LIVRE II. — CHAPITRE II
mais elle restait sacrée, et il n'est pas étonnant que saint Grégoire n'ait point songé à la flétrir.
Jusqu'aux derniers temps, il a survécu dans l'esprit des peuples quelque chose de ce droit de justice inhérent à la personne souveraine : si la conscience publique s'est soulevée contre Henri III à l'occasion du meurtre des Etats de Blois, le grand éclat qui entourait Henri de Guise, la cause de l'Eglise catholique, qu'il paraissait défendre uniquement, et le péril où sa mort laissait ces intérêts sublimes, qui ont toujours été en France les plus puissants et les plus populaires, étaient pour quelque chose dans l'indignation publique. Mais au milieu du scandale, il subsistait toujours quelque chose de l'antique droit royal; et lorsque plus tard la reine Anne d'Autriche, de sa seule autorité de régente, fit emprisonner le prince de Condé, personne ne contesta son droit ; les plus hardis se contentèrent d'en blâmer l'exercice. 11 n'était pas encore besoin, même quand il s'agissait du premier prince du sang, d'autre jugement ni d'autre condamnation que ceux que le pouvoir royal avaitportés.Cesmœursnesontplusnos mœurs; et nous n'avons pas à établir la supériorité des unes sur les autres. Il nous suffît de remarquer qu'au VI* comme au xvii* siècle, plus étaient puissants les hommes sur lesquels avait à s'exercer ce droit de justice, moins le droit devait être délégué, et plus il devait agir à l'improviste : cette nécessité,
d'ailleurs , ne lui faisait rien perdre de sa majesté.
Quand le roi Childebert, parvenu à sa majorité et suivant les conseils de sa mère Brunehaut, commençait à exercer ses justices contre les grands de son royaume, une conspiration s'ourdit entre ceuxci et les grands de Neustric. Il s'agissait de tuer Childebert, d'élever sur le trône ses deux jeunes enfants, de remettre ainsi la royaulé en tutelle, de réduire Brunehaut et de la soumettre à toutes les humiliations qu'elle avait subies au commencement de son veuvage. Le roi Contran, que la même conspiration enveloppait et devait aussi renverser, eut connaissance de ces projets et fit prévenir son neveu Childebert. Après en avoir reconnu la vérité, Childebert manda auprès de lui le chef du complot. 11 se nommait Rauching. C'était un homme, que ses grandes richesses et l'espérance des succès qu'il rêvait avaient enflé hors de raison. Pendant qu'il attendait à la porte le moment d'être présenté au roi, celuici envoyait saisir les biens des conjurés, et il expédiait lui-même des ordres pour mettre les moyens publics de transport à la disposition des hommes qu'il chargeait de ce soin (1).
Toutes choses ainsi ordonnées, Rauching fut introduit. Après l'avoir entretenu quelque temps,
(i) « Evectione publica. » S. Greg., Lib. IX, c. xix.