tout do même atteint le but ; je n'ai plus envie de vous tuer maintenant ; un meurtre à froid, comme cela, n'est pas possible. Ah ! ah ! vous vous êtes bien gardé d'une altercation ! Bien joué, mon cher Lurtin ! Je vous reproche de m'avoir volé, vous me répondez avec une histoire, vraie sans doute, mais n'ayant aucun rapport avec mon malheur, à moi... et je me laisse piper !

L'idée fixe me lancinait, il fallait à toute force pousser l'enquête. Ma voix éclata eu ironie :

— Parbleu ! de nous deux, c'est vous le plus malheureux : moi, je vais retrouver ma femme et la mieux garder ; vous, moins favorisé, vous n'espérez pas retrouver votre première dulcinée ?

Malgré sa bravoure et son calme fatalisme,

174 m'ame préclvt

Lurtin fut sensible à ma parole d'amnistie ; il s'agitait sur sa chaise, il aurait voulu, je crois, me présenter quelque excuse, quoique expression de repentir sincère. Il se contenta de faire allusion à des projets en cours : après de longues ténèbres, une lueur lui faisait espérer que Mauricette n'était pas perdue pour toujours.

— Une lueur ! clamai-je avec la plus imprudente frénésie.

Mais Lurtin ne vit encore là qu'une fornie de mon ironie. En un instant, j'eus établi un i»lun complet pour l'avenir :

— Liu'tin, dis-je gravement, je vous fais grâce, à une condition : c'est que ma femme ne sera pas chagrinée. Par conséquent, vous allez nie promettre par serment do continuer vos visites à la maison, comme si rien ne s'était passé entre nous deux.

Lm'tin promit, étonné de m'avoir si mal jugé, forcé do reconnaître que vraiment j'aimais ma femme, au-dessus de moi-même.

J'ouvris la porto du kiosque, Lurtin ])assa (levant moi, sans précipitation, il gagna la sortie do son pas habituel, tandis que je notiliais :

CŒUKS MASCULINS 175

— Demain lundi, vous venez dîner, n'oubliez pas.

Depuis cette scène si dramatique, ma femme est redevenue très fidèle et me soigne bien ; Lurtin observe vis-à-vis d'elle une parfaite correction.

Quant à moi, mon attachement pour Liu'tin s'est beaucoup renforcé. Je ne peux me passer de sa société. Je suis comme une âme • Il peine, dès que mes occupations commerciales nous séparent. Vraiment, je l'affectionne J)oaucoup.

Et alors, vous ne devinez pas ?

Par une sollicitude dont Lurtin est très touché, je lui parle constamment de son aventure passionnelle, de cette Mauricette qui a disparu. 11 ne se fait pas prier pour me dire ses plus secrètes pensées. Constamment je l'invite à parler, constamment il s'épanche, il me tient uu courant de ses recherches ; il admet les avis ({HO dicte ma sagacité.

Et voilà pourquoi vous me voyez si fiévreux : j'espère que Lurtin va retrouver Mauricette ! Oh ! mon Dieu, ce serait trop de bonheur...

17G M 'A. ME PUÉCI.VT

Oui ! il la retrouvera, j'en ai la palpitante certitude. Et alors, j'attends avec émoi, en pleurant doucement tout seul, j'attends avec une anxiété avide qui me cause presque des défaillances... j'attends de pouvoir une seconde fois la lui enlever !

Ma chère Jeanne,

Tu sais que j'ai eu quinze ans le 31 juillet dernier et qu'avant les vacances actuelles, nos condisciples disaient quelque bien de moi, au lycée. Elles ne me connaissaient pas. Autant l'avouer tout de suite, je suis ce que l'on appelle «un vilain monstre ».

Cette lettre va te fournir une trop facile démonstration.

A quinze ans, n'est-ce pas, l'on doit, par sa tenue, sa conduite, ses préoccupations, prendre l'importance d'une grande personne.

178 M'AME PRKCrAT

Je me suis donc posé très raisonnableiaent cette question : quels actes les plus intéressants, les plus sérieux font ces dames, ces demoiselles, amies de maman ? Réponse : des actes de bienfaisance. A quoi se rapportent les plus émouvantes conversations de five o'clock ? aux œuvres de charité.

Ma détermination se trouvait tout indiquée : je vais choisir un genre de charité personnel — ainsi j'aurai mes soucis supérieurs et mes motifs de discours éminents, — ainsi je serai effectivement une grande personne.

Par exemple, je puis porter chaque semaine dix francs à une famille malheureuse.

As-tu remarqué cela, ma chère Jeanne ? Des pauvres, il en pleut quand on n'en a pas besoin, puis, quand on en veut, on ne sait plus où les prendre. Tu n'imagines pas mon incapacité, quand il s'est agi d'avoir une adresse.

J'ai dû interroger la lingère qui vient en journée chez nous, et qui habite un quartier populeux. Elle a bien ri, à mes dépens : — « Ne vous tracassez pas, mademoiselle Marthe ; dans ma maison précisément, au cinquième étage, loge une femme mnlndo avec des petits enfants.

Et c'est fait exprès pour que vous puissiez y aller toute seule, sans crainte ; vous montez dans le tramway que Ton voit passer d'ici et vous descendez à la dernière station, je demeure juste en face. »

Bref, munie de tous les renseignements nécessaires, je me suis mise en route, un bel aprèsmidi, bien persuadée que j'avais le don de la charité, comme on a celui de la musique, du dessin. Je serais brillante, originale à souhait, des émotions rares jailliraient de moi et je pourrais les traduire de façon à provoquer l'étonnement, l'admiration du monde. Bref, mes mérites éclatants me rendraient l'égale de quelque prési-. dente d'œuvre ou de quelque dame patronnesse.

La porte de mes indigents était grande ouverte : une femme assise, la tête entortillée, faisait manger la soupe à un tout jeune enfant, trois autres bambins se tenaient près de la table à regarder cette opération.

J'ai fait un salut aisé et la phrase à dire m'est venue naturellement :

— Je vous demande pardon, des personnes m'ont appris que vous étiez dans 1 embarras et l'on m';i cliargéo de vous apporter ceci.

ISO m'a ME PRKCIAT

Mes deux pièces de cinq irancs enveloppées dans une papillote, j'ai tendu le petit paquet À la fillette aînée âgée d'une dizaine d'années.

l!^lle s'est mise à sauter, en criant

— Ah ! maman, quelle chance !

La femme qui bâiait, la cuiller à la main, s'est réjouie à son tour : — « Mais il faut remercier !... Mademoiselle, vous présenterez mes remerciements bien sincères ; veuillez dire que ce secours nous a fait un grand plaisir, un grand bien,..

Alors, par une cause inexplicable, je me suis senti rougir, j'ai prononcé : oui, oui, en remuant la tête et vite je me suis sauvée.

Arrivée au tramway, c'est là où j'ai reconnu que j'étais un monstre : impossible de troiivci' en moi le développement de mon sujet : « la charité accomplie » ; impossible de trouver Jes émotions satisfaisantes qui se traduisent en phrases exclamati\ es, en descriptions vibrantes, pittoresques. Quelle sécheresse de ra»ur ! J'avais beau ni'interroger, m'e.\«'iter : aucun lyrisme, aucun pathéti(|ue comportant des gestes véhéments. Kt je n'avais \\i\s cnvir de liomlir. dit (•ri(!r, d'oxhibnr mes mérites é'chilatils ; ils

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