UN MALHEUREUX PÈRE
— Les bateaux-mouches ne marchent plus sur la Seine ? Ça ne m'étonne pas, m'amo Préciat ; tous les ans, il y a une interruption plus ou moins longue, au mois d*avril. C'est l'époque des grandes crues : les fleuves, étangs et rivières débordent à l'envi.
Les rives, dangereuses de tout temps pour les marmots, présentent des abîmes plus funestes, en cette saison pluvieuse. Et il faut n'avoir pas d'enfants, pour prétendre qu'un pays sans cours d'eau est inhabitable.
L'eau contient les mystères les plus redou tables et les plus inattendus. Les journaux sont
22 m'ame prkciat
là pour lo prouver. N'avons-nous pus lu culte information récente : « On signale de Perpignan la présence, dans l'étang Saint-Nazaire, d'un crocodile qui aurait été apporté par un vapeur anglais venant d'Afrique. »
Oui, m'ame Préciat, si malgré les conseils de l'expérience, vous allez batifoler au bord de l'eau, — vous ne risquerez pas seulement de glisser dans un remous, mais vous êtes exposée à voir surgir des roseaux quelque vorace amphibie.
Et le dernier courrier d'Afrique nous apporte, — du pays des crocodiles, — un témoignage saisissant des épreuves que le voisinage des cours d'eau peut réserver aux malheureux parents.
Un industriel do Perpignan (justement !), M. Hilarion Tablasson, était allé s'établir eu Egypte avec su femme et ses deux fils :Gaétau, âgé de dix ans, et Heriiurd. Agé de «lou/.»' ans.
Hilarion était \in excellent homme, de mœurs
tellement douces, que lu pêche à la ligue coi«siituait son plaisir favori.
Mais ses enfants le rendaient très malheureux.
Avant son mariage, il avait entendu dire par tout le monde et il avait répété lui-même cette vérité : « du jour où l'on a des enfants, les soucis commencent ! ])lus de tranquillité ! »
Il se maria, et — à la naissance de ses enfants, — alors que les autres hommes deviennent pères tout bonnement, lui, il devint malheureux père aussitôt, et pour toujours.
La cause de cet état persécuté était un sentiment profond des tracas que commande la paternité.
Il obéissait à la nécessité : — ayant des enfants, il devait plier sous le faix des ennuis.
Quand on s'enquérait de sa santé, de se^* affaires, de n'importe quoi, il soupirait toujours avec accablement :
— Ah! si vous saviez quels soucis donnent les enfants !
Il était gros et fort, avec un visage coloré et une physionomie très jeune, mais il se tenait un peu voûté, les yeux las, les moustaches tomban-
tes. Les voisins, très sincèrement, le désignaient sous ce seul nom : le malheureux père.
Doux fois par jour, en le voyant passer dans la rue, les gens hochaient la tête et disaient avec recueillement :
— Voilà le malheureux père qui va prendre son apéritif.
Sa femme travaillait beaucoup et faisait marcher la maison, avec l'aide des deux enfants qui étaient assez pâlots et chétifs.
Lui, Hilarion, il passait presque tout son temps, la ligne à la main, au bord du Nil poissonneux : « qu'est-ce que vous voulez ? avec le souci des enfants... »
\'oici ce qui est arrivé la semaine dernière.
Le lundi matin, le petit Gaétan fut emmené ù la pêche par son père, en récompense de ce qu'il avait gagné beaucoup do bons points à l'école, de ce qu'il avait aidé la bonne ù mettre lo vin en bouteilles et do ce qu'il avait sagement employé A l'achat d'un pnqu«'t do tabac i>()ur
M AMF PRECIAT 25
la pipe paternelle les sous donnés par les amis (le la famille.
Le petit garçon portait les cannes à pêche, le sac à ustensiles, le seau d'amorce, la truelle pour prendre de la terre, lo filet à poissons, le parasol, les blouses qu'on enfile pour ne pas se salir, l'épuisette, le panier à provisions et lo pliant pour asseoir son père.
Le mallieureux père ne portait rien du tout, et il trouvait que son fils marchait vite, sans égards
Ils arrivèrent au bord de l'eau, à l'endroit où le malheureux père avait l'habitude de pêcher ; ils allaient s'installer, quand — juste à la bonne place — ils aperçurent un énorme crocodile qui somnolait à fleur d'eau.
Afin de lo faire partir, le malheureux père ramassa une lourde pierre, il la jeta de toutes ses forces sur la tête du monstre et le choc rappela au petit garçon le bruit d'une claque de grande marque.
Cette attaque retentissante rendit furieux le crocodile ; au lieu de s'enfuir, il escalada la berge.
Aussitôt, le malheureux père regarda son fils et comprit que ce dernier, — embarrassé des lignes,
26 M AME PRKCIAT
du SUC, du seau, de lu truelle, de répuiselte, du parasol, des blouses, du fdet, du pauier, du pliaut, — ne pourrait pas facilement prendre sa défense.
Alors il courut et se réfugia sur un arbre voisin.
Le crocodile ne se découragea pas pour si peu : — il mangea le petit garçon, et il eut soin de rester là, menaçant, obstiné.
Le malheureux père attendit que l'animal fût assoupi par la digestion. Le moment venu, avec mille précautions, il descendit de l'arbre et fila vite à la maison, pour changer de flanelle, car la peur l'avait inondé d'une sueur froide.
Puis, il pensa à ses ustensiles de pêche qui étaient restés sur la berge et que le crocodile n'avait pas mangés.
Alors, dans son inquiétude, — il risquale coup : il envoya son autre fils les chercher.