LIVRE III
réunis par l'archevêque Stigand et l'abbé Egelfin, qui venaient défendre leur liberté et leurs droits. La ruse, au moyen de laquelle ils avaient épouvanté Guillaume et l'avaient enveloppé, avait été ourdie par les deux prélats : animés par l'exemple des Machabées, dit l'historien, ils s'étaient constitués génénéraux, aimant mieux mourir que de subir la servitude. Toutefois cette belle ruse et ce beau courage aboutirent à une demande de paix et à un discours de l'archevêque : « Seigneur duc, dit-il à Guillaume, « inquiet déjà de sa vie, seigneur duc, voici le peuple « de Kent qui vient te demander la paix (1) pourvu « qu'il conserve ses lois, sa liberté et ses coutumes. « Sinon, il est prêt à combattre contre toi et les tiens, « aimant mieux mourir que de subir une servitude a à laquelle il n'a jamais été soumis ! » Guillaume, on le conçoit, promit et jura tout ce qu'on voulut ; et les gens de Kent^ heureux de leurs succès, laissèrent marcher l'armée normande sur Rochester ; « ainsi » ajoute le chroniqueur auquel nous empruntons ce récit, « par l'industrie de Stigand, les antiques lois « anglaises et la vieille liberté restèrent en usage dans « le pays de Kent, tandis que toute l'Angleterre fut « soumise à des lois étrangères. »
M. Thierry s'appuie de l'autorité de Guill. Thorn.
(1) «Eecepopulus Kaniiae... rogantes eaquapacissunt...«f W. Thorn. Chronica. 1786.
mais il n'a garde de donner tout son récit un peu dur à croire, même pour un philosophe, malgré la gloire qui en rejaillit sur un excommunié. Cette gloire néanmoins est si précieuse, et M. Thierry est si habile qu'il parvient à en économiser la moindre parcelle ; il fait deux parts du récit du moine de Cantorbéry, il oublie la forêt cheminante : « Mais dans un lieu « où la route se rapprochait de la Tamise, et près « d'une forêt, propre à cacher une embuscade (i), « un grand corps de Saxons armés s'offrit à la vue « des Normands. Il était commandé par deux prêtres : c< Eghelsig, abbé du monastère de Saint- Augustin, « à Cantorbéry , et l'archevêque de Cantorbéry, « Stigand,le même quiavait sacré leroiHarold (2). » A cela, M. Thierry ajoute qu'il ne sait pas précisément ce qui se passa en cette rencontre, et si un traité précéda ou suivit la bataille. En tout cas, il le
(1) M, Thierry a toujours ainsi des détails particuliers et locaux qui animent la physionomie du récit.
(2) Tom. II, p. 4. M. Thierry, contrairement à sa coutume, admet, relativement à ce sacre, la tradition normande plutôt que la saxonne. Les historiens favorables à Harold, disent qu'il fut sacré par l'archevêque d'York, ou prétendent qu'il prit lui-même la couronne à cause de l'excommunication qui pesait sur Stigand. M. Thierry lient à laisser à ce dernier la gloire de ce sacre : il méprise trop l'Église romaine pour ne pas dédaigner ses condamnations ; il tient à marquer l'unité et la persévérance du caractère de son héros. Ce n'est pas le souci de la vérité qui le dirige: c'est toujours la passion et le besoin de donner de l'intérêt à ses récils.