‹ M'ame PréciatChapitre 4 sur 17 · LE CADEAU · texte numérisé non relu

LE CADEAU

— Votre remarque est très juste, m'ame Préciat : mai et juin, les deux mois fleuris, dotent d'une joie toute spéciale les jeunes enfants de nos écoles : c'est l'époque de l'année où l'on apporte des bouquets à Madame ou^ à Mademoiselle.

A ce propos, vous désirez élucider une grave question :

« Est-il permis ou défendu, par les règlements et par les convenances, d'apporter « quelque chose » aux institutrices ?

Je ne pose pas avec vous, m'ame Préciat, je vous répondrai donc franchement que l'on n'a

jamais su au juste. Par exemple, est-il séant d'envoyer à Mademoiselle une bouteille de vieux marc pour se remettre la gorge ? Le cas est controversé au lavoir, et le doute subsiste, malgré plusieurs arrêts rendus à grands cris et à grands coups de battoirs.

Mais, il y a exception pour les fleurs : on sait qu'il est toujours permis d'en offrir.

Et il n'est pas d'école si déshéritée que des petites mains n'y brandissent des gerbes éclatantes, de lo Pentecôte à la Saint-Pierre. Bien mieux : la population scolaire la plus humble se montre, proportionnellement, la plus donnante.

Ce sont surtout les petits de la Maternelle qui tourmentent leur mère :

— Moi aussi, je veux porter une fleur à Mademoiselle, comme Lolo et comme Totor.

D'une manière générale, les enfants uiiuiMit donner ; cet acte — comme de sourire — fait partie do leurs impulsions directes.

Et cet acte les grandit, il affirme Irur porsonnaltté.

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— Je donne, donc « jo no compte pas pour (lu beurre » dans la, société, je suis un })ersounage.

Or, présenter des fleurs séduit l'entant pardessus tout, parce (juc cela exige un apparat spécial, et cela vous confère la supériorité du luxe, du goût artistique.

On no porte pas une fleur comme on porte un objet commun : une certaine solennité s'impose. On ne donne pas une rose comme un sou, un bon point ou un bout de crayon : l'on offre, l'on prend une intonation dosée, l'on emploie des mots inusités.

La présentation d'une fleur vous distinguo des camarades sur le moment et pour toute la journée : la fleur donnée reste sur le bureau, exposée aux regards, et toute la journée vous êtes « celui qui l'a apportée ».

Et il faut voir les yeux d'envie des camarades et le murmure de gloire qui accompagnent l'arrivant porteur d'un bouquet.

Bien entendu, les institutrices, toujours prêtes à accroître le bonheiu* de leur petit inonde, exagèrent les signes de satisfaction.

Si les parents savaient, disent-elles bonne-

meut, ils onverraicut des ileiirs, non pour nous faire plaisir, mais pour la joie immense que ce cadeau procure aux enfants.

C'est au point que le plus gourjnauri ]racc(îplerait pas de changer la gerbe qu'il apporte contre la plus tentante friandise.

Et le petit malheureux qui n'a jamais eu un sou, qui rêve d'avoir un sou comme on rêve de féeries inimaginables, demandez-lui ce ([u'il ferait si ce miracle ju-rivait, qu'il d(>vint riclie d'un décime ? Infailhblement, au mois de juin, il vous repoudra :

— J'achèterais un bou<[uet à Mademoiselle.

Or, la semaine dernière, à notre vieille école maternelle de la rue des Plâtriers, Mademoiselle constatait que, ce printemps-ci, Tricot était bien pâlot, bien d(il«Mit, et bien vieux pour ses six ans.

Parbleu, Tricot restait, comme auparavant, le plus misérable, le plus déguenillé des enfants de. l'école, mai» le mal s'aggravait do ce qu'il semblait avoir <'(msri(Mi<'e de son T'Ial lamt'it-

iable. Alors c'était la lin de tout : éprouver lo mémo vide douloureux dans l'âme, que dans l'estomac affamé ! On aurait dit que Tricot ne se trouvait plus de personnalité, no se sentait ])lus (le motif de vivre.

Il fallait le remonter, il fallait inventer quelque chose de solide et d'éclatant qui rehaussât Tricot à ses propres yeux et lui rendit confiance en lui-même. Ce petit meurt-de-fuim, il fallait imaginer un remède mirifique qui lui fît encore |)lus do bien qu'une bonne soupe.

Par chance, Tricot arrive toujours le premier à l'école, pour différents motifs, et entre autres pour celui-ci (excusez-le, m'ame Préciat), « que, chez lui, il y a trop de puces ».

En conséquence, un matin, Mademoiselle s'est arrangée pour arriver de bonne heure aussi, avant les autres maîtresses et avec une rose à la main. Dans le préau, elle a dit à Tricot :

— Tu vois cette fleur, personne ne me l'a donnée (en effet, il n'y a encore là aucun camarade), ])rends-la et tout à l'heure, quand nous serons rentrés dans la classe, en présence de tous, c'est toi qui vas me l'offrir.

Ail ! ni'aïue Précial, quel événement! Tricot commence par cacher sa rose sous son tablier et part se retirer dans un coin, à l'abri des bousculades ; puis, dans la classe, il laisse asseoir tout le monde et, de la porte, il s'avance à pas comptés, la main haute, dans l'espace libre entre les deux rangées de tables.

Et quand vous auriez vu un chambellaji apporter un plateau d'argent au tsar de toutes les Russies, un grand d'Espagne s'avancer à la cour, ou bien un ministre de la guerre décorer un drapeau devant cent mille hommes, vous n'avez pas vu de solennité comparable à celle de la présentation de la rose par Tricot !

Et l'attitude de la foule ! les camarades qui connaissent Tricot, qui savent sa situation économique et sa valeur sociale : quel étonnement et aussi quelle admiration I quelle ovation de célébrité !

Mais la p<M'sonne la |>liis élonnét» de toutes ù la vue de la magnifique rose, la personne extraordinairemont surprise, ravie, béante, effaréfl, frappée au cœur — la personne ([iii ne se serait jamais attendue ù voir cette rose dcx iinl,

ses yeux, vous ne savez pas qui, m'ame Préciat? C'est Mademoiselle, parbleu ! On ne s'attend jamais à un cadeau, voyons !

Elle regarde Tricot comme si elle ne le reconnaissait pas, elle n'ose pas croire que cotte superbe fleur est pour elle. Elle s'exclame :

— Comment, c'est toi, Tricot ! et c'est pour moi ?

Elle hésite à avancer la main, vraiment c'est trop beau. Tricot est obligé de lui affirmer royalement :

— Vous pouvez la prendre, c'est moi qui vous la donne.

Les élèves sortent dans la cour pour la récréation.

Mais, de même que l'émotion empêche de manger, elle empêche aussi de jouer. Tricot ne peut pas jouer, il est trop émotionné. D'ailleurs, on ne peut pas s'amuser tout le temps, dans la vie, que diable ! On a ses préoccupations. Tricot, lui, est très absorbé : ne doit-il pas revivre l'instant ineffable ? ne doit-il pas

se pénétrer de la réalité, digérer sa gloire et s'habituer à cette idée qu'il a offert une fleur à Mademoiselle !

Et enfin, on ne peut pas se commettre avec n'importe qui. Il s'isole dans un angle de la cour, près du marronnier, et à bonne distance, il contemple Mademoiselle, décorée de sa rose, à lui, Tricot.

Par moments, son front altier se tourne offusqué ; ces sales gamins, autour de lui, sont bien importuns, avec leurs cris disgracieux et leur agitation grossière...

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