‹ M. Augustin ThierryChapitre 164 sur 206 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

blâme comme plus nuisible à la cause commune aux gens de Kent ; « car, dit-il, aucun acte du temps « ne prouve que l'étranger leur ait tenu parole (i). » Assurément, sans parler du merveilleux, cette dernière assertion eût été suffisante pour faire rejeter tout le récit de Guill. Thorn, qui écrivait au xv* siècle; mais Stigand était excommunié!... Pour éloigner d'une tête aussi chère le reproche de participation à un accord dont l'opportunité paraît douteuse, M. Thierry ajoute, en contradiction formelle de l'historien dont il invoque l'autorité : « Farche- « vèque Stigand, soit qu'il eût pris part à celte ca- « pilulation, soit qiCil s'y fût opposé^ conjecture « plus conforme à son caractère fier et audacieux, « quitta la province où l'on déposait les armes, et « alla vers Londres où personne encore ne songeait « à se soumettre (2). »

Cette opinion sur le caractère fier et audacieux de Stigand est appuyée d'une phrase de Gervais de Cantorbéry, mise en note au bas de la page : Magnanitmis cnim erat valde et inestimabilis pixtsitmptionis (3). Sans insister sur la difficulté d'interpréter en bonne part ce mot magnanimus, surtout si on rapproche Vinestimabilis prœsumptionis de la

(1) Hist. de la conq. Tom. II, p. 4 et 5.

(2) Id., ibid., p. 4.

(3) H. de la conq. T. II, p. 5. — Gerv. Gant., Chronic.

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phrase qui précède, où l'écrivain rappelle les invasions des églises de Winchester et de Cantorbéry, il faut se demander comment concilier le caractère /?er et audacieux et l'unique souci de la résistance nationale, que M. Thierry prête à Stigand, avec le témoignage de Guillaume de Malmesbury; celui-ci dit que l'archevêque de Cantorbéry, semblable à un roseau agité par le vent, inclinait tantôt pour le roi et tantôt pour les Anglais (1). En fait Stigand, M. Thierry le reconnaît avec les anciens historiens, vint à la rencontre de Guillaume à son approche de Londres, se soumit à son pouvoir et le reconnut pour roi. Le moine de Malmesbury dit même qu'il sut briguer et obtenir les bonnes grâces du Conquérant, et entrer avec lui dans une assez grande familiarité pour lui donner le nom de fils et en recevoir celui de père (2). Guillaume, toutefois, ne voulut pas être couronné par le prélat. Il suscita avec adresse, en cette circonstance, disent encore les Gestes des Poîitifes, des oppositions et des difficultés. M. Thierry, ferme dans sa résolution de montrer le caractère inflexible de l'archevêque, assure néanmoins que « Stigand refusa <i de bénir le Conquérant couvertdu sang des hommes

(1) « Similis arundini vealis agiiatae nunc régi, nunc Anglis videbatur incliuare. » W. Malm, Vitœ abbat., p. 30.

(2 « Willelmus eum in pairem el archiepiscopum et ipse Willelmum in regem et filium. » De Gesl. Pont., 204.

« et envahisseur des droits d'autrui (1). » Ce refus est certain. M. Tliierry en multiplie les preuves, il cite à l'appui quatre historiens : tout lecteur en croira leurs témoignages : l'un est celui de Jean Bromton ; il a conduit sa chronique jusqu'à la fin du xii* siècle, vers l'an H 98. 11 mentionne ce que quelques-uns ont rapporté du refus de Sligand « auquel, » disentc( ils, Guillaume ne pardonna jamais, bien qu'il le « traitât avec ménagement (2). Mais, ajoute le chro- « niqueur, d'autres prétendent au contraire que Sti- « gand ne pouvait sacrer le roi, puisqu'il était susce pendu par le Pape : aucun homme de bien, en « effet, élevé en ces temps à une prélalure ou à un c( évêché, ne voulait recevoir de lui la bénédiction « ni la consécration; Guillaume ne se soucia pas non (' plus de lui demander la couronne ni l'onction « royale (3). » On voit comment le témoignage de Jean Bromton confirme l'assertion de M. Thierry. Eadmer, que l'historien cite aussi, est bien plus

(<) Hist. de la conq. d'Angl. T. II, p. 16.

(2) a Muliis modis blaude honoravit. » Chron. J. Bromton, 962.

(3) « Quidam tamen dicunt quod Sligandus munus cousecralionis conferre non poiuit eo quod jamdudum suspensus esset... et ideo nullus quisque bonus lunc ad episcopatum sivead prelaiiam eleclus munus consecralionis sive benediclionis, sicut nec ipse Willelmus coronam sive sacramentum regiae unclionis ab eo libenter suscepit. » Chron. i. Bromton, 962.

décisif encore. « Le roi, dit-il, savait, comme tout le « monde, que c'était le droit et le privilège de l'ar- « chevêque de Cantorbéry de donner l'onction « royale; cependant, comme on racontait de grands « méfaits et d'horribles crimes de Stigand, qui était « archevêque à cette époque, Guillaume voulut être « sacré par l'archevêque d'Yorck, crainte de paraître « recueillir une malédiction plutôt qu'une bénédic- « tion (1). » Un historien moins habile eût été embarrassé pour tirer de telles assertions une preuve du refus de Stigand. M. Thierry ne s'arrête pas aux difficultés vulgaires. (2)

§ V. — Le bienheureux Lanfrane.

Les saints, les bienheureux et tout le lustre qui les accompagne, n'inspirent pas beaucoup de respect à M. Thierry : on le sait déjà; nous allons le montrer

(<) f Quam consecralionem licet ipse rex et omnes ajii optime nossenl debere specialiler fieri et proprie a poniifice Canluariensi ; tamen quia mulla mala et horrenda crimina prsedicabaniur de Siigando, qui eo lempore ibi pontifex erat, voluiteam ab ipso (Eboracensi) suscipere ne maledictionem videretur induere pro benediclione. » Hist. novorum, 29.

(2) Toute celle rédaclion a été abandonnée dans la nouvelle édition, M. Thierry y recueille les divers témoignages que nous indiquions ici : il les mêle ei les balance dans une narration savante où les torls de Siig:ind sont énoncés, contestés et diminués pour laisser au personnage une figure de fermeté et de dignité qui ne rappelle en rien le roseau agile par le vent, ni la présomption incomparable des anciens historiens..

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encore à l'occasion d'un des grands hommes, dont l'Eglise a recommandé la mémoire, et dont la vie est mêlée à V Histoire de la coyiquête d'Angleterre. C'est au bienheureux Lanfranc, successeur de Stigand à l'archevêché de Cantorbéry, qu'on doit attribuer la principale influence dans le travail de régénération qui suivit en Angleterre les douleurs de la conquête. Instrument presque toujours docile des aspirations des Papes, tenu en grande estime par le Conquérant, Lanfranc releva les églises et rétablit la discipline; il remit en vigueur les règles monastiques, répara les monastères, et fit refleurir partout les lettres et la piété. Au milieu des discordes et des violences, qui avaient précédé et qui suivirent l'arrivée des Normands, son action bienfaisante, patiente et vigoureuse embrassa tous les besoins de l'Angleterre, au bien de laquelle la Providence lui avait déjà permis de travailler, avant même de l'élever sur le siège de Cantorbéry.

Au fond de la solitude du Bec, il avait, en effet, instruit, préparé et formé saint Anselme, qui plus tard fut son successeur : la gloire et les mérites du disciple ont dépassé ceux du maître, ils ne doivent pas les faire oublier. L'âme du bienheureux Lanfranc, énergique et tendre, passionnée pour la solitude, embarrassée de l'éclat des honneurs, et dans laquelle on retrouve ainsi tous les traits qui plus tard distinguèrent si éminemment saint Anselme, cette âme

semble à M. Thierry, n'avoir été douée que d'une certaine habileté politique et n'avoir eu d'autre guide que le désir de satisfaire à l'ambilion de Guillaume. ce La mission de Lanfranc, sa mission spéciale et « avouée, c'était de faire servir la religion à l'asser- « vissement des Anglais, et d'étouffer le peuple « vaincu, comme dit un vieil historien, sous les « embrassements mutuels de la royauté et du sacer- « doce(l). » L'historien invoqué ici est Gervais de Cantorbéry : les paroles sur lesquelles M. Thierry croit pouvoir s'appuyer (2), ne sont pas tirées de la chronique de Gervais, bien que M. Thierry l'affirme (3) ; elles sont extraites d'un ouvrage singulier

(1) Hist. de la conq. d'Angl. Tom. II, p. 136. — Nouvelle édition, Tome II, p. 4 21. Cette dernière édition modifie un peu les expressions sans modifier le sens de ce langage. La mission spéciale de Lanfranc devient réelle; et elle consiste non plus « a étouffer le peuple vaincu mais « à achever la « ruine du peuple vaincu par de mutuels embrassements de « la royauté et du sacerdoce. » La iraduciioa est toujours libre, et l'ioterpréialion inexacte. Faut-il remarquer que le 0 vieil historien » des premières éditions devient « un vieux narrateur », dans la dernière qui restitue aussi son litre à'Imaginationes à l'ouvrage de Gervais. Mais le lecteur n'est nullement averti de la bizarrerie de ce document ni du sens restreint et personnel des mots : Nostrum detrinientum, que Gervais n'appliquait pas au peuple anglais, mais simplement aux moines de Saini-Augusiin.

(2) « Dum regnum et sacerdocium in nostrum detrimentum muiuos commularent amplexus. » Ge'v. Gant., p. 1333.

(3) Tom. II, p. 136. Note.

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