LIVRE III
nouveaux venus; ils partagèrent avec eux comme s'ils avaient toujours été de la maison ; et un accroissement si subit gêna beaucoup le couvent, disent les historiens. On y était auparavant dans l'abondance, et on eut grand'peine désormais à subvenir aux besoins de tous les frères (1). Ingulf a pu connaître à Croyland quelques-uns de ces réfugiés.
Malgré cet exemple de charité, les monastères se ressentaient de l'affaiblissement général de la discipline. Beaucoup de moines n'auraient pas été aussi fermement attachés à leur règle que les moines de Pegeland, ni aussi compatissants que ceux de Croyland . La grossièreté des mœurs publiques avait pénétré dans les asiles des lettres et delà prière. Dès le temps de saint Elfeg, plusieurs de ses moines, malgré les exhortations du saint, dérobaient tout ce qu'ils pouvaient trouver de boissons et de victuailles : et la nuit, tandis que le saint était retiré dans son oratoire, ils se livraient à leur appétit et à leur ivrognerie (2). Avec l'esprit de tempérance, l'esprit de soumission, d'humilité et de piété s'était aussi retiré : Ingulf parle avec douleur des flatteries excessives, et des grandes soumissions que des moines ambitieux prodiguaient au roi et à ses officiers (3). Il paraîtrait en outre que ceux-ci ne se contentaient pas de pro-
(1) iDgulf. Croyi.
(2) Vita S. Elphegi.
(3) Ingulf. Croyl.
testations : ils ne prêtaient leur crédit qu'à bon escient. L'évéque de Durliam, Eadred, avait acheté l'épiscopat duroiHardecanut en lui livrantles trésors de l'église. A la mort d'Eadred, la protection de Goduin éleva sur le siège de Durham, Egelric, que repoussèrent les clercs du diocèse, et que le comte Siward leur imposa par la force des armes (1). On voit ce qu'étaient la puissance et la liberté du droit d'élection qui, au dire de M. Thierry, était resté une des coutumes de l'Eglise anglo-saxonne. Les évêques intronisés comme ce dernier étaient sans aucun doute surtout avides de richesses. Egelric, ayant trouvé un trésor qui le rendit le plus riche des évêques d'Angleterre, ne songea plus qu'à résigner ses fonctions. 11 se démit de son évêché en faveur de son frère Egelwin, et l'appui du comte Tosli maintint ce dernier dans l'épiscopat (2).
Les successions aux autres évêchés témoignent de faits analogues. Ces évêques suivaient les diverses phases politiques ; tantôt ils étaient chassés de leurs diocèses, tantôt ils en administraient plusieurs, ou plutôt en percevaient et en accumulaient les revenus.
Le roi Harold cédait aux intrigues de Living, déjà possessseur de deux sièges (3), et lui accordait l'évêché de Worcester. Mais pour s'être mêlé aux tumultes-
(1) Angl. sacr. Èpisc. Dunelm.
(2) Angl, sacr. Episc. Dunelm.
(3) Cridiensis el Cornubiensis.
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qui amenèrent le meurtre d'Alfred, frère de saint Edouard, Living fut banni de ce dernier évêclié, dont s'empara Alfric, archevêque d'Yorcli. Sous le roi Ilardecanut, Living rentra dans la possession de Worcoster et à son tour chassa Alfric de l'archevêché d'Yorck. II y fit noinmer cet Egelric, dont nous parlions tout à l'heure, qui fut ensuite évêque de Durham. A la mort de Living, Eldred lui succéda à Worcester. 11 joignit bientôt à cet évêché, celui de Hereford, il essaya même d'y ajouter encore l'archevêché d'Yorck. Mais le Pape Nicolas résista à ses prétentions; et ne lui accorda le palliumqu'à condition qu'il se démettrait de l'évêché de Worcester. Eldred se soumit; mais en quittant l'évêché, il en conserva les revenus.
Remarquons toutefois qu'Eldred est un des pieux évêques de cette nation ; il est de ceux dont les historiens n'accusent pas les mœurs; d'autres n'y gardaient pas autant de réserve et ne rendaient même pas à l'Eglise romaine la soumission incomplète, dont Eldred donnait l'exemple. Ils bravaient lesanathèmes du Pape et prétendaient, en dépit de sa puissance, exercer leur juridiction. L'archevêque de Cantorbéry, Stigand, était de ceux-là. Il était, au temps du roi Edouard, entré dans les complots de Goduin ; après l'expulsion de Robert de Jumiéges, archevêque de Cantorbéry, il s'était emparé de l'ar- -çhevêché, tout en conservant l'évêché de Winches-
ter. Il y joignait en outre un grand nombre d'abbayes. C'était un homme sans lettres et uniquement occupé de s'enrichir (1) : il vendait pubhquement son intervention et faisait marchandise des évêchés et des églises. A cause de tous ces déportements, Sligand fut excommunié par le Pape : il n'en faut pas davantage pour engager M. Thierry à en faire un héros. Le saint roi Edouard n'avait pas les mêmes raisons pour penser de la sorte. Le mainlien de Stigand en l'archevêché de Cantorbéry dut être le supplice des dernières années de son règne. Ce devait être encore là une des causes de son ressentiment contre la fam-ille de Goduin, toujours occupée à soutenir, à maintenir et à élever partout ces évêques impies et fornicateurs.
Ces scandales de l'Eglise d'Angleterre ont existé dans toute l'Europe : mais depuis longtemps déjà, on s'occupait partout à les réformer. Le glorieux pontificat de saint Léon IX avait donné un élan sublime au mouvement religieux, dont le grand cardinal Hildebrand était l'âme et l'Ordre de Clugny l'instrument. L'Angleterre seule, au milieu de ses mers et entourée de ses brouillards, échappait à cette influence et s'obstinait à croupir dans les vices et l'abrutissement, que dissipaient partout les divine?
(1) G. de Malm. De gest. Reg. — De gestis Pontif. — Thom. Rudborne.