LIVRE 11. — CHAPITRE II
sance et d'humilité, se soumettant à la discipline monastique, acceptant généreusement les travaux les plus pénibles et les plus abjects, balayant la maison, faisant la cuisine, portant elle-même dans ses mains doublement royales le bois nécessaire à l'usage de ses sœurs, cette sainte que les chrétiens invoquent encore tous les jours, devient une femme aimable, gracieuse, amoureuse du commerce de l'esprit et des grâces du bien-dire, une sorte de précieuse dans la bonne et primitive acception du mot.
Ce tableau a été exécuté avec une grâce assez piquante pour exciter la verve des imitateurs ; ce peuple maladroit, en voulant renchérir sur le maître, a fait de Radegonde un personnage grossier et repoussant (1 \ Nous ne nous arrêterons pas à ces dernières élucubrations. Nous ne chercherons mêir,e pas à discuter celles de M. Thierry. Il suffit de remarquer que dans ses appréciations il a négligé tout un ordre de faits des plus imposants : il n'a rien dit des miracles qui se ^sont opérés et qui s'opèrent encore tous les jours au tombeau de la sainte et par son intercession. C'est là une preuve de la sainteté de sa vie et de la dignité de sa conduite, qui vaut bien les interprétations plus ou moins judicieuses des documents les plus authentiques. Je sais le mépris que les
(1) M. Ampère. Histoire de la Utlérature fratiçaise avant le xii« siècle, Tom. III.
historiens de nos jours professent pour les miracles; cependant ce mépris ne peut empêcher les faits de subsister. On trouve encore une autre preuve indirecte de la sainteté de Radegonde dans l'état des âmes placées sous son gouvernement. Saiut Grégoire a raconté en détail les désordres suscités dans le monastère, après la mort de la reine, par l'humeur indomptable et l'orgueil extravagant de Chrodielde et de Bazine (i), toutes deux issues de la famille mérovingienne; mais il raconte aussi bien des faits des religieuses fidèles à la direction de Radegonde, et les historiens contemporains les passent sous silence. On y voit une preuve que ces temps de violences et de barbarie étaient aussi des temps de piété exquise et de suave douceur.
Il y avait au monastère de Poitiers une nièce de saint Sauve, cet évêque d'Alby, que nous avons déjà nommé, qui était mort, qui avait été présenté au séjour des bienheureux, et que Dieu avait renvoyé sur la terre pour travailler au bien de son Eglise. Disciola était malade, et ses sœurs, dit l'historien, la soignaient assidûment. Dans l'après-midi du jour où elle mourut, elle dit aux religieuses qui l'entouraient :
— « Voici que je me sens plus à l'aise, je ne souffre plus. Ne vous inquiétez pas davantage de moi, mes sœurs; laissez-moi un peu ; je reposerai. »
(H s. Greg. Lib. IX. c. xxxix.