‹ M'ame PréciatChapitre 15 sur 17 · L'AMOUR IMPOSTEUR · texte numérisé non relu

L'AMOUR IMPOSTEUR

La femme Clidois, une Morvandiote de belle race, vint à Paris comme nourrice bien payée, laissant au pays son mari et son enfant.

Au bout d'un an, son lait tari, elle dut changer de maîtres et accepter les gages moins élevés de simple domestiquç.

Par faiblesse de nature et sans doute aussi par calcul, elle contracta bientôt des relations avec un jeune homme de bonne famille. Unefille naquit de couches clandestines, on la prénomma Jeanne, et le père la fît placer dans la banlieue, en assumant toutes charges et dépenses. Les relations galantes cessèrent d'uncommun accord.

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La femme Clidois se réjouit d'être de nouveau nourrice et se désintéressa de sa progéniture illégitime.

Or, il advint que le jeune homme hérita, ne se maria pas et prit chez lui la fillette, qui eut une gouvernante et fut élevée en demoiselle du monde.

Jeanne atteignit dix-huit ans ; de tendres projets d'avenir la préoccupaient, lorsque sa gouvernante lui ménagea une entrevue secrète avec une femme corpulente, ayant l'aspect d'une cuisinière d'âge mûr, et qui lui tint ce langage inattendu :

— Je suis votre mère. Vous connaissez le secret de votre naissance? Oui... mai-; ne m'}:ccusez pr.s d'indifférence, — pou de temps après l'événement, mon mari et mon fils se sont installés à Paris et je n'ai pu faire acte maternel à votre égard, si ce n'est on me pr-ocinvinl des nouvelles do loin en loin. Eh bien 1 votre frère utérin, Victor, vient d'être imj)]iqné dans une triste affaire do tentative d'effraction. Ce n'est

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pas un luécliaiit garçon ; il a été surtout victime de sa faiblesse de caractère, et je réponds de lui, à l'avenir... Jeanne, écoutez-moi, voyez mes larmes : vous pouvez le sauver, car vou.i êtes fiancée à monsieur Louis Durbach, fils du juge d'instruction, lequel possède le droit absolu de rendre une ordonnance de non-lieu... Sachez que je ne survivrais pas à la mise en accusation...

Jeanne passa par une crise de conscience terrible ; les parents de son fiancé étaient gens austères, intraitables en leurs préjugés ; déjà ils avaient fait une assez vive opposition au mariage, à cause de sa filiation de hasard. Il apparaissait hors de doute qu'une histoire criminelle ruinerait irrémédiablement ses chères espérances. Devait-elle sacrifier son bonheur à cette mère, à ce frère pour qui, en bonne logique, elle n'éprouvait d'autre sentiment qu'une grande commisération ?

Elle se révoltait :

— Non! je ne peux pas sciemment rompre mon mariage, je ne peux pas renoncer à la tendresse de mon fiancé... la vie serait finie pour moi...

Mais un remords subsistait ; elle se reprochait son égoïsme, et les supplications maternelles revenaient sans cesse déchirer mon cœur.

Soudain, une calme clarté dissipa ses hésitations et ses craintes, comme un rayon du ciel entré dans une grotte obscure dissipe de vains fantômes :

— Mon amour survivrait aux pires épreuves ; si Louis m'aime d'une tendresse égale à la mienne, il peut connaître la douloureuse situation et chercher avec moi un dénouement supportable.

Les deux fiancés étaient blonds ; leur visage clair avivé de rose offrait une expression charmante de franchise, de candeur intelligente ; ils se souriaient sans cesse, le front pur, les yeux lumineux.

Louis entendit la terrible confidonco, un soir d'été, sur le balcon du salon, alors que les parents étaient restés autour de la table do lecture, voulant, — avaient-ils dit, — laisser

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ces enfants libres de leurs innocentes causeries.

Ah ! ces heureux enfants, qui n'avaient à suivre que leurs rêves ou bleus ou dorés !

Jeanne, les coudes sur l'appui de fer, la tête baissée, parla vite, d'un accent désolé. Louis la sentait trembler toute contre son bras.

Quand elle crut avoir exposé l'affaire entièrement, elle se tut, n'osant tqurner son regard vers l'aimé. Un silence pesa. Elle avait le vertige : à la hauteur d'un quatrième étage, le vide agrandi de ténèbres symbolisait l'abîme où s'engloutit le bonheur.

Mais son soufïle s'arrêta. Louis parlait maintenant, la voix à la fois grave et comme brûlante de ferveur dévouée :

— N'omettons aucun renseignement... Victor Clidois... une tentative d'effraction... avenue de Montsouris...

Jeanne relevait peu à peu son visage, une bonne émotion faisait couler ses larmes :

— Alors, vous m'aimez encore autant !... Je ne perçois aucune froideur, aucun regret... Combien je suis reconnaissante I...

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— Pourquoi vous aimerais-je moins ? protesta Louis. Parce que vous montrez des sentiments charitables ? Quel triste cœur serait le mien ! Tenez : la divinité protectrice des amoureux vient à l'instant de me dicter la ruse propre à sauver ce garçon incriminé. Premièrement, je vais ce soir même demander à mon père, contre toute habitude, et d'un ton mal assuré qui éveillera son attention : « N'astu pas une affaire Clidois ? Et peut-on espérer un non-lieu ? » Puis, dès demain, je verrai le secrétaire greffier de mon père, un vieil ami à moi, j'obtiendrai qu'il glisse, dans les objets saisis chez l'accusé Clidois, une lettre signée démon nom...

— Ah ! mon Dieu ! une lettre !...

— Compromettante, nécessairement I l^^t le libellé en sera bien simple :

« Mon vieux Ghdois, hier, quand nous Jious sommes rencontrés dans cet établissement de nuit, j'étais ivre, outre mesure. Ce fut par j)laisanterio que ji» vous indiquai ce cambriolage possible, chez les parents d'un camarade, avenue do Montsouris... plaisanterie compréhousil)l(! : mon père est dans la justice! Donc, oubliez mes paroles, etc. »

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— Jamais une toile conduite ne paraîtra admissible !

— Quelle que soit sa stupéfaction, mon père ne pourra récuser une preuve matérielle ; d'ailleurs, des reproches me furent adressés naguère, à bon droit, pour des fredaines d'étudiant... Mais je veux à mon tour remercier votre tendresse : vous venez d'accueillir sans indignation l'aveu de mes juvéniles égarements.

Loin d'être moins éprise, Jeanne souriait de confiance en la toute-puissance de l'amour : avec quelle admirable promptitude Louis avait trouve le moyen de se dévouer !

Et elle pensait, ravie, un peu inquiète, un peu jalouse :

— Et moi, le cas échéant, aurais-je pareille ment l'inspiration héroïque ?

Louis exécuta son projet de point en point et une attente anxieuse suivit.

Jeanne était amenée chaque jour chez les Durbach par sa gouvernante.

Un après-midi, les fiancés, assis près du piano, épelaient un morceau de musique, tandis que madame Durbach, installée devant la fenêtre, travaillait à une somptueuse broderie destinée à la corbeille de noces.

Soudain, M. Durbach arriva très pâle, visiblement agité, n'ayant pas quitté son pardessus.

— Que se passe-t-il ? qu'as-tu ? s'écria madame Durbach qui fut d'un élan auprès de son mari.

— Il se passe, dit-il avec une sévérité violente, que je viens de signer un non-lieu contestable, en faveur d'un jeune garnement, et cela, afin de sauver un étrange comparse...

Et, tragique, il se tourna vers son fils, dans la solennité d'un justicier.

Mais il eut un haut-le-corps : il n'avait pas vu Jeanne, en entrant. Il demeura un instant saisi, pétrifié, à la regarder, bouche ouverte. Puis, brusquement, prenant son parti, il alla droit ù elle, la voix brève, infioxiblo :

— Mademoiselle, je no donnerai pus mou consentement ù un mariage qui unirait deux consciencos par trop difiérentes... Vous no méri-

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