‹ M'ame PréciatChapitre 14 sur 17 · I.i: \ Il AIN >tONSTIU · texte numérisé non relu

I.i: \ Il AIN >tONSTIU

clHionl absents, mes mérites, mou cœur restait petit, serré, morne.

Telle était ma mine déconfite que les voyageurs m'ont examinée avec curiosité tout le long du chemin.

J'avais senti ces pauvres gens pareils à moi eu quelque sorte, sympathiques comme des parents éloignés. Je serais bien restée à les écouter, à leur parler, à les aider dans (juelque besogne ménagère, h soigner le jeune enfant. Mais quant à laire un récit passionné devant le monde, quant à être enthousiaste de moi-même et à transporter un auditoire, non ! impossible ! Quelle insensil)ilité! Quelle froidein-! quelle aridité d'àme !

Car enfin les faits sont là ! J'entends ces dames, ces demoiselles, parler avec un accent sul)lime de détresses qu'elles n'ont pas vues. Oui ! sans même avoir besoin de se déranger, elles sont émues à grandes périodes envolées ! Elles montrent des élans d'impétueuse générosité, rien qu'en donnant un lot pour une tombola, rien qu'en plaçant des billets. Leur charité déborde magnifiquement à l'occasion d'une vente de bienfaisance.

Et moi, iiciture ingrate, moi qui avais vu de mes yeux ces pauvres gens, j'avais beau essayer des pensées exaltées, je demeurais sans emballement, terre à terre, au niveau de ces malheureux, quoi ! L'expérience était décisive, formelle, criante : je n'avais pas de cœur ! Je n'avais aucun don pour l'art de la charité.

J'ai évité, au retour, de me trouver seule avec la lingère, je n'aurais pu répondre que des banalités à ses questions ; une stupide timidité me déprimait. Mon offrande était un geste tout nu, sans expansion, que l'on cache, (^ue l'on garde pour soi.

Ah 1 si notre camarade Maria Bellant avait été à ma place ! elle qui m'a tant apitoyée eu racontant comment s'était dansée la « sabotière » à un bal au profit des pêcheurs normands !

Heureusement que cela se dissimule, la sécheresse du cœur 1

Sous prétexte que j'ai des yeux bleus assez grands, brillants, un front blanc, h^s lignes du visage régulières, les cheveux dorés, et que hîs vêtements clairs avantagent ma sveltesse jusqu'à me donner une ressemblance avec certain portrait de l'école anglaise dont on cite le charme ;

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— SOUS prétexte que je garde sans alïfrtation cet air à la t'ois dominateur et gracieux qui aie fait attribuer de droit les rôles majestueux dans les comédies de salon, — enfin, sous des prétextes trop superficiels, hélas ! Ton me contemple, l'on me sourit (Dieu me pardonne) avec une intention d'admirer ! Quelle ironie amère ! Ah ! si l'âme se voyait ! Vous pouvez me complimenter, vanter ma gentillesse, — je suis un vilain monstre !

Après cette douloureuse constatation, j'ai ou une grande crise de désespoir.

Et la quinzième année si mystérieuse et si décisive aura marqué le brusque déclic de mes mauvais penchants.

Tu connais, Jeanne, cette impulsion puérile : on vous a reproché très justement d'avoir été méchante, alors, parce que c'est vrai et parce (juc vous avez du chagrin, vous voulez être bien plus méchante encore; vous vous barbouillez de vos larmes et vous rendez affreuse.

Pareillement, j'ai voulu être un monstre tout à fait.

Il y a, chez nous, une petite servante de cuisine venue directement du fond de la Bretagne,

18i iM'AMK l*HKC;i.\r

sans avoir jamais rien vu : une vraie sauvagesse, attirée par tout ce qui brille, au point de collectionner précieusement les capsules d'étain des bouteilles d'eau minérale. Voilà qu'elle prend une échappe de soie à maman et la fourre dans sa malle.

Découverte du crime. Scène tragique.

— Où avez-vous eu cette écharpe ?

— On me l'a donnée.

— Qui ?

La stupide Yvonne, affolée, hagarde, enfermée dans son mensonge comme dans une impasse, répétait obstinément : on me l'a donnée.

— Si vous ne répondez pas sincèrement, n'espérez aucune indulgence, foudroyait l'aéropage familial.

Alors, il a fallu (|uo j'obéisse à mes mauvais instincts :

— C'est moi ([ui ai donné récharpo à Yvonne, ai-je déclaré avec insonsil)ilité, sans égard pour la peine que jv. jtoiivais causer à mes parents.

l/alTaire était finie. On a dit ù Yvonne qu'elle M(! devait ri(în accepter dr. moi et à moi (|iie j(f

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n'avais pas à doiiiier ce qui no ni'ajtpartonait pas.

Le })i'oniier jour où personne ne pouvait nous entendre, Yvonne est venue dans ma chambre, me remercier en sanglotant, me jurer qu'elle était bien mieux corrigée que si on l'avait mise en prison et qu'elle ne recommencerait plus jamais.

J'ai pleuré aussi et, d'un coup, je l'ai embrassée tant que j'ai pu... une voleuse ! Et je me suis vue dans la glace, un instant après, je te promets que je n'avais pas l'air bon 1

Et plus ça va, plus je me sens disposée à céder à mes fâclieux penchants. ïu connais l'accent, le haussement d'épaules avec lesquels on dit d'une personne : « elle a de mauvais instincts ». Cela signifie : il n'y a rien à faire, et il faut s'attendre à tout.

Ma chère Jeanne, il faut s'attendre à tout de moi ; aussi je te dis adieu, qui sait ce que je deviendrai !

Moi que l'on appelait autrefois : Mademoiselle Pas-Commode, j'ai conscience de m'endurcir encore.

Attends-toi à apprendre, sur mon compte.

ISft m' AME IMUiCIAT

les pires forfaits, — par les personnes de connaissance, — par les journaux peut-être...

Oui !... par les journaux... Tu sais, ces attentats (jui bouleversent le monde, qui donnent lieu à des en-tête en lettres énormes, qui donnent lieu aux clameurs des camelots du soir, dont frémit l'espace et dont s'émeut la famille paisible après dîner...

Oui !... je ne sais pas... peut-être que j'aurai crié dans la rue quelque vivat de liberté subversive ! peut-être que j'aurai bousculé un sergent de ville en train de taquiner quelque })auvre marchand des quatre-saisons, — peutêtre que j'aurai battu un méchant homme, en train de malmener quelque triste femme dont je ne devine pas la prétendue faute...

Adieu, Jeanne, celle qui n'ose plus vous inlliger son amitié,

MAHTIIE DES GRILLONS.

A quatre ans, le petit Paul perdit son p«'re.

Bientôt sa mère se remaria avec un ouvrier tapissier, Fernand Martin, brave homme à rétatsec, mais qui devenait violent après boire.

Tout d'abord Paul fut très heureux : sa mère continuait de le chérir, son beau-père le cajolait, pour l'amour de la mère. Mais après l'adjonction, coup sur coup, d'un petit frère et d'une petite sœur, Martin, attaché à ses produits |)ersonnels, cessa de caresser l'enfant du premier lit, puis il le trouva gênant, puis il se mit peu à peu à le détester.

D'autre part, à mesure que les charges aug-

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mentaient et que la vie se faisait plus dillicile, Martin prenait des habitudes d'ivrognerie et de brutalité. Finalement, petit Paul fut ce personnage tragique de la famille mal constituée : l'enfant battu.

La mère ne jugea pas tout de suite la situation : sans être désaffectionnée, elle mettait quelque distraction dans sa sollicitude. Quoi de plus logique : Paul était l'aîné, il avait moins besoin de tendresse maternelle que son frère et que sa sœur, et en somme il avait eu son lot ; c'était leur tour, aux deux tout petits, d'être dorlotés.

11 était trop tard pour réagir quand elle s'aperçut de l'alTreuse réalité : l'animosité de Martin, dans les moments d'ivresse aveugle, mettait en danger l'existence môme de petit Paul.

11 fallait donc absolument et de toiilc iirgiuice l'éloigner de la maison.

Mais quoi 1 On n'avait ni parents ni amis à qui le confier gratuitement, on ne pouvait pa i nuM |iliis payer sa pension et en raison do. ses dix ans à peine révolus, on n'avait nu'uu^ pas la faculté do le mettre vn apprentissage.

Lu mère a(T<»lé(i rut vite fait le tour de toutes

los possibilités ; cette conclusion s'imposa : il fallait se débarrasser de petit Paul aittninistnitivt'meM.

Mais l'Assistance publique ne voulut pas de lui. Les parents n'étant pas indigents et l'enfant n'étant pas anormal, aucun placement charitnhle n'était possible. Il n'y avait de réalisable que le placement correctionnel.

Oui ! l'organisation publique ne donnait pas 1(^ choix. Pour que le petit martyr ne fût pas assassiné, la mère n'avait qu'un seul moyen : elle devait le faire enfermer comme incorrii^'ible.

Mais comment ? mon Dieu, comment ? C'était un enfant très doux, très bon, sans aucun ])enchant mauvais.

Alors, devant toutes les issues fermées, devant la menace de mort galopante, la mère aimante, la mère éperdue arracha de son cœur cette atroce et sublime invention : l'enfant innocent, si tendre, si gentil, — elle l'envoya voler !

Il fallait ! il fallait ! le meurtre se lisait dans les yeux de l'homme alcoolique. La mère fiévreuse profita d'une absence.

— Mon petit Paul, va-t'en là-bas, sur l'ave-

nue, devant le bazar, tu prendras une boîte de cirage et puis un savon, et puis un crayon et tu te sauveras sans payer, car je n'ai pas de sous. Mais si tu ne me rapportais pas ces choses, papa me battrait- Petit Paul demeura sans bouger. C'était un blondin à la peau rosée. Son visage décomposé devint livide.

— Papa me battra, répéta la naère haletante.

Cette fois le coup porta en pleine sensibilité. L'enfant frissonna des pieds à la tête, il précipita ses mains comme pour défendre sa mère et avec une lamentation d'épouvante il partit en courant.

L'enfant ayant été pris on flagrant délit, le chef do famille fut mandé au commissariat.

— Je ne veux pas le reprendre, je demande son internement dans une colonie pénitentiaire, déclara Martin. Jo suis là-dessus d'accord avec ma femme.

Ce qui Jiggrav.'i le cas de pclil l*;iiil fui. «pi'on

ne put obtenir de lui ni une parole d'explication, ni une parole de repentir.

— D'où t'est venue cette idée de voler ? Regrettes-tu au moins ce que tu as fait ?

Rien. Un silence obstiné. Petit Paul se tenait tête baissée, l'air mourant, assassiné, mais ses lèvres ne se desserraient pas.

Il ne céda même pas à l'offre du pardon.

— Si tu disais quelque chose, si tu promettais de ne plus recommencer, peut-être que l'on to pardonnerait. Tu ne veux rien dire ?

— Non.

— Alors tu recommenceras ?

Silence. 11 fallait bien reconnaître dans cet entêtement irréductible une preuve de perversion instinctive : petit Paul avait une mauvaise nature, c'était bien le type de l'enfant incorrisrible.

Ce fut un soir, à l'heure où chaque enfant a l)esoin que les baisers maternels le rassurent contre le mystère de la nuit, — ce fut au mois d'août, à l'époque des vacances, des libres

jeux insouciants, que le train emporta petit Paul vers un lointain établissement pénitentiaire où il devait Tire enfermé jusqu'à sa majorité.

A trente ans, sa mère devint subitement une femme sans âge, décbarnée, aux cheveux tout gris et qui ne savait plus rire. Des années passèrent. Les deux enfants restés à la maison prirent un visage pensif : peu à peu, tout bas, en cachette, la mère leur parlait du grand frère exilé.

Martin continua de boire, il dut être soigné dans un asile d'aliénés et il succomba aux suites de son intempérance, quelques mois avajU la date marquée pour la libération de Paul.

Depuis |tlMsi(Mii'S jours on all(Mi(l;iil a\t'r anxiété.

La nu^re avait écrit à Paul xuw: battre tiiui(b' p(Mir l'informer que l'on n'avait pas déuuMiagc et qu'il avait toujours son lit, sa place, à la maison. Aucune réponse n'était venue.

Vn dimanche soir la mèro cans.iil. Jtssisc

(levant la table, avec ses deux enfants, le garçon âgé maintenant de quinze ans et la fiUo âgée do quatorze ans, lorsque brusquement, sans frapper, Paul ouvrit la porte et apparut.

Quo'le terrible iecousse!

Depuis dix ans, le blondin à figure douce et rosée était devenu un gaillard déjà moustachu, au visage anguleux, au regard diu', à la bouche a mère.

Il parla et ce fut l'épouvante. Sa voix était I rdlie et traînante, il se tenait ballant, les deux mains dans les poches, la casquette sur la tête.

— Eh bien de quoi ? j'suis pas crapsé, me v'ià, la vieille ! Et ça, c'est le frangin et la frangine? Vous pouvez me rechâsser, c'est bien moi, je reviens, j'ai fini mon apprentissage ! Et vous savez c(> qu'on apprend à la pénitentiaire ? Ah ! ah I on va rigoler 1 Je serai chef do bande, je vous dresserai, les gosses ! et la vieille sera receleuse !... Le bazar est toujours à côté ? Ah ! ail ! j'y retournerai, mais pas pour chiper un machin de deux ronds, j'espère bien mettre le nez dans le coffre-fort I Eh bien, de quoi ? on répond pas, on met l'verrou ?... Mais c'est pas tout ça, je suis pressé d'exister, moi, v'ià dix ans

que j'ai pas existé ! Allons, un verre ! à boire! et toi, la gosseline, t'es pas encore allée me chercher du tabac ?

La mère fit signe aux deux interpellés d'obéir et elle parla tout doucement :

— Ton frère et ta sœur savent comme tu as été malheureux injustement, je leur ai confié depuis longtemps le secret de ton exil. A toi même, je n'ai pu faire le triste aveu que récemment, après la mort de ton beau-père. Quelle tragédie, si j'avais accusé Martin, de son vivant — et que tu fusses venu lui demander raison !

Paul eut un ricanement brutal :

— Ah 1 ah ! oui ! j'ai trouvé la farce bien bonne ! M'avoir enterré pendant dix ans, sous prétexte de me sauver d'un mauvais coup ! Mais y a pas de boniment qui tienne, faut que jo me rattrape, moi I

La mère reprit sans la moindre nuance (h^ protestation :

— Nous l'avons bien compris. Je travaille en journée, ton frère et ta sœur en appr<Mitissago gagnent un peu. On a fait des économies... pour te dédommager, tu vivras comme tu voudras, tu te reposeras.

— Pour sûr, la vieille, que je vais me reposer : c'est pas le turbin qui me rendra malade ! Tu comprends bien que je peux pas me ramener là comme un mouton, en disant : « Vous avez rudement bien fait de m'envoyer à la campagne. Ça m'a fait beaucoup de bien.» Nonl je peux pas ! Y a l'amour-propre, y a le monde, les voisins, et toi-même, et les gosses ici qui se ficheraient de moi ! J'ai un compte à régler !

La jeune sœur rentra, — le frère apporta une bouteille et il y eut sur la table du tabac, de la monnaie et du vin.

Paul se mit à boire avec des exclamations agressives. Mais voilà que le manque de contradiction et de résistance diminuait sa volonté mauvaise. Il se sentait gêné, sa violence manquait d'objet.

11 ne voulut pas cependant s'avouer à luimême une sorte de détente, d'amollissement, il cria, exaspéré :

— Et puis quoi ! vous m'embêtez à me regarder là comme des gourdes, vous, les deux mômes! fichez-moi le camp, vous reviendrez plus tard.

On lui obéit. Alors il s'assit et s'accouda sur la table, sombre et silencieux.

196 m'ame prkciat

La mère se déplaça en le regardant douloureusement, elle s'assit près de lui, il se détourna.

— Paul, mon enfant, mon pauvre enfant, comme tu as souffert ! faut-il que tu aies souffert pour avoir tant besoin d'être méchant...

Elle posa sa main, il secoua l'épaule avec colère ; puis à une seconde caresse, il laissa faire, ol)stiné seulement à cacher son visage.

La mère parla, elle ne prononçait pas de phrases réellement, — c'étaient des mots, des lambeaux de phrases, — une douce et triste mélopée; c'était la voix berceuse qui avait une signification plutôt que les paroles mêmes. Quelle dramatique signification ! « Mon pauvre enfant, comme je te comprends, comme c'est juste, comme c'est nécessaire, que tu sois irrité, f|iie lu veuilles une vengeance ! Mais vois si c'est bien ton intérêt de rendre le mal pour le mal, de t'en prendre ù ta mère, à ta famille, aux tiens, et par conséquent à toi-niênie.Quand, pauvre, tu auras frap|)él.a pauvre fiMuiMe, (piand, victime, tu auras rendu autrui victime, seras-tu vraiment souhigé? Il te faut ponrtantune réparation. Ne vaut-il pas uiieux nccepterla consolation, les soins dr la uièn',(les tiens? lin compensation à la miser»' (pic lu as su-

bie, réclame un arriéré de caresses, unsupplément d'aiïectioii, et venge-toi de la société qui a tout fait pour te perdre, en résistant à la déchéance...

Peu à peu la raideur, la crispation mauvaise de Paul se détendit, peu à peu la mère l'attira contre sa poitrine. Des spasmes le secouèrent, il se laissa aller, s'écroula et brusquement les sanglots éclatèrent.

La mère finit par prendre ce grand gaillard dans ses bras comme un petit enfant et toute la nuit elle le berça, modulant ses paroles apaisantes, toute la nuit il pleura contre le cœur maternel, vidant interminablement sa douleur et sa rancune. Des vagues successives de chagrin se formaient, montaient, et rejetaient de sa poitrine en saccades de sanglots tout ce qui s'était accumulé en lui de douloureux et de haineux.

11 s'assoupit vers l'aurore, avec de gros suu- ]»irs espacés. Au matin, quand il fut debout, il n'avait plus la même figure, plus les mêmes yeux, ni la même bouche que la veille; il n'avait plus la même voix, on aurait dit qu'il n'avait plus la même chair, ri les mêmes bras violents ; quand il marchait, on le sentait non seulement incapable de violence, mais adouci jusqu'à la timidité.

Il était comme un colosse après une maladie où la fièvre et les forces sont parties ensemble, — il avait pleuré toute sa misère et toute sa rancune, — il s'était guéri, régénéré dans les bras de sa mère.

Le matin, il ne manquait plus qu'un rien, un indice, un mouvement, pour que les dix années de tortures fussent effacées, envolées, comme un cauchemar, — il ne manquait plus qu'un signe pour que la douleur humaine eût pardonné complètement au monde coupable, — pour que la réconciliation fût achevée entre la victime et la société.

Et soudain tout fut fini ; le mot qui manquait encore vibra, on eut la preuve que le mauvais passé avait disparu sans laisser aucune trace.

La mère, à un moment, demanda simplement :

— Dis-moi, Paul, est-ce que tu veux aller avec ton frère, voir chez Marnier, si l'on pourrait t'embaucher ?

Ce fut la voix d'avant le nialhour qui répondit, la voix d'enfant toute pareille, raccordée affectueusement là où elle avait été brisée :

— Oui, maman.

M. du Terrier avait saisi et retenu au bord de la Seine une pauvresse qui se jetait à l'eau avec son enfant. La mère et la fillette, recueillies par leur sauveteur même, vivaient dans sa maison.

Par modestie, M. du Terrier avait toujours éludé la narration du sauvetage que les amis et connaissances lui réclamaient obstinément depuis six mois.

Ce jour-là, il y avait une vingtaine de personnes dans le salon et tous les visages exprimaient une gaieté malicieuse : madame du Terrier taquinait son mari d'une façon à la fois autoritaire et affectueuse.

20!) M'AMK IMILCIAT

11 ressemblait à un guilleret notaire de province, petit, maigre, rasé. Elle, phui grande, montrait un profil aquilin d'impératrice. Et l'on s'amusait de constater une fois de plus que l'accord parfait entre ces époux de cinquante ans tenait à l'obéissance masculine.

A un moment, par la double porte ouverte sur la salle à manger, on vit aller et venir une lingère suivie d'une petite fille.

— Tenez, les voilà ! fit vivement madame du Terrier à ses invités ; insistez donc avec moi.

Alors tout le monde se joignit à la maîtresse de la maison.

— Nous vous en prions, monsieur du Terrier, il faut absolument nous raconter co sauvetage .

— Vous n'aurez pas l'air d'un vantard, dit (luelqu'un, puisque les preuves vivantes sont là.

M. du Terri«!r lut contraint dv, céder, malgié son très sincère embai'ras.

— Co ((ni me rend un peu lioiilcux, dit-il, c'est que mes mouvements do générosité no bo produisent que dans certaines conditions

NON ! 2Ul

troiuiui, de niauvaiso chauct'... Je ne suis pas bon tout le temps.

— (l'est la règle coniniune, s"écria un vieux savant; le bonheur rend égoïste; rien ne vaut l'adversité pour nous faire penser avec charité à notre prochain.

— Vous savez ' que mon mari ne dit pas la vérité, déclara madame du Terrier à demivoix, })our ne pas faire diversion au récit attendu ; il est membre d'une vingtaine de sociétés de bienfaisance et il s'en occupe, croyezmoi ! Ce n'est pas un homme, c'est un poste de secours !

— Donc, conunença M. du Terrier, c'était pendant le voyage de ma femme en Italie. Un matin, je me promenais, tout mélancolique, éprouvant une pénible impression de solitude... (Nombreux signes de félicitations vers l'épouse dont l'absence causait une telle diminution de bonheur)... et, par conséquent, mes sentiments charitables cherchaient à s'employer. Vraiment, il n'y a là aucun mérite.

202 M'AME IMIÉCIAT

— Fais-nous grâce des commentaires, ordonna madame du Terrier.

— A peu de distance du boulevard, près le Conservatoire des Arts-et-Mé tiers, je remarquai une femme, tenant un enfant par la main, qui stationnait devant une palissade couverte de petites affiches manuscrites : « On demande une mécanicienne. — On demande une ouvrière pour la confection. — On demande des journalières pour l'article de Paris, etc., etc. »

» Cette femme nu- tête, le visage creux et pointu, chétive, habillée d'un corsage et d'une jupe noirs, était de celles dont on dit vers leur trentième année « qu'elles ont dû avoir bien de la misère dans leur vie ». Elle lut soigneusement les inscriptions, s'éloigna de quelques pas, puis revint vérifier les adresses sur les carrés de papier, en remuant les lèvres pour réciter sa liste.

» La petite fille, âgée d'environ six ans, por-' tait un tablier noir et des chaussett(^s laissant voir ses mollets nus, d'une minceur admissible chez un enfant do dix-huit mois, mais stupéfiante à son âge. Et elle paraissait réfléchir uvi^c sagacité à un tu» de problèmes domestiques.

» La résolution subito me vint de suivre ces deux personnes. Elles marchèrent assez allègrement sans parler, pendant une heure. Elles regardaient les boutiques, les passants, les véhicules, avec un certain intérêt. Aucune rencontre des yeux ne leur donnait motif à s'arrêter, mais enfin, dans leur conscience, elles faisaient partie d'un ensemble et il n'était pas impossible qu'elles fussent requises par quoiqu'un ou par quelque chose.

» Devant un vaste immeuble aux fenêtres de rez-de-chaussée vitrées de verre dépoli et grillagées, la maman lâcha la main de l'enfant, elle examina vivement la façade et franchit la porte d'entrée.

» La fillette, évidemment habituée à attendre ainsi, sur le trottoir, s'adossa au mur, méditant, le nez en l'air. Quand sa mère sortit au bout de trois quarts d'heure et lui reprit la main, sans un mot, il fut manifeste que les faits de l'existence lui étaient connus au moindre signe. Elle avait six ans, et n'interrogeait plus comme une gamine.

«Les deux compagnes se mirent en route vers un autre quartier, un peu plus préoccupées

Cil dedans ; donc, un peu moins alleiilives au spectacle extérieur.

» Au but choisi, il y eut un arrêt assez long, puis ce fut un nouveau départ.

» Je suis de ces gens effacés qui ne font pas relief dans la rue ; je les accompagnai, à leur insu, à plusieurs adresses très éloignées les unes des autres.

«Pendant une station, le temps me fut donné d'avaler un morceau à la terrasse d'une gargote.

» Et il fut midi, deux heures, quatre heures.

» Les voyageuses n'échangeaient aucune impression de vive voix, selon un parti i)ris formel. Seulement, dès l'après-midi, elles eurent des regards de côté, sans bouger la tête, exclusivement vers les boulangeries, les diarcuteries, les débits de comestibles; et ces regards décelaient une pensée tenace, impérieuse, mais qu'il fallait garder pour soi.

/) l'Hlcs allaient, de plus en plus graves, le cor])S droit, les yeux durcis, la Ixmche serrée ; la petite avait tout à fait le môme visagii itoinlu (|U0 8u mère, creusé par une obstination prugrcHsivcnienl amôro et pénible.

» Et,cho»o curieuse, à mesure que leur fatigue

devait augmenter, elles prenaient un pas plus rapide, plus saccadé. J'éprouvais un intolérable malaise à voir tricoter les mollets dérisoires de poupée.

» La dernière tentative concerna une manufacture située dans le haut de la rue de Reuilly. La mère entra, le jour déclinant ; quand elle sortit, c'était la nuit. Le gaz allumé changeait l'aspect de la rue, indiquait une orientation nouvelle de l'activité ; c'était la journée finie pour tout le monde, employeurs, employés et solliciteurs.

» La mère ne repi'it pas tout de suite la main de l'enfant ; elle réfléchissait, dépaysée, devant l'animation de la voie populeuse.

» Soudain, ce fut comme si elle apercevait sa fille, inopinément ; avec précipitation, elle lui saisit la main et les voilà descendant la l'iie tête basse, dos accablé.

)) Leur nuque s'était cassée, à ces deux compai^nes qui avaient tenu toute la journée, droites, énergiques. Elles fdaient d'une façon étrange, à la fois automatique et glissante. Elles n'avaient ]dus i'i<M\ de commun avec l'ensemble des choses et des gens ; les passants, les véhicules, les mai-

sons, le pavé même, tout était hors de contact avec elles, tout les obligeait à fuir. Un fait les mettait à part, les rendait des êtres uniques, sans adhérence, que le monde rejetait...

» Pour un motif indiscernable, il ne leur était plus permis de rien regarder, de s'intéresser à quoi que ce fût d'existant ; rien ne se rapportait à elles. En quittant les rues successives, elles s'éloignaient d'endroits étrangers, sans hospitalité possible.

» Elles allaient le nez en avant, comme à la piste d'un but lointain, fascinant leur pensée, le seul qu'il leur fût permis de chercher.

» Toutes sortes de gens les frôlaient, des hommes en paletot ou en vêtement do travail ; des femmes nu-tête ou en chapeau, des sergents de ville, des jeunes gens — tout co qui représente dans une ville la force, l'argent, le travail, les échanges, l'existence. Le regard de chacun flottait un instant sur les doux exclues, à la fois par l'in lui lion d'un drame ot par le sentiment de l'indéchiffrable.

» On les voyait à peine et l'on avait hâto de détourner la tôto.

non! 207

» Une dame passa tenant par la main une petite fille joliment parée.

» — Maman ! fit avec inquiétude la mignonne.

» — Quoi ?

» La fillette ne répondit pas, elle n'avait rien à formuler ; son instinct avait seulement perçu do l'insolite, de l'inacceptable.

» Aucun appel de la rue ne pouvait retenir les deux compagnes misérables : ni le chant des camelots aux carrefours, ni l'illumination violente des bars.

» Au delà du pont d'Austerlitz, elles s'engagèrent sur le quai. D'un côté, la Seine ; de l'autre, les murs interminables de chantiers, d'usines, d'établissements clos, inhabités pendant la nuit. Çà et là des bancs, des arbres, des piétons s'espaçaient entre les réverbères. Les deux compagnes avaient rapetissé : deux menues formes noirâtres qui filaient.

» Mais puisque ce quai n'offrait ni maisons ni boutiques ouvertes, puisque les rares passants s'éparpillaient de telle sorte qu'on ne les approchait pas, puisqu'enfin l'on n'allait, dans cette direction, vers aucun secours, vers aucun

asile, — un seul motif restait de s'éloigner du centre vivant de la ville...

» En effet, devant l'espace triste, presque désert, l'enfant devina confusément : elle eut im recul du corps, une velléité de s'arrêter.

» La mère regarda de côté brusquement, les yeux hagards, comme pour dire : « Qui est-ce qui me tire donc par le bras ! » Elle entraîiia l'enfant avec résolution vers une descente conduisant à la l>erge et elle jii'ononça (Time voix étrange :

» — Viens, mon poulet.

» L'enfant ne résista pas davantage ; seulement, pour parl(M' aussi, — comme on éjironve le besoin de dire une dernière phrase ituitile, — ♦'Ih' répondit gentiment, avec nn diMui-sdinire :

» — 11 a bi«'n ni;d ;iii\ pâlies, le pelil pi miel...

M. du Terrier interrompit net son réeil. Uno petite fille entrait dans le salon en sautant »\ cloche-pied.

— Eh bien, s'il vous plaît, la fin de l'hisloire ? ré(latnji-(-(»n avec viv.-uilé.

M. (lu l\'iTi«'r, qui juiruissail eucliaulé du prùloxlo, })rotosta par gestes :

— Impossible, devant la petite, de terminer ce récit qui la concerne.

Alors plusieurs voix intervinrent :

— Va jouer par là, mignonne... Va-t'en dans la salle à manger.

L'enfant examina toutes les personnes à la ronde, les beaux messieurs et les belles dames, — puis d'un clignement consulta les yeux de M. du Terrier.

— Allons, Ninie, dépêche-toi de t'en aller, ordonnèrent avec force les auditeurs et madame du Terrier elle-même.

Mais l'enfant, — comme une personne éprouvée qui, déjà ailleurs, a été renvoyée bien plus durement, par bien plus de monde, dans dos conditions bien plus graves, et qui est restée tout de même, — l'enfant qui en un mot avait failli être renvoyée de l'existence, répondit d'un signe de tête invincible, les paupières abaissées, majestueuse :

— Non ! je ne veux pas m'en aller.

Et elle continua à sauter sur une patte.

Alors, il fallut s'incliner; il fallut, pour cette fois, renoncer à entendre la fin de l'histoire. Car, à aucune personne présente, l'idée même vague ne serait venue qu'une volonté quelconque au monde pût passer avant la volonté de Ninie.

Monsieur et madame Morizon, rentiers à Lyon, avaient une fille, Mai'celine, qui s'était mal conduite et qui habitait Paris.

Une enfant illégitime étant née, ils consentirent à la recueillir et à l'élever, — sous la condition de n'entretenir plus avec Marceline que des relations épistolaires. La maison paternelle lui était fermée.

Quand Jeanne eut cinq ans, les grands-parents lui parlèrent de sa mère et lui montrèrent ses photographies. Aussitôt elle manifesta un désir tenace de voir, de caresser la jeune femme, dont l'image était d'ailleurs ravissante.

Il fallut iiiventor uiiu table, pour le présent et pour l'avenir ; des occupations incessantes empêchaient absolument Marceline de quitter Paris, — quant à monsieur et madame Morizon, censément ils ne pouvaient pas voyagei', le chemin de fer les rendait malades.

Jeanne vécut avec des rêves de sa nu^'ro, comme d'autres enfants vivent avec des légendes et des contes fantastiques. Constamment elle posait des questions, elle se représentait sa maman, elle la connaissait, elle l'aimait.

Sa sensibilité affectueuse se développa au point que le médecin de la famille voulut y discerner un phénomène d'atavisme ; l'indiscipline morale de Marceline s'était transmise à Jeanne sous forme de dérèglement sentimental. Cette générosité de tempérament ne constituait pas une tare, mais il faudrait craindre pour Jeanne les peines de cœur, certaine allliction pourrait être mortelle.

Quelle anomalie en ciïet I A l'inverse des enfants ordinaires qui, connaissant leurs parents, l(;s oublient progrc^ssivcmcnt s'ils on sont séparés, elle ressentait une affection croissante pour une personne jamais vue !

Bien mieux ! très vite, à douze ans, elle devina que l'éloignenient de sa mère était une punition : d'instinct, elle éprouva une sollicitude spontanée pour tous les gens punis.

Dès lors, un mal secret habita son cœur : quels que fussent les griefs des grandsparents, il était injuste que sa mère subît cette peine si désolante d'être privée de son enfant.

Or, l'idée d'injustice était devenue tout à coup intolérable à Jeanne. Pendant les premières années d'enfance elle avait ignoré la véritable injustice, elle n'avait noté que des petites chicanes, des petites tracasseries passagères. Et voilà qu'un jour elle fut saisie par cette constatation épouvantable : une camarade de pension punie pour une faute qu'elle n'avait pas commise ! Tout soudain un bouleversement intime lui retira en quelque sorte la faculté de vivre : c'était fini, les choses n'avaient plus le même aspect, la lumière du jour était changée. Elle décida, ou plutôt sa nature décida, qu'elle ne mangerait pas jusqu'à ce que fût réparée l'erreur dont la camarade était victime. Elle vint pendant deux jours au réfectoire sans rien

prendre, non seulement elle ne voulait pas, mais elle ne pouvait pas manger.

Elle serait morte de faim, sans une plainte, plus exactement, elle serait morte par manque d'air respirable, si l'injustice n'avait pas cessé.

Comme^ Jeanne atteignait ses dix-huit ans, elle apprit que ses grands-parents, devenus moins intransigeants, rappelleraient volontiers Marceline si une occasion sensationnelle se présentait : un mariage, par exemple.

Devant cette possibilité, son désir d'embrasser sa mère devint fiévreux, torturant ; il lui sembla que l'exilée souffrait en attendant sa réintégration dans la famille, sans doute elle comptait les jours, les heures, ses larmes coulaient... abréger sa peine était donc un devoir palpitant.

Alors, pour donner motif au retour do sa mère, — pour aller vite, sans perdre de temps, — Jeanne accepta d'être fiancée au promier prétendant venu, Georges Louvel, un garçon bellûtro, fort occupé de sa toilette, do ses cheveux et de

sa moustache. Certes, il ne la séduisait guère, elle le devinait égoïste, peu sincère, et elle avait depuis longtemps une inclination pour Maurice Damy, un camarade d'enfance, frère de ses deux meilleures amies de pension. Mais il ne s'était pas déclaré, tant pis ! Et d'ailleurs le mariage projeté paraissait un fait très secondaire, une seule chose au monde avait de l'importance : le retour de Marceline.

Les parents durent faire à Jeanne des révélations complètes. « Elle était enfant naturelle. Un désaccord cruel sur la morale avait déterminé la rupture de famille. Marceline se faisait appeler madame de Gandéan, du nom d'un artiste de théâtre à qui elle avait uni sa vie, mais qui n'était pas le père de Jeanne. »

Celle-ci trouva indifférent que sa mère ne fût pas mariée. Alors on lui expliqua que Marceline avait une existence un peu en dehors, qu'elle ne jouissait pas de l'entière considération du monde.

Jeanne s'écria toute vibrante :

— Oh ! comme je l'aime bien plus, ma chère maman ! J'admets que le monde ait ses raisons, que vous-mêmes, grand-père et grand'mèro, ayez des reproches à faire à maman; il y a quelqu'un qui lui doit une affection consolatrice, et sans jugement, sans restriction : c'est moi !

Marceline arriva, quel éblouissement 1 A trentesix ans elle affichait autant de jeunesse que sa fille.

Son élégance parisienne d'un art très simple, sa beauté blonde tout on éclat et son enjouement et ses effusions quelque peu factices la faisaient ressembler à un personnage de théâtre.

Mais Jeanne no lui voyait aucun défaut, — elle no se rassasiait pas de l'admirer :

— Oh ! maman, ça me fait l'effet que je t'ai toujours connue, — tu es bien telle que je t'aimais ! Il me semble que je t'ai commandée h une fée !

l^lle se cAlinait avec des frémissements do joio.

— Ça a bon goût de t'embrasser, mainan ! Jfi sens une caresse par tout mon corps.

Elle voulait que Marceline jouât pour de bon à la maman :

— Nous sortirons ensemble, pour que je te donne le bras... et puis tu vois, maman, je suis encore très petite fdle, désobéissante, dissipée, insupportable, — tu me commanderas, — et aussi il faudra me gronder.

Elle prenait tout le monde à témoin, même son fiancé :

— Regardez donc ! maman est bien mieux que moi ! Ah ! mais, bien mieux, bien mieux I

Monsieur et madame Morizon, obéissant à d'intraitables préjugés, avaient obstinément refusé de recevoir chez eux M. de Gandéan, à cause de sa profession de comédien.

L'offense lui avait été très pénible. Par l'intermédiaire de Marceline, il offrait son affection, ses respects, et voilà qu'en retour, au mépris de sa cordialité, au mépris de sa fierté d'artiste, l'on n'acceptait même pas une simple présentation.

2i8 M'AME PRÉCIAT

Il avait cependant accompagné Marceline à Lyon et s'était installé à l'hôtel.

Depuis une quinzaine, Jeanne heureuse, exaltée, vivait dans les baisers, dans une griserie de tendresse filiale, lorsque éclata ce drame atroce, inouï, foudroyant : la veille du mariage, sa mère et son fiancé s'enfuirent ensemble de Lyon ! Oui ! Marceline et Georges Louvel, cédant à une monstrueuse folie, disparurent de compagnie sans que l'on trouvât d'eux aucune trace !

La pauvre petite Jeanne demeura brisée sur le coup, elle ne proféra pas une plainte, pas un reproche : elle ne pouvait pas cesser d'aimer sa mère ! Elle s'alita, minée par une incurable consomption et il fallut mettre dans sa chambre un grand portrait de Marceline qu'elle contemplait nuit et jour en se laissant mourir !

Sans voix, sans mouvement, refusant toute espèce de nourriture, elle fut bientôt au dernier degré de l'afTaiblissemont.

Les grands-parents, éperdus devant cette fin imminente, conjiir.'iiont on vnin le docteur :

— La science est désarmée, disait-il, votre petite-fille succombe à une sorte d'assassinat moral : la trahison de sa mère lui a porté un coup mortel. Pensez donc, il n'y a pas d'organisme humain qui puisse résister à une pareille subversion ; il faut à la vie une base, une confiance, une raison d'être. Est-il possible à Jeanne de continuer à respirer, lui est-il possible d'espérer, de vouloir, d'agir, tant que subsiste la trom-

« perie de la mère ?

Sous l'influence de la douleur, monsieur et madame Morizon arrachaient de leur cœur la parcimonie provinciale, ils voulaient offrir à Jeanne, pour lui rendre le goût de la vie, tout ce qui peut s'acheter, s'obtenir, — ils voulaient lui permettre les extrêmes fantaisies, audessus des conventions et des morales. On aurait dit qu'ils avaient changé de caste et de génération.

Non, déclarait le médecin, le seul remède serait de faire revenir la mère. Jeanne était si bonne qu'elle tendrait ses lèvres la première, la guérison se ferait par des baisers, sans explication, sans excuse.

Hélas! la fugitive restait introuvable, —

220 m'a ME r RÉ CI AT

sans quoi l'on serait allé la chercher, on l'aurait au besoin ramenée de force !

Enfin les supplications des grands-parents furent si palpitantes qu'elles firent émettre au docteur ce propos dernier :

— 11 y avait encore un espoir de sauver Jeanne : il fallait la tromper, inventer un mensonge sublime, lui prouver que sa mère n'avait pas mal agi. Même si l'illusion était de courte durée, du moment que Jeanne aurait réagi, la médecine ne serait plus impuissante.

Mais quelle insurmontable difiiculté ! ni lo médecin, ni les grands-parents n'entrevoyaient l'invention géniale susceptible d'innocenter la mère coupable : comment nier l'évidence, la lumière du jt»iir, le flagrant délit !

Le docteur, avec un geste las, ayant luiinmiré qu'il faudrait connaître un magicien, un faiseur de miracles, — monsieur et madame Morizon eurent l'idée de s'adresser à M. de Gandéan, qui restait à Lyon faute de savoir si Marceline avait pris la direction dr Paris, do la Suisse, ou do la Méditorranéo et qui comptait vaguenuMit la voir revenir sous l'effet du sentiment maternel.

Ou apprit (pi'il était lui-iiiôiuo l'i'a})pé à mort. Seul au monde, sans l'aniille, plus âgé ({uo Marceline, il la chérissait d'une adoration exclusive ; souvent déçu dans ses rêves artistiques, il était l'écorché vif, sans cesse exposé aux griffes du public, il avait besoin pour vivre de la ienimc aimante qui console, ranime le courage, panse les blessures.

Comment lui demander de mentir pour réhabiliter Marceline aux yeux de son enfant I

Ne devait-il pas accuser monsieur et madame Morizon de tout son malheur, eux qui l'avaient traité en individu méprisable, qui l'avaient repoussé, qui l'avaient empêché de garder, de surveiller Marceline !

Après lui avoir outrageusement fermé la porte; les grands-parents pouvaient-ils [demander à cet homme trahi de venir chez eux-mêmes, ses détracteurs, pour « jouer » que Marceline avait bien agi ! Pouvaient-ils lui demander de grimer, de costumer son atroce douleur en satisfaction, en un bonheur si bruyant, si expansif, qu'il fit illusion à Jeanne 1

Le docteur voulut bien se charger de l'impossible négociation et, contre toute attente,

M. de Gandéan consentit à essayer le miracle.

Tel était son amour héroïque ! Du moment qu'il s'agissait de proclamer, de jurer que Marceline n'était pas une infâme, — tout de suite, en un éclair de sublime pardon, il avait imaginé une scène à jouer.

Il demanda qu'on installât Jeanne à l'avance dans le salon et simplement qu'on annonçât la visite d'un délégué de l'Académie française.

Le médecin fit à Jeanne des piqûres pour lu mettre en état de supporter le spectacle, il prépara lui-même une potion d'une intense vertu reconstituante qui fut placée près d'elle sous sa main et il déclara encore une fois :

— Si elle boit volontairement, si elle prononce d'autres paroles que ses invincibles refus, je réponds do la guérison.

Quand approcha l'heure fixée par M. do Gandéan, les grands-parents éprouvèrent la plus déchirante anxiété à attendre cet homme qu'ils no connaissaient pas, qu'ils n'avaient môme jamais aperçu.

Kti acceptant do démoiitror devant Jeaiuio 'innocenco do Marcollinc, il avait peut-être

obéi à un travers banal de comédien, au besoin de « jouer » quand même et à toute occasion. Il allait peut-être se livrer à une tentative si ridicule, si dénuée de vraisemblance, qu'elle aggraverait le mal de Jeanne au lieu de la guérir...

Dans le salon vaste et triste, un visiteur entra, les cheveux blancs, le visage solennel, de noir vêtu, — et plus « personnage » que s'il eût porté l'uniforme le mieux chamarré.

Jamais cinquième acte de mélodrame n'offrit une apparition aussi impressionnante.

Il salua, ses gestes étaient larges et simples. Il parla de ce ton baissé, mystérieux, qui donne bien plus de force au langage que l'éclat de la voix.

Les grands-parents interdits restaient debout devant la cheminée, tout près de Jeanne écroulée dans un fauteuil, presque indifférente. Le personnage, debout aussi, au milieu de la pièce, s'adressait à la fois aux trois auditeurs :

— Je suis membre de l'Académie française.

ClitU'gé du ruppoi'l annuel bur les prix Moutyon, j'ai voulu faire moi-même la i)réseiite enquôie. Vous savez quelle est la mission du rapporteur ; il doit mettre en lumière l'iiéroïsme et faire attribuer les récompenses aux actes de dévouement les plus adniirables. Je me présente donc ici après m'être documenté à Paris sur une personne que vous connaissez bien. Je vois, n'est-ce pas, mademoiselle Jeanne Morizon, puis madame et monsieur Morizon, les grands-parents...

Ici le comédien fit une pause, il se campa, prit sa distance et il attaqua brusquement :

— Alors, mademoiselle, tout est vrai ! Vous avez une mère sublime ! Votre mère est partie à l'improviste ! Cette action si héroïque a été réellement accomplie ! Alors on aura écrit des œuvres par milliers sur la sublimité maternelle, et jamais on n'aïua épuisé une grandeur plus vaste que le ci(;l <'t ([no l'ondtM

Jeaiuu^ atteinte dirocteineiit, Irossaillit, redressa le buste, stupéfaite, éperdm», elle se mit ù tendre le visage avidomoul, et à respirer la bouche ouverte, comme une aspliyxi«''e rcprenaul soullh» par saccades.

Le comédien conliiiuait :

— Voilà celle mère venue ici tardivement pour le mariage de sa fille et n'ayant dans la maison aucune autorité, à cause de certaines circonstances — elle découvre que son enfant, sa fille adorée, est dans le plus affreux péril et comme sa découverte ne repose que sur des déductions morales, il semble que le sauvetage soit impossible. Quel indicible drame ! Cette mère, avec l'infaillible instinct de sa tendresse, discerne que sa chère enfant va être livrée à un Lovelace hypocrite, sans cœur, qui ne l'épouse ([uo pour son argent, que pour la dépouiller, la maltraiter, la faire mourir de chagrin !

Jeanne et les grands-parents se regardaient, changés, souriants. Machinalement Jeanne buvait, secouait la tête, prête à parler.

Le comédien se déplaçait avec des gestes pathétiques.

— Comment empêcher cette abomination ?

Allez donc, sans preuves, faire comprendre à une fiancée la perfidie des hommages adressés à sa gentillesse ! Allez donc faire comprendre aux grands-parents l'erreur de leur choix longtemps élaboré ! allez donc vous élever contre

l'opinion favorable de toute une ville, vous, nouvelle venue, qui, censément, ne connaissez ni les gens, ni les situations ! Si encore vous aviez des mois, des semaines devant vous ! mais non ! Le délai fatal est de quelques jours, de quelques heures autant dire ! Pour toute personne raisonnable, il n'y a rien à faire, il n'y a aucun moyen de sauver la pauvre enfant ! Alors éclate l'héroïsme maternel, alors se manifeste le dévouement grandiose que nulle peine, nulle réprobation ne sauraient arrêter. Il faut prendre Lovelace dans ses propres filets. La mère présente le piège où sûrement il tombera. Il faut un appât de chair vive pour détourner le monstre, la mère se jettera en appât : « Lovelace, écoutez... je suis plus riche que ma fille, — vous m'avez séduite, fuyons ensemble ! »

Les grands-parents contemplaient le personnage, dont le jeu atteignait une telle perfection qu'ils ne savaient plus eux-mêmes s'il composait, ou bien s'il disait vrai.

Jeanne se redressait de plus en plus, elle buvait en écoutant, haletante, du rose colorait ses joues. Quelle comparaison prendre ! On voyait la vie rentrer en elle, comme on voit

monter le vin rouge dans une bouteille que l'on emplit. Autant son malheur avait été monstrueux, autant sa résurrection était naturelle et immédiate ; littéralement, pour elle, l'air redevenait respirable, l'aspect du monde redevenait normal.

Le jeu théâtral se poursuivait.

— Excusez-moi, proférait M. de Gandéan, l'admiration m'emporte! Il faut qu'ici même, dans ce cadre, en présence des personnes proches de l'action méritante, j'évoque l'entière vérité, afin de donner à mon rapport la nécessaire grandeur tragique. Il faut que je revive le supplice de cette mère, les minutes atroces qui ont précédé son grand acte et les tortures inouïes qui ont suivi.

L'acteur fascinait ses auditeurs. Les bras étendus, ses yeux fulgurants reculaient les limites de l'immensité même.

— Qui mesurera ce dévouement incroyable ! Songez à cette fuite avec l'homme abhorré... et la condamnation injuste de l'opinion à subir en silence ! Et l'impossibilité de se justifier, de crier la vérité déchirante... Et cette épouvantable iniquité d'être l'infâme au

yeux de tous, aux yeux do su propre eiifaul chérie !

Il mêla ses sanglots do moribond anx sanglots de bonheur de Jeanne, aux sanglots de gratitude des grands-parents.

— Maternité ! Maternité ! tu es donc l'insondable abîme de coiu'age et de bonté ! Je pourrai donc dire à l'assemblée académique solennellement attentive : j'ai vu, j'ai contemplé moi-même la chère enfant, préservée du trépas par le sacrifice maternel ! Je pourrai donc dire : comparaissez, mère admirable!... connaissez votre œuvre, recevez la bénédiction universelle !

Tous les accents traditionnels de mélodrame répétés dans une existence d'artiste sortaient, devenus vrais, vivants, naturels, rendus palj)itants par la douleur sincère do l'amant abandonné.

Jeanne recouvra très vite la santé, car le médecin, immédiatement, régla le traitement à continuer dans le sens inventé par le comédien.

Celui-ci coiiseniit à écrire et à envoyer de Paris de fausses lettres de la mère ; leur doux artifice apportait une joie vivifiante au cœur de Jeanne. Le thème en était simple :

« Ma chère enfant, j'ai agi pour ton bien ; pardonne-moi ; tu sauras l'entière vérité plus tard ; aucun autre moyen ne s'offrait à moi, etc. »

Ces lettres contenaient un admirable cantique de sentiments. Le docteur les lisait longuement comme s'il y discernait les phases d'une maladie. A l'écart il secouait la tête, contemplait le papier et murmurait tout seul :

— Mon Dieu, que cet homme doit souffrir ! Jeanne fut fiancée de nouveau et cette fois

lo bonheur ne pouvait s'échapper : le prétendant était Maurice Damy, le camarade d'enfance vraiment affectueux et vraiment aimé.

Lo docteur entra un soir pour féliciter les amoureux, Jeanne lui cria, joyeuse :

— Il y a justement une lettre de petite mère, une bonne lettre, la meilleure de toutes..

Le docteiu" alla lire dans un coin.

Comme les fiancés discutaient tendrement

23C m' AME PRÉCIAT

les conditions d'un premier baiser et ne pensaient plus qu'à eux-mêmes, le docteur rendit la lettre au grand-père de Jeanne en disant tout bas, avec des larmes dans les yeux :

— C'est la dernière,'celle-là.

Rolande avait accepté les hommages de M. Victor Predant, commis principal au ministère.

Ses parents à elle, ruinés actuellement, après avoir représenté la haute industrie française, gardaient encore leur rang dans le monde, grâce à des amis puissants. Et ceux-ci avaient joué le rôle de marieurs exigeants. Si bien que Rolande s'était un peu laissé forcer la main.

he prétendant montrait, d'ailleurs, la tenue parfaite d'un gentleman, il avait un grand front, un visage brun, régulier, expressif.

En dehors de ses occupations, il appartenait

à un milieu artiste et littéraire, affirmait-on. Et, s'il parlait à peine, c'était par modestie ; et s'il émettait de laborieuses banalités, c'était que l'amour paralyse les meilleures intelligences.

Et voilà que le mariage réalisé constituait une véritable monstruosité.

Rolande, qui possédait les supériorités de cœur et d'esprit promises par son profil grave et doux, par sa majesté de poétesse blonde, était unie à un garçon ni doué, ni cultivé, inférieur et nul au point de ne pas même pouvoir lire I

Ce monsieur Predant était littéralement un mannequin paré des enseignes de l'art, et, pour qui le connaissait, ra physionomie pensive devenait irritante connue une tromperie, comme une fraude par fausr>e annonce.

Aucune compensation. On peut Hvv. bête ot avoir des sentiments; les animaux sont susceptibles d'attachement. M. Predant offrait un égoïsmo borné, féroce, intangible. Aucune

personne dans aucune condition, aucun événement, ou social ou privé, ne pouvaient distraire son amour de soi.

Il n'avait qu'une seule affection extérieure, parce qu'elle se rapportait étroitement à luimême : il n'aimait que ses vêtements.

En effet, il n'existait, il ne comptait, il ne paraissait que grâce à eux, et, d'instinct, sans même être capable d'analyser son unique faculté de vibration, il les aimait comme des parents, comme des protecteurs dévoués et influents. Une tache, une éraflure d'étoffe l'affligeaient comme la maladie de nos proches nous afflige.

Une tendresse particulière l'attachait à sa collection de chaussures. Il pensait à ses« vaches vernies », à ses « chevreaux glacés », à ses « poulains russes », comme on pense à des créatures vivantes. Chaque matin, il consultait longuement le baromètre, et, selon l'état atmosphérique, il emmenait à l'air telles chaussures, de façon à ne pas les fatiguer, à ne pas les échauffer, à ne pas incommoder leur complexion respectable.

Tout de suite, Tincompatibilité constatée, Rolande avait réclamé sa liberté à son impossible partenaire.

Elle s'était heurtée au refus inébranlable de la stupidité noire.

Or, un intérêt majeur, imprescriptible, lui interdisait l'évasion sans consentement : ni divorce, ni séparation, ni départ. Fâcher les amis, auteurs du mariage, aurait été en quelque sorte condamner à mort les parents de Rolande.

La jeune femme elle-même devait à ces relations d'être traductrice d'une grande maison d'édition et par suite d'avoir son budget personnel, — un précieux, un consolateur budget de bienfaisance et de fantaisie intellectuelle.

Elle s'était donc amèrement résignée.

Le mari-geôlier avait voulu persifler :

— Vous allez être bien malheurouso avec moi...

Elle avait rétorqué, altièro :

— L'inexistant no peut rendre malheureux.

Au ministère, dans ce milieu stagnant, Victor Predant, bien adapté, satisfaisait l'insatiable besoin de discourir, propre aux imbéciles.

Ses collègues connurent l'antipathie de Rolande, inexplicable, selon lui. S'ils durent lui expliquer, lui certifier l'incommensurable mépris inclus dans cette parole : « L'inexistant ne peut rendre malheureux », par contre, ils n'eurent pas de peine à lui persuader que son honneur était engagé : l'Administration ne lui cons(Tverait son entière estime que s'il donnait tort à l'assertion arrogante de sa femme.

Aussitôt, il avait eu la bêtise rancunière de dire à Rolande :

— Je vous rendrai malheureuse tant et si bien, que vous finirez par me demander pardon.

Elle avait répondu avec un rire de défi — le front superbe, le front au ciel, hors d'atteinte pour la rampante bassesse.

Et le duel avait commencé.

Victor Predant n'était même pas assez intelligent pour organiser tout seul la persécution. Il eut recours aux collègues.

Bientôt, cela fit partie de la tâche quotidienne : on se réunissait en cercle dans le bureau du commis principal, et l'on proposait, l'on agençait en collaboration les avanies à faire à « l'intellectuelle ». Car ce cher Predant subissait le dommage, le ridicule, la misère d'être afTiiliir» d'une intellectuelle en révolte !

11 se conduisait parfaitement. 11 accomplissait à la lettre toutes les insolences et toutes les vilenies directes qu'on lui dictait ou qu'on lui suggérait.

Cela dura longtejups. Il sut, des semaines entières, chez lui, affecter d'être sourd, ne ré- |)on(lre à aucune parole, tout en regardant sa femme effrontément, en face. Puis il sut tomber (Ijius la fr>''uésie, crier, hurler, l'ain» des scènes sans l'oinbrn d'un prétexte. Il y eut aussi les démentis outrageants devant témoins, les fausses afTirmntions inipudcnlos. II y o.wl les refus

stupides, sans justification : non, parce que c'est non.

Victor Proliant atteignit aux dernières ofïenses. Il présenta sa femme à des gens ivres, en donnant à entendre qu'elle répondrait à leurs hommages les plus cyniques.

Peine perdue. Jamais Rolande ne laissait échapper un mot de regret, de reproche, jamais un signe d'agacement ou de dépit. Jamais ne s'alîectait le haut et serein visage de l'attariuée.

Victor Predant et ses collègues étaient vaincus. On sentait que, souffletée effectivement, Rolande n'am'ait pas avoué être malheureuse, n'aurait pas demandé grâce.

Et tout d'un coup, qui donna le secret de la victoire ? Personne isolément, mais la collectivité promotrice des fortes découvertes. Les grandes inventions n'ont pas strictement d'auteur unique, elles résultent du génie commun.

Pour ses travaux de traductrice, Rolande avait une secrétaire à demeure ; une jeune personne, ressemblante de race à elle-même :

supra-intelligente, délicate, fière, et d'autre pai't très pauvre, chargée de responsabilités familiales.

Inspiration! sublimité de l'instinct combatif! Eh parbleu ! il fallait, devant Tintellectuelle, faire souffrir une intellectuelle ! Il fallait, devant la femme à vaincre, persécuter une autre elle-même, une autre toute pareille créature — sans défense, ligotée par la nécessité de vivre, au point de ne pas pouvoir, de ne pouvoir absolument pas, ni fuir, ni se défendre !

Ah ! mes amis, que l'on va donc chercher loin les choses qui sont tout près ! Ah 1 mes amis, qu'il fallut donc peu de temps 1

Cette Rolande altière, que nulle injure publique n'avait fait changer de visage, — son mari la vit pâlir, le jour où, intrépide goujat, il passa, sans s'excuser, le chapeau sur la tête, devant la jeune fille et tout près, au point de la frôler.

Ah I ah I l'intellectuelle, il la vit rougir, le jour où il interpella avec gaillardise la petite secrétaire :

— Dites donc, l'ingénue, comment vont les amours ?

Dès lors, ce n'était plus qu'un jeu d'enfant.

Il y eut notamment ce dîner de collègues en frac — avec la jeune secrétaire au bout de la table, — où l'on affirma longuement « la haine du pauvre ». La haine, — comprenez bien, — de ces créatures sans voix, sans gestes, sans forces qui, « sentent le pauvre », quel que soit leur déguisement... Ce dîner, où Ton affirma aussi, — sauf exception bien douteuse, — l'infériorité de la femme, l'infériorité de cette engeance à loyer, qui n'a vraiment d'appréciable que sa servilité et sa vénalité...

Alors, les convives partis, celle qui n'avait jamais daigné se plaindre, parla enfin :

— Ah çà ! que voulez-vous, monsieur ? dites vos conditions.

— Je veux vous vaincre, je veux que vous me demandiez pardon, comme une malheureuse.

— Et à ce prix vous respecterez la pauvre sans défense ?

— Je la respecterai.

Rolande fit sa soumission, non sans quelque bravade autorisée par l'incompréhension de son mari.

— Je vous demande pardon. Je reconnais qu'une blessure non personnelle est plus into-

lérable qu'une blessure personnelle et que tel individu capable de se laisser assassiner ne peut laisser assassiner autrui... Votre supériorité a vraiment inventé ce à quoi nul orgueil féminin ne saurait résister : voir humilier une désarmée qui ne peut répondre. Il n'y a pas de majesté humaine qui tienne, monsieur : il faut se courber. On est au-dessus de l'injure, au-dessus des coups, pour soi-même, on n'est pas insensible pour les autres. Femme do race et de sang, si vous m'outragez, je puis sourire et dresser le front, mais si vous insultez telle pauvre de la rue, telle déchue, telle proscrite, je frémis tout entière et — ne pouvant vous tuer, — je demande grâce, mon maître...

Le visage de Rolande vibrait ardemment, ses yeux en efïluves exhalaient l'invincible solidarité, l'intuablo bonté, dont la puissance infinie sait prendre toutes les formes, voire n\ôn\o l'aspect do la dorni("^re humilité.

Ces messieurs du bureau furent satisfaits |)ar le compte rendu do Victor Prodant, où no res-

sortait quo racte extérieur de soumission. Unis pour l'attaque, ils restèrent unis dans la victoire, — ils triomphèrent on toute égalité. La cigarette aux lèvres, les mains aux poches, le front bastionné des immémoriales routines, ils constatèrent une fois de plus que l'énergie virile peut tout obtenir de la proverbiale lâcheté des femmes.

— Dix francs, monsieur, c'est un bon chien ... Oui, monsieur, il n'est plus très jeune ; on l'a donné à mes parents, quand j'étais encore tout petit, il y a sept ou huit ans. Mais ce n'est pas parce que Fanor devient trop vieux qu'on désire le vendre ; c'est que la morte-saison so prolonge, on n'a pas pu payer le terme et l'on manque même du nécessaire comme nourriture. Alors mes parents m'ont envoyé au marché aux chiens ; si quelqu'un achète Fanor, le peu qu'il mange sera économisé et l'argent que je rapporterai rendra joliment service à la famille. ... Oh ! non, madame, jamais il ne mord et

244 m' AME PRÉ CI AT

pas de danger qu'il fasse du mal aux enfants. Au contraire, dans notre maison, il était l'ami de tous les enfants, depuis ceux de la concierge jusqu'à ceux du sixième étage. Souvent, quand une maman partait en commission, elle demandait Fanor pour garder les mioches. Fanor se plaçait devant la fenêtre et il ne les laissait pas grimper, ou bien l'hiver, il surveillait les abords du poêle.

... Cet endroit où manquent des poils ? Oh ! non, madame, cela n'indique pas une maladie ; c'est une brûlure. Justement, comme je vous disais : une fois que Fanor gardait une petite fille, elle voulait absolument toucher au fou ; il a tourné pour l'empêcher, jusqu'à se faire griller tout le haut de l'épaule.

... J'aurais aimé que tu sois acheté par cette grosso dame, Fanor ; sans doute que tu aurais été bien nourri et qu'on ne t'aurait pas battu...

... Pourquoi pleures-tu, Fanor ? Moi, regarde, je ne pleure pas... Mes yeux brillent et je m'essuie comme ça la joue, mais je l'iissiirc, Fanor, c'est ])ar distraction...

... Et lu vois bien, tous ces chiens sotil à V(Midre, comme toi, Fanor... C'est rii)il>ihi<l(\ pour

les touluuîi petits et gros, de changer do maîtres...

... Dix francs, monsieur, c'est un bon chien...

... Quelle drôle de manie ! Fanor, tous les passants disent de toi : « Oh ! ce chien n'est pas beau. »

Cela ne signifie rien du tout, que tu ne sois pas beau, tu es si bon ! Ils ne savent donc pas que c'est l'important : être bon, ça contient tout ce que l'on peut imaginer. Ils ne savent donc pas : la beauté, ce n'est qu'un morceau, la bonté, c'est la part entière...

... Et d'abord, les gens se trompent : tu n'es pas vilain, autrement on aurait peur de toi. Est-ce que les enfants ont peur de toi, dans la maison, dans la rue ? Au contraire, ils courent tous après toi, ils te roulent, jouent au cheval sur ton dos, ils te tirent par la queue sans ménagement...

Tu te rappelles, Fanor, quand j'étais petit, on allait à l'école ensemble ; tu me conduisais jusqu'à la porte et tu ne manquais jamais la consigne pom* m'attendre à la sortie de quatre heures. Et tous les élèves te connaissaient, et quand les rangs défdaient sur le

trottoir, on n'entendait que ça : « Fanor ! voilà Fanor ! »

Puis beaucoup de gamins t'appelaient, pour rire : « Fanor, viens avec moi, je t'emmène. » Tu ne bougeais pas.

Mais si un petit camarade s'en allait en pleurant, tu me quittais et tu l'accompagnais, tout contre son tablier ; tu te frottais à ses mollets poiu" lui montrer qu'il n'était pas abandonné de tout le monde.

Et quand on disait : « Fanor, j'ai gagné un bon point bleu » , tu remuais la queue ; « un bon point rouge », tu remuais la queue encore bien plus et tu léchais. Mais si on disait : «Fanor, j'ai été en retenue, j'ai eu des punitions», alors tu tournais la tête et tu restais le nez baissé.

... Dix francs, monsieur... non, pas moins...

... Et, une fois, ce charretier qui frappait son cheval à grands coups de fouet, parce que la voiture no démarrait pas. Comme tu pleurais à chaque coup, Fanor. Et comme tu regardais, en tournant autour do lui, ce charretier. Tu as fini par hurler de chagrin si fort qu'il a jeté son fouot on disant : « Tant pis I la voiture restera

là », et il s'est assis au bord du trottoir. Tu t'es approché avec précaution, tu as léché ses mains, et il bougonnait, il jurait, il te repoussait, il aurait voulu tout démolir. Le temps passait. Et tout d'un coup, voilà le cheval, reposé, qui est parti tout seul, et le charretier qui riait et toi qui suivais en faisant des gambades!

... Dix francs, mesdames, mesdemoiselles.

... As- tu entendu, Fanor ? « Le petit marchand est aussi laid que son chien. » C'est la jeune fille si bien habillée qui a parlé en faisant la moue, comme si nous l'avions contrariée.

Eh bien ! oui, Fanor, je ne voulais pas te le dire : on n'est pas beau, nous deux. Je le vois en nous comparant aux autres chiens, aux autres gens.

Ce n'est pas de notre faute, tout le monde ne peut pas être beau ; on tâche de se faire pardonner en n'étant pas méchant. Quand j'entends dire tout haut que je suis laid, je ne réponds pas, je fais semblant de rire. Et toi, si on crie la même chose en levant le pied pour te chasser, tu te recules sans grogner, puis tu regardes fixement, tu as l'air de dire : « Voulez-vous qu'on vous aime ? »

... Dami io\i'6 leii cay, jiolis deux, si on n'est pas beau, on s'aime bien. Justement, moi aussi, demain lundi, je rentre chez un nouveau patron pour faire des courses. Alors, bien sûr, on se rencontrera dans Paris, Fanor. Moi, j'am-ai un crochet sur le dos pour faire des livraisons [de marchandises ; toi, peut-être que tu seras attaché sous une voiture à bras et que tu aideras à tirer. On se reconnaîtra, je viendrai marcher près de toi.

... Peut-être qu'on aura des maîtres qui nu nous battront pas. Ou alors, si on est batlu, on saura pourquoi... le plus triste, de recevoir des coups, c'est quand on ne sait pas pourquoi...

Et d'abord, les coups, même pour rire, ça fait de la peine. Tu te rappelles, Fanor, comme lu étais malheureux quand les gamins, le jeudi, jouaient à la guerre, avec des bâtons, des sabres de bois, des pincettes. On te demandait : « Avec qui es-tu, Fanor ? avec les Russes ou avec les Japonais ? Avec les Anglais ou avec les Boors ? » Tu allais d'un camp à l'autre, tu étais avec tous, avec les Russes et avec les Japonais... tu étais pour la paix. Tu aurais voulu tout le temps qu'on jouût aux billes; alors lu l'assoyais, tu

l'iiiléressaitj à lu partie, lu lioraib rcLité une journée entière...

... Une fois pourtant, Fanor, tu as mordu : quand les agents sont venus du comniissariai pour arrêter de force un locataire. Tu ne savais pas, Fanor ! tu voyais quatre hommes contre un seul que tu connaissais, qui se défendait, qui criait, tandis que les autres attaquaient... tu ne savais pas...

... C'est comme moi, Fanor, une fois, je mo suis battu pour de bon.. Je ne savais pas... ou du moins ça a été plus fort que moi, de mo mettre dans un mauvais cas, où il fallait se battre... Il s'agissait d'un rat que l'on faisait sortir d'une conduite en démolition ; une douzaine de gamins guettaient la sortie pour l'assommer avec des pavés ! j'étais là seulement pour voir, et au bon moment, j'ai fait manquer la chasse en poussant celui qui devait écraser le rat, à coup sûr... il s'est jeté sur moi, furieux, les autres aussi étaient contre moi... tout le monde m'a donné tort...

... Et puis, peut-être que je deviendrai riche ! je te rachèterai, Fanor; tu ne me quitteras plus. Et tu verras : quand on est riche, on mange

assis à une table, à tous les repas, même le matin ! tu te poseras près de ma chaise...

... Dix francs, monsieur, c'est un bon chien... oh ! vous pouvez regarder, les chiens c'est comme les gens, on lit dans leurs yeux qu'ils ne sont pas méchants. Voyez les yeux de Fanor, comme il a l'air de vous offrir tout son possible, tout ce que vous voudrez de lui.

... Oui, monsieur, il est bon gardien ; du reste, il comprend tout...

... Alors, vous le prenez ? Vous avez bien raison... Il n'y en a pas un pareil dans tout le marché.

... Ah dame non ! sans la ficelle attachée à son collier, vous ne l'emmèneriez pas. Et vous désirez savoir où demeurent mes parents, pour le cas où Fanor se sauverait. Oui, il faut prendre ses précautions. Et moi, je vous demanderai aussi où vous demeurez, pour le cas où je passerais par chez vous ; je demanderais des nouvelles do Fanor.

... Alors... oui... vous l'emmenez tout do Buito ?... En effet, puisque vous mo donnez l'urgent.

... Jo veux vous dire comme dernier mot que

Fanor n'a pas de défauts ; s'il fait mal, il ne faudra pas le battre, ce sera involontairement. Et si, tout de même, il ne se corrigeait pas immédiatement à votre idée, ce serait do ma faute... ce serait moi en le taquinant qui l'aurais rendu désobéissant... alors quand je viendrais pour avoir de ses nouvelles, il vaudrait mieux s'en prendre à moi..

... Pardon, je me baisse... Oh ! pour rien, monsieur, pour voir si la ficelle est bien attachée à son collier...

... Vite, Fanor, embrassons-nous.

M. Lefable, chef de bureau, veuf depuis longtemps, vivait avec son fils Albert, âgé do vingt-cinq ans, courtier à la Bourse du Commerce.

Une bonne prenait soin du ménage, car ces messieurs rentraient déjeuner et dîner à la maison. Ils se plaisaient dans leur intérieur, où l'affection réciproque prenait une douceur de vieille camaraderie.

Le père et le fds offraient la même caractéristique dominante : ils avaient bon cœur, mais ils étaient susceptibles et orgueilleux. Malgré l'affection réciproque, des discussions assez

graves s'élevaient parfois entre eux, — parce que les idées diffèrent d'une génération à l'autre et aussi parce que l'on ne juge pas la vie de la même façon dans l'administration et dans les affaires.

Un drame éclata dans leur existence. Ils se fâchèrent à propos de Gertrude, qui s'en allait se marier dans son pays. M. Lefable, habitué à son service, voulait la retenir par des offres avantageuses. Albert prétendait que Gertrude avait diablement raison de se marier, attendu que l'exigence d'aimer était aussi impérieuse que l'exigence de manger.

La fâcherie s'aggrava si fort, qu'Albert, dans un coup de tête, se sépara de son père le jour même du départ de la bonne.

Aussitôt, M. Lefable se sentit extrêmement malheureux, il errait dans la maison solitaire, n'ayant plus de goût à rien, désemparé comme après un deuil cruel. Toutes sortes de regrets torturaient son cœur affectueux, mais quoi ? il ne pouvait pas aller chercher Albert. Il ne pouvait pas lui faire des excuses.

C'était Albert qui devait solliciter la réconcilinMon. Mois il nvaif, autant que son père,

une fierté intraitable, — et l'entêtement d'honneur, entre eux, pouvait faire durer la brouille indéfiniment.

Un mois s'écoula, tout espoir de raccommodement semblait perdu.

Entre temps, M. Lefable avait dû se procurer une autre bonne.

Au bureau de placement son choix fut drôlement déterminé.

Une fille do vingt ans somnolait dans le parloir aux échantillons, assise, les bras croisés, la tête sur l'épaule.

— En voilà une, monsieur, dit la tenancière, je ne vous l'offre pas ; elle est tellement bête que personne ne peut la garder, on n'a jamais vu pareille bêtise.

— Alors ? demanda M. Lefable, tout saisi.

— Alors, monsieur, la misère aura tôt fait de la placer... Elle n'a même pas de pays pour s'en retourner, c'est une enfant trouvée ; les rues n'en voudraient même pas pour le métier de la galanterie... Regardez-la, monsieur,

256 m'ame prkciat

regardez-la : on dirait déjà qu'elle est à la

Morgue.

M. Lefable parla précipitamment :

— Je l'engage, madame... C'est tout à fait

mon affaire... Oui, figurez-vous, je cherchais

précisément une bonne très bête, le plus bête

possible...

Aurélie était tout étriquée dans un costume grisâtre, élimé, rapiécé ; elle avait des cheveux d'un blond fadasse, un visage pointu, décoloré, des yeux ronds, peureux, et surtout des joues misérables, des joues habituées aux gifles, qui en gardaient l'empreinte ineffaçable, qui en portaient l'attente continuelle.

Son inintelligence provenait do l'affreuse condition où elle avait toujours vécu ; elle s'était ratatinée de corps et d'esprit dans la peur des coups. Depuis l'âgo de onze ans, elle mangeait le pain amer de la basse domesticité, sans avoir jamais goûté une caresse, une an\itié, une de ces douceurs qui développent et font épanouir la plante humaine.

' M. Lefable comprit à merveille que la triste Aurélie avait surtout besoin de bienveillance. En effet, selon ses prévisions, au premier signe d'aménité, elle apparut moins bornée.

Alors, rendu clairvoyant par son propre chagrin, il fit mieux que de lui témoigner de la compassion, que de lui dire des paroles de bon maître, que de lui allouer des bienfaits matériels ; il devina le meilleur de tout,' la recette magique pour améliorer les humbles et les rendre dévoués, attachés : il traita Aurélie comme une personne humainement égale à lui-môme ; il ignora qu'elle fût une infime créature, sans instruction, sans dons ; il oublia l'infériorité do ses fonctions ménagères, et, chose la plus difficile du monde, il lui parla de tout et do rien, simplement, sans affectation, comme il parlait à son fils. Le seul fait de causer avec Aurélie du temps, do rien, des bruits de la rue, signifiait : « Nous sommes des associés, il n'y a pas de distance entre nous. »

Bientôt, le douloureux père confia à Aurélie qu'il avait un grand fils, absent pour le moment, mais qui viendrait un jour ou l'autre. Il trouvait

une vague consolation à vanter les qualités d'Albert, à dire sa belle prestance, l'agrément de sa moustache brune, et de sa chevelure poétique.

Auréhe, dont la pensée était vacante, se mit à rêver de M. Albert ; elle se le représenta, elle se réjouit sans motif au seul espoir de le connaître prochainement.

Un joiu*, M. Lefable, mélancolique et sans appétit, venait de se mettre à table pour déjeuner ; la serviette au cou, il commençait à casser son œuf à la coque, lorsque, sur le seuil de la salle, Aurélie éclata d'un gros rire :

— Ah! Ah! monsieur, je l'ai vu, votre fils! Je l'ai vu, monsieur Albert !

M. Lefablo arracha sa serviette, bondit, renversant les chaises :

— Vous l'avez vu... quand ?

— Ah ! Ali ! je l'ai vu ce matin, monsieur Albert.

— Co mutin ! Ici ?

— Oui, ici 1

M. Lefable n'en entendit pas davantage : son fils était revenu, il avait fait le premier pas, la brouille était finie !

M. Lefable ne pouvait pas attendre, il voulait tout de suite tenir son fils dans ses bras, il voulait tout de suite montrer que lui-même ne gardait pas rancune. Si Albert allait douter du cœur paternel ! Il y avait cruauté à différer d'un seul instant la réponse à sa tendre et cordiale démarche.

— Je ne déjeune pas ! Je ne retourne pas au bureau ! Je me moque de tout ! cria-t-il en s'élançant dehors.

Il sauta dans un auto-taxi et se fit conduire chez les patrons de son fils.

Albert était à la Bourse du Commerce pour la cote d'une heure.

M. Lefable courut, il entra dans l'édifice, haletant, frénétique, interrogeant dix personnes à la fois :

— Monsieur Albert Lefable, s'il vous plaît, tout de suite ! tout de suite !

L'effet fut foudroyant. A la seconde, le bruit se répandit que la maison représentée par Albert Lefable exécutait un ordre co-

lossal qui allait bouleverser les cours de la journée.

Une douzaine de courtiers filaient à la suite de Lefable père et cherchaient avec lui de groupe en groupe.

— Le voilà ! Le voilà !

M. Lefable se précipita, poussa, bouscula, et tant pis pour les rieurs, il étreignit son fils à pleins bras devant cent témoins ahuris.

Mais, pendant ce temps, le coup de Bourse se produisait tout seul : une forte baisse sur les grains mettait en liquidation trois grosses maisons du marché de Paris.

M. Lefable rentra clioz lui, rajeuni, fou de joie, exubérant :

— Aurélie! écoulez donc! J'ai rejoint Albert... Il faut vous dire que nous étions fâchés... Nous sommes raccommodés ! Ah ! je vous remercie de m'avoir dit loul, do suite que vous aviez vu Albert ! Il revient ce soir même, nous dînons onsemblc ! Vous nllfz nous pi'éparer un foslin

LA RAGCOMMODEUSK 261

extravagant... 11 y aura du Champagne, vous en boirez, Aurélie !

M. Lefable s'asseyait, se relevait, s'agitait :

— Ah ! nous nous sommes réconciliés immédiatement, il a un cœur si excellent ! J'ai pleuré, il a pleuré, toute la Bourse du Commerce était émue. Mais, tout de même, je ne l'aurais pas cru si entêté que ça ! Imaginez-vous, Aurélie, que, par orgueil, il m'a soutenu mordicus n'être pas venu ici ! Vous n'avez pourtant pas inventé ça, que vous aviez vu monsieur Albert ici, ce matin !

Auréhe riait aux anges.

— Oh ! non, monsieur, je ne l'ai pas inventé ! Je l'ai vu, monsieur Albert, c'est bien vrai! Je l'ai vu ce matin, sur votre cheminée, en photographie !

M. Lefable demeura un instant stupéfié, les yeux écarquillés, la bouche béante, puis il exhala une exclamation formidable :

— Mon Dieu ! Aurélie, que vous êtes donc bête!

Aurélie pâlit affreusement. C'était la phrase connue, la phrase fatale tant de fois lancée par tant de maîtres différents. Déjà Aurélie

regardait la porte, elle n'attendait plus que le geste affreux bien connu aussi, le geste impitoyable qui chasse, qui maudit, qui jette à la rue la trop stupide créature.

Mais voilà que, pour compléter la parole exclamative, son maître s'approcha brusquemen t , la saisit aux épaules, et, sur ses pauvres joues à claques, il mit deux bons baisers paternels, bien appuyés, là ! tout chauds de gratitude et d'admiration !

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